Oleg Tselkov : d’un visage, l’autre – Rencontre du troisième type

Il y a neuf ans, du 2 juillet au 31 octobre 2015, la coopérative de Montolieu, petite commune située non loin de Carcassonne, exposa la riche et éclectique collection de la brésilienne Cérès Franco (248 artistes et plus de 1 500 pièces) dans laquelle se mêlent « art populaire, art naïf, art brut, art singulier, CoBrA, nouvelle figuration ».  L’année suivante, du 1 mai au 31 octobre, elle présenta de nouveau au public une très belle exposition intitulée « La peau et les mots », rassemblant nombres d’œuvres dont certaines (celles de Michel Macréau et Stani Nitkowski) nouvellement présentées à l’occasion du thème choisi pour illustrer le rapport entre texte et figure. Parmi elles, y figurant déjà l’an passé, une huile sur toile d’Oleg Tselkov, intitulée Trois masques, se démarquait des autres. Monochrome, atypique et inclassable, ni naïve, ni brute, ni singulière, que venait-elle faire dans cette collection plutôt bariolée ? Sans doute notre interrogation fut-elle d’abord orientée vers l’apparente simplicité des figures, sans fioritures, ni enchevêtrement labyrinthique qui révélerait on ne sait quel tourment ou complexité psychique du peintre. Sans doute le fut-elle tout autant par la sobriété des couleurs, plutôt des teintes, allant du vert luminescent au noir. Évoquant à la fois, par ce clair/obscur, clarté boréale et ténébreuse nuit, ce tableau contrastait particulièrement avec les œuvres colorées, chargées de figures et de dessins parfois naïfs et enfantins qui figuraient dans cette exposition. Sa singularité nous frappa aussi par sa froide et sérieuse beauté dont le vert et le glacis témoignent, donnant un aspect androïde outre-terre à ces masques plutôt taciturnes et tragiques. Tout au plus, un discret sourire se dessine-t-il sur les masques de gauche. Mais sur les trois faces lunaires, les lèvres sont fermées comme pour laisser place à un silence sidéral tandis qu’à ses côtés figurent des œuvres joyeuses aux couleurs bigarrées, vives et bruyantes. Ces masques/visages, masques de cire, géométriques et légèrement asymétriques, aux yeux cybernétiques regardant au loin, tel un œil bionique, un œil d’où jaillirait volontiers un rayon x, marquent la distance intelligente d’une humanité rationnelle.

Oleg Tselkov, Trois masques

Dévisage-ment, envisage- ment : le portrait anonyme, le visage/masque 

D’aucuns diraient probablement qu’ils seraient le reflet d’une humanité post-moderne uniforme et sans visage, de l’envisagement d’une humanité future, humanité déshumanisée, humanité dévisagée par Tselkov montrant un visage lisse, vide, androïde, à l’expression figée (comme glacée), une sorte de Fantômas à l’insaisissable identité, suscitant à la fois, inquiétude et attirance. Pourtant, ces trois masques ne sont-ils pas davantage l’expression d’une réalité universelle transcendantale pour reprendre un vocabulaire kantien qui s’apparenterait à un visage nouménal fixe et immuable derrière les individualités singulières ? Ou bien sont-ils l’expression de l’universelle trinité comme symbolique créatrice (le père, le fils et le Saint Esprit) et procréatrice (le père, la mère et l’enfant) ? Interrogé par Olga Schmitt, Oleg Tselkov répond : « Sans le savoir, j’ai arraché le masque de l’Humanité. Ébahi, j’ai découvert ce qui est immortel dans l’Homme et cette découverte m’a plongé dans l’infini. Vous et moi sommes sur mes toiles. Nos ancêtres et nos enfants y sont aussi[1]. Et derrière ces visages, encore des visages, à l’infini, dupliqués qui sont à la fois le même et l’autre. Comment nous reconnaître ? Personne en particulier mais un visage/masque universel. Ainsi, dans Léviathan, Thomas Hobbes rappelle au lecteur l’étymologie du terme « personne » qui désigne le masque des acteurs du théâtre antique destiné à laisser passer le son de la voix : pers-sona. Y a-t-il quelqu’un ? Si personne il y a ou bien trop de personnes à la fois, le visage se confond alors avec le masque, représentatif du jeu de l’acteur. Autant de visages, autant de portraits anonymes, autant de masques témoignant chez Tselkov du « dévisage-ment ». Alors, que démasque finalement Tselkov, si ce n’est la nature masquée de l’humanité ? Tous les visages qu’elle peut prendre sont autant de masques, si bien que l’humanité avance toujours masquée, que l’humanité est le masque même. Son authenticité est artefact, dût-il être naturel, confirmant ainsi ce qu’Oscar Wilde fait dire à Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray : « Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse ». Énigmatique et insaisissable authenticité du visage[2]. Où se situe l’authentique ? L’authentique, confinant à la transparente pureté ne serait-il que chimère ? Il n’y aurait rien derrière, en termes nietzschéen, pas « d’arrière-monde ». L’authentique serait-il donc toujours inauthenticité, dissimulation[3] et déguisement allant du vert clair en arrière-fond avec visage plus sombre, au noir en arrière-fond avec visage plus clair et lumineux ? Ainsi Tselkov révèle-t-il à l’infini – à la manière du clown qui n’en finit pas d’ôter des couches d’habits sans jamais parvenir à la nudité− que derrière le masque, ce n’est pas un dévisagement mais encore un masque comme visage invisible qui interroge sur l’énigmatique identité de la rencontre avec l’autre. Dans ces « trois masques », la rencontre pourrait aussi être une « rencontre du troisième type », une rencontre avec le tout autre, une rencontre avec l’extra-terrestre, si l’on s’en tient au film de Steven Spielberg sorti en 1977, dans lequel François Truffaut joue le rôle du professeur et savant français, Claude Lacombe.

Oleg Tselkov

Des visages et personnages protéiformes et colorés   

Le caractère étrange de ces masques/visages donne, en effet, à cette œuvre un côté fantastique qui, pour autant, ne suffit pas à classer l’ensemble de son travail, dans cet unique genre. Ainsi, Tselkov, né à Moscou en 1934, est avant tout connu pour être un des artistes les plus actifs dans l’art expérimental. Dissident, anticonformiste non officiel – Aragon s’y est sans doute davantage intéressé en raison de la fascination qu’a exercé sur lui et sur bien d’autres intellectuels et artistes français de l’époque, le communisme russe − exilé en France à la fin des années 70, il a principalement résidé à Paris jusqu’à son décès le 11 juillet 2021. Il a fait partie de ces artistes qui, inspirés par la culture et les arts de l’ouest, travaillaient dans la clandestinité et étaient jugés « anticonformistes ». Dans l’œuvre de Tselkov, les formes et les couleurs le justifient notamment. Ce sont celles-ci – la palette des couleurs est riche, du rouge sang au jaune, en passant par le bleu, le rose et toutes sortes de vert, des tons pâles aux plus criards − qui déclinent en autant de formes les visages/masques et personnages souvent très ressemblants. À la fois une et protéiforme, la surface changeante interroge leur identité stable ou mutable, entre lisse et plastique beauté et dissymétrique difformité, entre visages aux masques de cire et personnages/malabar/pâtes à modeler, malléables à souhait, que l’on goûterait volontiers. Ils font parfois penser (mais ils sont plus inquiétants et moins bonhommes) aux « Barbapapa », ces personnages de livres pour enfants créés par Annette Tison et Talus Taylor, adaptés par la suite en dessin animé. Conçus en forme de poire, forme joviale et molle, revêtus de multiples couleurs chaudes et enfantines dont le rose bonbon ou rose barbapapa, ils ont le merveilleux pouvoir de se transformer « en volonté, court, long, carré ».  Si l’imaginaire de Tselkov oscille entre monde de l’enfance et regard adulte, il s’exprime aussi entre grotesque et sérieux.

« Le visage est invisible » (Emmanuel Levinas)                                                   

Oleg Tselkov, Portrait with halo

En témoigne ce Portrait with halo peint en 1977. La disgrâce du visage (yeux asymétriques au regard et rire diaboliques, bouche édentée), pour ne pas parler d’une inquiétante et grotesque monstruosité hybride avec un nez en forme de groin, est proche d’une certaine représentation médiévale, à la Jérôme Bosch ou à la Quentin Metsys. Celui-ci se serait d’ailleurs inspiré de Léonard de Vinci pour la Vieille Femme grotesque réalisée autour de 1513. Ainsi, l’œuvre de Tselkov est un savant mélange d’observation distanciée de l’homme et de spontanéité enfantine à la chaleureuse gaîté, par ses couleurs vives et sucrées, finalement proches de l’art naïf. Elle fait dire au poète Evgueni Evtouchenko : « Les tableaux de Tselkov se singularisent par la charge de beauté et de souffrance déposée sur chaque centimètre de toile. (…) La moindre petite parcelle a son importance. Et les couleurs sont si fraîches qu’il nous vient parfois l’envie enfantine de les lécher. Je ne me fais pas de souci pour l’avenir de ces tableaux. Qui n’a plus la nostalgie de ces peintres dont on peut dire à la seule vue des tableaux, même de loin : “C’est lui, ce ne peut être que lui ?” Eh bien, Tselkov est de ceux-là, l’un des meilleurs parmi la génération de l’après-Picasso. Par son travail intrépide, il apporte la preuve que ce sont les personnalités et non pas les courants qui créent le grand art. L’uniformité sans visage ne peut être vaincue que par un visage. »  (Hors-Série n°208, Connaissance des Arts, Désirs Bruts, 6e Forum des Arts Plastiques en Île-de-France, octobre 2003).

« Le tableau doit montrer quelque chose d’invisible, mais de plus réel que ce que l’on voit. »  Oleg Tselkov (1934- 2021)

Oleg Tselkov, La Cène, 1970, collection de l’artiste © Jean-Luc Maby

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le travail original du peintre qui aimait à se définir comme « prisonnier de son art[1] ». Autodidacte, solitaire, il s’est toujours tenu à l’écart de la recherche des honneurs et de la gloire. Il a pourtant reçu de nombreux prix (prix Tsarskoe Selo en 1997 à Saint-Pétersbourg, prix Triumph en 2005 à Moscou, prix du musée Pushkin en 2012, The Hermitage Museum Foundation Award en 2013 à New York) et il bénéficie toujours − au-delà de la France, sa terre d’accueil, peu loquace à son égard − d’une vraie renommée internationale.

Article rédigé par Sylvie Paillat

 

[1] Oleg Tselkov, La liberté du prisonnier, par Guillaume Housse, www. La dame de pique.ru/article)

[1] www.li-art.net/art-design/oleg-tselkov

[2] Que ce soit pour le peintre, le photographe, le philosophe ou tout simplement l’homme, le visage est un paradoxe et une énigme. Contrairement au corps caché par le vêtement, le visage apparaît dans sa nudité. Pour reprendre l’analyse de Levinas (Totalité et Infini, Ethique et infini), son excès de visibilité ne le rend pas moins invisible. Et comme par pudeur, pourrait-on dire, il avance naturellement ou artificiellement masqué, parfois voilé.  Ainsi, ne peut-on objectivement le saisir mais éthiquement le reconnaître et l’entendre comme autre.

[3] Dans une conférence tenue à Aurillac en 2008 devant un aréopage de professeurs d’arts plastiques, Gilbert Pons, agrégé de philosophie, critique d’art et photographe, tient des propos similaires concernant  le portrait en photographie : « Passant en revue l’ensemble des reproductions sélectionnées, je me suis aperçu également que dans plus de la moitié des cas, le visage – que ce soit celui de l’opérateur lui-même ou celui de la personne photographiée – n’était pas découvert mais dissimulé, en tout ou en partie, par un masque, ou bien le maquillage, par des vêtements, un quelconque obstacle qui s’interposait, par le simple jeu des ombres ou par le point de vue choisi, l’angle d’attaque. J’y ai vu comme un signe, le signe d’une énigme (…). Le masque n’est pas toujours artificiel, il n’est pas nécessairement ce morceau de bois sculpté, de cuir ou de carton peint qu’à des moments particuliers on pose sur son visage afin  de camoufler son moi visible grâce à un autre de rechange qui l’est plus encore, non, il peut venir de l’intérieur, selon les circonstances , être de passage  en quelque sorte (…). »  Visages, gueules et autres bobines, brèves remarques sur le portrait en photographie.

 

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