Hélène Raveau nous conte une vie au bord de l’abîme

« En astronomie, une syzygie est une situation où trois objets célestes ou plus sont en conjonction ou en opposition. Les marées des syzygies, lorsque l’attraction du soleil se conjugue à celle de la lune, peuvent être très fortes. » Il arrive que l’on fantasme sur le déluge juste pour noyer son chagrin. Avec Syzygie, publié aux éditions Ovadia, Hélène Raveau se fait conteuse d’une légende. Sizygie est le nom donné à une grande demeure familiale, juchée tout en haut d’une falaise, suspendue à l’aplomb du vide. Elle est donc en sursis, comme un navire sur les gouffres. Jusqu’ici tout va bien. Le narrateur accepte l’invitation d’un ancien camarade d’études, Patrice Saint-Léger, à venir passer quelques jours en famille. Côte d’Albâtre, souvenirs de famille, souvenirs de villégiatures mondaines, souvenirs de grand style, fait de conversations, d’esprit, de bonne tenue, etc. Le narrateur se réjouit de ces retrouvailles amicales, sans vraiment comprendre son élection. Dans cette maison tout lui est étranger car tout est étrange.

La singulière famille est composée d’un frère et d’une sœur, d’un piano et d’un cortège de fantômes. « La place du pianiste était la place névralgique non seulement de la pièce, mais de toute la maison. » La sœur joue la pièce inachevée écrite par le frère. Les fantômes remplissent les salons et la table à manger pour faire comme avant, à la belle époque, comme si rien n’avait changé.

Patrice emmène son ami sur la ligne de front, là où la mer arrache des pierres à la falaise tout en les repoussant à ses pieds comme pour ralentir son travail de sape. Patrice lance des défis énigmatiques et le narrateur confie : « Nous étions deux officiers lancés contre les forces invisibles et du haut de nos fronts ceints de la visière de l’honneur, nous découvrions le décor où se jouerait le drame. » Mais ce n’est pas un jeu, c’est la narration dans laquelle le frère et la sœur ont décidé de vivre. Patrice chérit ce flirt permanent avec la faucheuse, car il est en fait rescapé de son propre suicide. Le narrateur apprend que Patrice avait voulu mettre fin à ses jours au temps de leur jeunesse et y avait renoncé à cause des paroles prononcées ce jour-là. « Nous parlions de l’avenir. Enfin, vous en parliez. Moi, j’avais la mort dans la tête. » Voilà donc la raison de cette invitation, de l’élection du narrateur par l’étrange famille : lui et son enthousiasme pour le cosmos.

Mais alors pourquoi décider de vivre au bord de l’abîme, de chérir l’agonie, comme le climax de la vie, de stagner à la porte du désir sans jamais rien consommer ? Nous apprenons que parmi les fantômes de la maison, il y a un enfant, sans doute clé de l’énigme du drame familial donc cette demeure vide est le témoin. Sizygie, comme une formule magique. Toute tragédie s’écrit sous la dictée d’une prophétie qui est malédiction. Le frère et la sœur savent qu’ils n’ont pas le choix. Le suicide serait collectif, mêlé au suicide des falaises soumises au bon vouloir de la mer et de l’alignement des astres.

Avec Syzygie, Hélène Raveau confirme son talent pour faire advenir contes et légendes dans notre contemporanéité.

Article rédigé par Maximilien Friche

Auteur/autrice

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