Le monde rêvé de Pascal Vinardel

La Galerie Artborescence propose jusqu’au 17 janvier 2026 une exposition des œuvres récentes du peintre Pascal Vinardel. Quelques mots ici pour dire pourquoi il faut absolument s’y rendre.

Ce sont, avant tout, des lieux. Rues, boulevards, bords de mer, terrasses s’étageant paresseusement jusqu’à telle anse aux eaux calmes, où l’on devine, au loin, des îles, volcans éteints, montagnes plongeant dans une paisible absence de vagues. Ce sont, aussi, des demeures aux fastes à demi éteints, palais qu’on s’imagine siciliens ou rêvés, châteaux en Espagne, paisibles maisons bourgeoises, livres, pianos, cheminées, meubles un peu fatigués invitant à la mollesse des après-midis trop chauds, comme le laisse deviner l’étouffant soleil qui filtre à travers les volets clos. Et puis, çà et là, des hommes, des femmes, quelques bêtes familières. Moins des visages que des silhouettes. Ces lieux sont habités, mais si peu, avec une délicatesse à laquelle on n’est plus guère habitués, comme une crainte de gêner, d’être en trop, de « gâcher » la beauté des sites, le mystère des chambres jaunes, ocres et fauves que le peintre nous autorise à contempler discrètement, comme à la dérobée.

Drôle d’enchantement que nous procurent les toiles de Pascal Vinardel. Peu importe la foule que vous aurez eu à traverser pour arriver jusqu’à elles. Elles imposent leur qualité de silence, leur calme, leur splendeur sereine, accueillante, jamais hautaine. Toujours un univers peu peuplé, un monde d’autrefois, pas le monde réel pourtant, celui que nous avons connu, celui que la photographie ou le cinéma peuvent toujours nous mettre sous les yeux, afin que nous nous réjouissions de sa disparition, ou que nous le pleurions. Non, cette fois, il s’agit d’un monde comme vu en rêve. D’un monde reposant, étrange, mais d’une étrangeté sans inquiétude, à la différence de celle de Freud. Accueillant. Débarrassé de toute laideur signalétique, publicitaire ou taguesque (quelle différence avec notre bel aujourd’hui !). Un monde dans lequel l’on voudrait vivre.Image: La fin du jour

Une peinture à rebours du vacarme moderne

On songe, bizarrement, peut-être d’abord à des écrivains, à des poètes, en le contemplant. À Yves Bonnefoy chantant son arrière-pays, ce « pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu », à l’Italie de Philippe Jaccottet (« ce pays qui reste, à travers le pire que l’histoire lui impose, lui inflige, celui du bonheur, celui qui aide à en retrouver des bribes »). Et même, plus près de nous, plus douloureusement, à tel fragment de Baudouin de Bodinat recueilli dans Au fond de la couche gazeuse : « qui, si c’était possible, ne souscrirait aussitôt à prendre ses vacances dans le monde d’il y a quarante ou cinquante ans ? »

Et puis, cheminant en nous-mêmes pour comprendre ce qui nous arrive, comme si nous étions déjà venus ici dans cet endroit trop souvent imaginé (comme Freud, encore lui, découvrant l’Acropole pour la première fois, ainsi qu’il le raconte dans sa lettre à Romain Rolland), on se met à égrener les noms d’autres peintres, d’autres tableaux. Ces ports splendides dans la douce lueur du couchant, sont-ils les mêmes que ceux de Claude Le Lorrain ? Non bien sûr, même si leur or n’est pas totalement étranger à leur splendeur d’autrefois. Et ces rues presque vides, ne les avons-nous pas déjà arpentées en compagnie de Giorgio de Chirico ? Pas exactement non plus, car De Chirico est un mathématicien qui, comme souvent les surréalistes, compose de manière par trop savante et factice ses rêveries mélancoliques, avec un rien de théâtre, de jeu, de faux, quand tout semble ici si vrai – vrai comme nous le semblent toujours les rêves quand nous les rêvons, aurait dit Descartes… Ces intérieurs aristocrates et bourgeois, alors, aux teintes mordorées, ne rappellent-ils pas ceux de Balthus ? Oui, un peu, mais sans la sensualité perverse de ce dernier, ni la raideur affectée de ses modèles aux allures d’automates ou de poupées mortes…

Image: Les angesFastidieux jeu des différences et des ressemblances, qui cherche à cerner l’unique dans son objet à force de tâtonnements – Blanchot rappelait justement, alors qu’il rapprochait Borges et Michaux, que « l’une des tâches de la critique devait être de rendre impossible toute comparaison ». Les toiles de Pascal Vinardel peuvent bien emprunter à tel ou tel une part de leur étrangeté, de leur poésie, leur manière de marcher à rebours du monde moderne, de sa laideur et de son vacarme, n’appartient qu’à lui. À l’âme baudelairienne infiniment tourmentée qui s’écrie qu’elle voudrait fuir n’importe où, « pourvu que ce soit hors du monde », une telle peinture apporte une réponse, qui est à la fois une consolation, et une manière de juger notre monde, de juger ce que nous l’avons laissé devenir, alors que la beauté était là pourtant, qu’elle a bien existé, que certains même s’en souviennent. Et qu’il n’est donc pas impossible qu’un jour nous puissions retrouver le chemin qui mène jusqu’à elle.

Ainsi dans une œuvre toute récente, intitulée Les Anges, qui montre une terrasse, à la tombée de la nuit. Des lumières s’éclairent dans la ville, le ciel conserve un ultime éclat rose-orangé, près de disparaître. Les arbres sont noirs déjà, grands et minces cyprès de Provence secoués par un vent qu’on s’imagine sans violence. Une femme en robe légère s’apprête à rentrer dans la maison. Sur la terrasse, une chaise, une table métallique qui reflète encore un morceau brillant de ciel. Flaque de lumière dans l’obscurité qui vient, où l’on rêverait de plonger. Quelque chose, ce jour, a peut-être eu lieu, que nul pourtant n’a remarqué. Quelque chose qui ressemblait au bonheur.

Article rédigé par Olivier Maillart

Pour plus d’informations : https://www.galerie-artborescence.com/nos-artistes/pascal-vinardel

Galerie Artborescence-Francis Barlier 36, rue de Penthièvre 75008 PARIS

Exposition du 4 au 20 décembre 2025 puis du 5 au 17 janvier 2026.

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