Stéphane Barsacq revient avec un recueil de textes où la poésie et la beauté apparaissent comme une mystique. Son nouvel opus se nomme : La Réjouissance, aux éditions de Corlevour. Réjouissons-nous donc puisque l’ami des arts et des lettres nous fait découvrir ceux que nous ne connaissons pas encore, et redécouvrir ceux que nous croyions connaître. Il ouvre pour nous son coffre-fort personnel comme on entrouvre le rideau du sanctuaire. Barsacq lit toujours à travers ceux qu’il a beaucoup lus et qui l’ont modifié. Les pages qu’il nous offre ici sont toutes traversées de Rimbaud le génie des lettres, de Suarès le radical passeur, de Cioran au laconisme éloquent, de Cocteau, le météore du siècle, d’Yves Bonnefoy qui prouve qu’une existence peut se vivre en poésie. Et par eux, nous croisons entre autres : Huguenin, Jacottet, Camus, Malcolm de Chazal, Claudel, Armel Guerne, Jacqueline de Romilly et Michaux.

L’enfance et la promesse d’une expansion de l’âme
La question posée de prime abord par le recueil est notre capacité à nous ennoblir, la possibilité de vivre une expansion de l’âme. Cette expansion est à la fois promesse et souvenir de l’enfance, il s’agit de ne pas démériter de son enfance. C’est ainsi que Barsacq commence par nous parler de Byzance comme symbole de l’idéal de l’enfance auquel il faut rester fidèle. « Byzance n’est plus. Rien ne pourra faire qu’elle n’ait pas été : à la fois un souvenir et une promesse. » Cette Byzance qui sauve l’empire en le prolongeant malgré lui, et en utilisant le vecteur de l’art, devient dès lors la Byzance du cœur. La radicale fidélité à la promesse de l’enfance trouve toujours un écho en poésie. Et commençons par Gilbert de Lely pour être sûr que la poésie est gage de panache : « la mort est un absolu, mais la poésie en est un autre. » Osons avec Auden faire de cette phrase toute simple notre projet de vie : « si l’amour ne peut être partagé, que je sois celui qui aime le plus. »
Les humanités
Après Byzance et l’enfance mythique, nous fréquentons Ronsard. Barsacq rappelle que le poète, connu aujourd’hui pour ses poèmes à la facture la plus contemporaine, fut le chantre de l’Histoire dans la tradition de Clio. Notons d’ailleurs que Jean de Viguerie, lors d’une conférence à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse en 2001, avait rappelé que l’histoire et la poésie avaient même muse et cheminaient l’une avec l’autre, l’une sur le dos de l’autre. En effet, c’étaient des poètes qui écrivaient l’histoire et l’histoire s’écrivait en poème. Barsacq, quant à lui, se penche sur Lucien Jerphagnon, qui s’est fait historien des historiens latins, et se pose la question : Qu’est-ce donc que l’Histoire ? La chronique des êtres qui se sont élevés de la matière à l’esprit. Elle assure une continuité et révèle la solidarité des morts et des vivants autour des mêmes interrogations sur l’amour, sur la mort et sur Dieu. Avec Ronsard, avec Jerphagnon, faisons nos humanités, nous dit Barsacq ! Non, la poésie n’est pas seulement un passe-temps de doux illuminés ; non, la poésie n’est pas lue que par quelques maniaques ou universitaires, comme le disait Léo Ferré ; pour Barsacq : « la poésie se distingue de tout écrit, car elle est, à son sommet, une morale. » Barsacq nous révèle ainsi que même Descartes revendiquait de rêver et de puiser sa pensée dans les rêves ! Descartes est un mystique, qu’on se le dise ! Et peut-être bien plus que le polémiste né qu’est Pascal… Et Barsacq de continuer son tour d’horizon de ceux qui se relient à l’invisible par le verbe : Sade est un mystique aussi, bien sûr.
L’esprit français
On habite une langue, disait Cioran, eh bien ceux qui écrivent en français en viennent, comme Nietzsche, à épouser l’esprit français par la pratique de la maxime, de l’aphorisme et du conte, également en étant profonds par superficialité, et en ne se berçant jamais d’illusions. L’esprit français est un art de vivre. Et pour rester dans ce qui nous caractérise en France, Barsacq ne cesse de révéler que tout est dialogue. Après la Byzance éternelle, cultivons le Montparnasse mythique, à l’époque où tout le monde se croisait : peintres, poètes, polémistes, demi-mondaines, musiciens… Et La Réjouissance est un petit Montparnasse. Les arts sont là. Goudji s’affiche dès la couverture, où l’on goûte un de ses dessins de jeunesse reprenant un détail de la fresque de la chapelle Sixtine de Botticelli, jusque dans la résurrection, sous forme d’objet, de Byzance justement. Il nous est donné aussi de goûter l’entièreté de la musique de Bach révélée par le jeu d’Hélène Grimaud. C’est dans le dialogue des arts que la poésie parvient le mieux à émerger, car elle révèle en traduisant. C’est toujours au cœur des conversations que s’écrivent les livres. Et finalement La Réjouissance célèbre l’amitié comme une chance. Barsacq évoque son ami Salah Stétié, amoureux des lettres françaises, qui offre sa tradition mystique musulmane en poème pour agrandir notre héritage (et non le remplacer) et réunir sous le même ciel, Rumî et Baudelaire. Ainsi, l’amitié est une chance.
Révolution personnelle

Pour Armel Guerne, l’enjeu avec la poésie n’est rien d’autre qu’opposer à la régression des temps une révolution toute personnelle, c’est-à-dire une conversion, pour saisir l’épiphanie, l’accord fugitif où passe l’harmonie du monde, ce moment où nous parvenons à convoquer la toute éternité ici-bas. Et Barsacq nous offre cette synthèse dès le début de son livre : « Désormais je sais qu’à un monde si détestable, si hérissé de ronces et de barbelés, un monde où on trouve une volonté enragée d’annihiler la liberté, d’humilier la conscience, de prendre avantage sur les qualités de chacun, chacun peut opposer à tout instant sa joie. » Au nihilisme qui est le lit des prochaines guerres de religion, Barsacq oppose la beauté comme nouvel horizon, comme mystique. Retour à Ronsard. Il le voit comme l’axe autour duquel pivote l’humanisme dans son ouverture vers la terre, qui ne renie aucun ciel, aucune déesse. L’enjeu est là ! Et, à la suite de Jean-Paul II, Barsacq prend prétexte de toute cette poésie pour nous scander : n’ayez crainte ! La poésie serait une preuve que la mort n’a pas le dernier mot, une manifestation divine. Un chapitre évoque Mallarmé et le désir d’un livre dont l’élan est le propre de l’homme. La poésie est bien souvent désir de poésie, à l’image de la foi, quand la grande Thérèse ne faisait pas de distinction entre croire et désirer croire. Croyez et si vous n’y parvenez pas, désirez de croire, et si vous n’y parvenez pas, désirez de le désirer, disait-elle à ses petites sœurs. Tout au long des pages de Réjouissance, Stéphane Barsacq tente de résoudre comment l’être, dans sa singularité, saisit l’occasion d’un questionnement, souvent aiguillé par l’inquiétude, qui peut prendre la forme de la joie. L’inquiétude est le climat normal de la foi, disait Thibon. Il faut avoir l’âme inquiète, disait Simone Weil… Comment « arracher celui qui écrit et celui qui lit à l’entièreté du monde pour le contraindre à en déployer l’improbable étrangeté » ?
Communion des poètes
Ainsi, avec La Réjouissance, Barsacq tisse et retisse, sature de preuves, l’idée d’une communion des artistes et des écrivains à l’image de la communion des saints. Il nous confie : « comme d’autres suivent les saints, j’ai voulu rencontrer des poètes qui puissent m’affermir dans le vœu, né de l’espérance, que le verbe entretient. » Tous ces écrivains sont ses amis, bien souvent réels car le jeune Barsacq a commencé très tôt à les fréquenter. Il a, chevillée au corps, cette curiosité jamais éteinte, cette soif jamais totalement assouvie. Cette curiosité s’agrandit à mesure qu’elle est nourrie. Les écrivains qu’il lit et qu’il aime lire deviennent immédiatement des amis. Amitié qu’il définit ainsi : non point un échange sur le plan de l’avoir, mais sur celui de l’être. Le classique qui est l’œuvre de toute éternité est un pied de nez à toute l’écume de l’actualité. Le poète sait que sa parole est seconde, qu’elle puise à une source qui la précède, il sait que le premier et le dernier mot ne seront pas à lui. Dès ses seize ans, notre Stéphane va à la rencontre, il tend la main et prend le relais. En pensant à ses amis disparus, Edmond Jabès, Salah Stétié, Barsacq se dit que les grands hommes sont par essence posthumes… Certes, et il faut admirer les vivants, dont Stéphane Barsacq. Terminons avec quelques aphorismes : La joie est un désespoir qui s’annule lui-même… Elle est la connivence du cœur avec la beauté du monde.
Articlé rédigé par Maximilien Friche
