Rémi Letourneur ou la nouvelle poésie populaire

S’il existe des textes qui ont l’apparence d’un crochet du droit administré à la base du menton, alors L’Odeur du graillon, aux éditions Cheyne, est de ce bois-là. Dès le titre, le ton est donné : tuer la poésie consensuelle dans l’œuf, proposer quelque chose de différent. Le graillon ou cette boue qu’on transformerait en or pour reprendre une image baudelairienne. Mais l’auteur serait sans doute en désaccord : le graillon n’a rien à voir avec la boue.

Moi qui me plais au jeu des comparaisons, il faut reconnaître que je sèche : l’Odeur du graillon ne ressemble à rien de ce que j’ai pu déjà lire. On évoquerait bien Céline pour l’oral populaire intégré dans la littérature mais ce n’est pas exactement cela. Ou les poètes révoltés que pouvaient être Rimbaud (cité en préface), Reverdy ou Lautréamont. Mais là encore, le compte n’y est pas. Il faut sans doute se tourner vers la musique pour trouver quelque chose d’approchant : le ton du récit rappelle la morgue d’un Eminem par exemple. D’un Bob Dylan ou d’un Renaud aussi. L’idée est claire : la poésie n’est pas de l’ordre du sacré, elle doit se confronter ou plutôt se coltiner le réel. L’auteur n’écrit pas depuis sa tour d’ivoire ; au contraire, il descend les escaliers et se retrouve les pieds sur le bitume, dans une ville qui pourrait être n’importe laquelle.

L’Odeur du graillon raconte l’existence du narrateur entouré de « l’équipe », un groupe d’adolescents entrés dans un monde d’adultes dont ils refuseraient l’habit. À nouveau, « La chanson du loubard » de Renaud résonne en tête :

« À quatorze ans, mon paternel
M’a fait embaucher à l’usine
Deux jours plus tard, j’ai fait la belle
Paraît que j’suis un fils indigne, bordel »

Et voici ce que l’on trouve dans le recueil de Rémi Letourneur :

« j’ai laissé mes parents à la maternité
le dos qui brûle depuis
et des larmes bavardes
bla bla bla les problèmes
en continu
et qui ne sont pas les miens […]
mes parents à la maternité
derrière la couveuse
trempent la vitre avec leurs yeux et disent
la voix mouillée
je ne suis pas un enfant responsable »

« L’équipe », cette bande d’adolescents qui semblent ne pas avoir connu l’enfance et refuser le monde adulte, c’est aussi l’idée de la force collective. Je vois là une volonté de montrer que l’inertie de la masse populaire n’est pas une fatalité. Il y quelque chose du « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Et cela est sans doute une partie du message en creux.Rémi Letourneur : Le Studio - Zone Critique
Pas étonnant donc qu’il soit question de bitume, de clopes, de canettes de 8.6 qui servent de traversin : Rémi Letourneur montre une société dont on découvre l’ascenseur social hors service, les rouages rouillés prêts à céder les uns après les autres. Et si jamais un rouage tient, comptez d’ailleurs sur le narrateur pour le déloger de son emplacement.
Car il ne s’agit pas seulement d’un texte vindicatif, ce serait oublier la tendresse qui se dégage de ce texte : le narrateur vit dans une marge qu’il ne veut pas quitter. Là se trouve l’essentiel, là se trouvent l’or et la poésie. Car ce qui domine avant tout, c’est cette idée que ce qui est beau est d’abord ce qui se situe en plein cœur du vivant.
Voilà donc pour conclure un recueil qui est mouvement, qui s’extirpe de son nombril – cordon ombilical jeté au loin – pour proposer une vision de la marge, de ce qui ne se regarde pas. « Si l’on vous donne du papier quadrillé, écrivez de l’autre côté », disait Juan Ramon Jimenez. C’est ainsi que je comprends l’idée de ce recueil : une volonté de ne pas répondre aux attentes des standards poétiques actuels. Grand bien nous fasse, cela apporte à la poésie une odeur de vent nouveau, une odeur de graillon.

L’extrait

« limpide j’étais
sans béquille dos bien droit les cheveux sur le nez
avalé plein de bornes
je jure
mes semelles aussi ont besoin de graille
j’ai ratissé
aux déserts de la ville
les rues qui ne portent pas de façade
cramponné mes doigts sur des rampes de poussière
nagé dans l’air des zones industrielles
où rien ne se touche avec la peau
où tout flotte
dans les marais d’aluminium

avalé tonnes de bornes j’ai fait
remonté en rappel le fil jaune des routes départementales
piétiné les quartiers
qui se couchent le jour
et tirent leurs stores à la bougie du soir
fait aussi
pénétré la matière et son silence de pschit
tout ça j’ai fait
j’aimais
le mouvement de mes bras contre les rebords effacés du monde

limpide j’étais
je tenais ma solitude par la taille»

Article rédigé par Matthieu Lorin

Auteur/autrice