Il faut des odeurs pour aimer les femmes, des formes, des courbes, des mollesses bien situées, un abord en forme de crique dont les roches acérées cachent des eaux calmes et turquoise. Pour aimer l’homme, il faut le rire qui jouit en sanglots, en larmes qui libèrent, mais aussi de l’admiration, et peut-être un besoin d’imiter, donc de plaire. C’est là toute la facilité de l’amitié, et sa récompense. Avec son Sollers, le musicien de la vie (aux éditions Nouvelle Marge), notre ami Yannick Gomez écrit comme il compose, avec un style qui s’attarde aux moindres notes, pour chercher dans chacune de ses phrases les mélodies secrètes, invisibles au vulgaire, quel que soit le sujet qu’il a décidé d’étudier, en l’écoutant.

J’aime cet artiste parce qu’à l’image des grands, il est sans fausses notes, sans disgrâces ; le lire est un mets exquis pour tout œil mélomane. Il a beau écrire plus de prose qu’il ne noircit de partitions (dommage ?), on sent le musicien en lui (tel l’emmuré qui persiste à survivre) qui trépigne à l’intérieur, et se jette sur tout sujet (tout génie en l’occurrence, Sollers après Céline et Beethoven) pour se repaître de sa musique, tant son oreille interne est faite pour entendre et apprécier les sons, les ondes, cette chaleur inouïe qui accompagne le sillage d’hypothétiques sphères, ces invisibles fées se jouant de nous, mortels alourdis de gravité.
N’étant pas grand lecteur de Sollers, dont l’écoute me paraît pour l’instant brouillée (il faudra que je fasse contrôler, voire réparer, ces écouteurs que j’ai autour de la cervelle), je me suis délecté de cet essai dont j’ignorais pourtant tout du sujet.
Dès le premier chapitre se remarque le pamphlétaire élégamment déguisé en essayiste. Voyeur et discret, tonitruant en douceur, Gomez, derrière ses atours chics, est une plaie humaine, vivante blessure à deux pattes enfermée dans un corps qui bouge comme il peut, soumis à des centaines d’entraves passées et futures, sortes de cordes mnésiques qui l’emprisonnent mais qu’il sait faire vibrer curieusement. Nous avons tous nos malheurs, nos culottes sales, nos monstres pendus au placard, encore faut-il être capable d’en faire un château, une forteresse que les autres pourront admirer de loin, avec bonheur et abandon.
L’époque dans laquelle le temps a placé Gomez le dégoûte ; mais il sait s’en repaître, tel un plat odorant qui parfois nous enchante, comme ces andouillettes qu’on déguste grillées afin d’oublier leur origine atroce. La merde a beaucoup de torts, mais pas celui de manquer de goût.
Pour passer de l’andouillette à Sollers, il faut de la souplesse, et Gomez en a, surtout dans les doigts, pour atteindre des touches surprenantes. Son écriture ne dort jamais ; sagement juvénile, elle gambade pour éviter les aires de repos du style, ces tristes impasses hérissées de clichés puant la pisse. Sa faconde précise et explosive nous réveille à chaque ligne par ses trouvailles et ses changements de tempo, ses mouvements qui suspendent leur souffle pour mieux nous reprendre et nous exciter. L’écueil du genre, c’est l’ennui, disait Céline ; leçon retenue par notre auteur-compositeur.
Pas besoin d’avoir lu Sollers pour comprendre Gomez ; qui a jamais compris une mélodie ? Il suffit de suivre les petits cailloux de l’émotion, et se laisser guider par la baguette du maestro. Sollers en était un, on en doute de moins en moins. Les preuves sont là, éclatantes comme des linges au fil du vent, drapés prenant des formes insoupçonnées, des plis étonnants ou cocasses, et qui finissent par s’envoler légers vers des cieux où coulent des mers méconnues, immenses lagunes se riant de toute géographie.

Sollers me paraissait obscur, stylistiquement dans sa barbe, notant le fil de ses pensées comme on rédigerait une liste de courses à tendance poétique, se moquant des procédés romanesques, des trucs et astuces pour faire tenir une intrigue, ce suspense vulgaire qu’on monte en mayonnaise, pour le lecteur bêta qu’on cherche à affoler afin qu’il tourne les pages et oublie cette plage où il s’ennuie. Je ne voyais pas où il voulait en venir, et je le trouvais snob, tant je me sentais perdu au cœur des méandres de sa cervelle raffinée, randonneur perdu en quelque marais noir où je devais trier moi-même, à la lueur d’une lune moqueuse, le fourbi que j’y découvrais, sans savoir qu’en faire.
Sollers trop ouvertement heureux peut-être ? Trop éblouissant de luminosité ? Pas assez romantique à mon goût perverti par une forte fréquentation du XIXe ? Trop insaisissable pour un lecteur dans mon genre, plus habitué aux zones d’ombre où les damnés de la plume en sont toujours à hurler, à se plaindre et à nostalgiser ? Par amitié pour Gomez, je faisais parfois le tour de cette montagne haute d’une centaine de livres, sans oser lever la tête, de peur qu’un sommet n’apparaisse, ce qui m’aurait obligé à entreprendre une ascension. Son essai sera mon téléphérique, mon « œuf » pour flotter au-dessus des gouffres habités et acquérir une sorte d’aperçu à 180°, à vol d’aigle, des altitudes sollersiennes.
À travers cet essai complexe et protéiforme, tout en dentelle légère et inspirée, Gomez nous chante Sollers, et sa mélodie entête. On la chantonne malgré soi, toujours empêtré mais résolu à s’alléger, pour commencer l’escalade de l’œuvre du Bordelais.
Article rédigé par Thomas Desmond