Andreï Kourkov est sans doute l’écrivain ukrainien le plus lu dans le monde. Connu pour ses fictions devenues des classiques, comme le Pingouin ou les Abeilles grises, qui portent un regard ironique et acerbe sur l’absurdité de la vie quotidienne russe et ukrainienne, il est devenu, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, un symbole de la résistance ukrainienne à l’envahisseur. La guerre russo-ukrainienne a pourtant éclaté huit ans plus tôt, en février 2014, à la suite de la Révolution de Maïdan qui a précipité le départ du président pro-russe Viktor Ianoukovitch mais qui a également eu pour conséquence l’invasion de la Crimée.
Ce sont ces épisodes majeurs de l’histoire contemporaine de l’Ukraine qu’Andreï Kourkov relate, en portant un regard tant intime que politique, dans ses deux journaux au jour le jour, Journal de Maïdan (aux éditions Liana Levi) et Journal d’une invasion (aux éditions Noir sur Blanc). La revue À Rebours est partie à la rencontre du célèbre romancier devenu diariste et héraut de la cause ukrainienne.

À Rebours : Vous avez choisi de retranscrire sous forme de journal ce que vous avez vécu pendant la Révolution de Maïdan et pendant la guerre russo-ukrainienne. Qu’est-ce que ce genre littéraire permet de traduire et que ne permet pas la fiction ? Est-ce pour être au plus près de la vérité ? Auriez-vous pu, par exemple, écrire des romans sur ces événements ?
Andreï Kourkov : Depuis l’âge de dix-sept ou dix-huit ans environ et jusqu’à aujourd’hui, j’aime compulser les journaux et mémoires des écrivains (comme le journal de Kafka, qui m’inspire beaucoup) et des hommes politiques, notamment les Russes du début du XXe siècle. En les lisant, je cherche la vérité, qui se trouve toujours dans les détails. La vérité est en effet une accumulation de détails qui, pris séparément, ne semblent pas importants ou sont vite oubliés par les générations suivantes. Je tiens, pour ma part, un journal depuis que j’ai quinze ans. L’objectif est justement de garder en mémoire ces petites choses qui me semblent importantes et que je voudrais léguer à la postérité, car je destine ce journal aux lecteurs, à l’instar de l’écrivain Korneï Tchoukovski par exemple, qui a écrit un journal pour qu’il soit lu et non pas seulement pour lui. J’ai commencé à le faire avec Journal de Maïdan et Journal d’une invasion et je vais publier très prochainement en France la suite de ce dernier (il est déjà paru dans sa traduction anglaise) ; le troisième et dernier volume du Journal d’une invasion est déjà en préparation. Les journaux sont certes subjectifs mais ils traduisent la sincérité de la personne qui les rédige et reflètent leur époque, ce qu’on ne retrouve pas dans les livres d’histoire écrits a posteriori. On peut rédiger des romans à partir de sujets d’actualité mais la différence réside dans le fait que les personnages de ces romans sont par définition fictifs, ils sont issus de l’imagination de l’auteur. La distinction est la même entre le film de fiction et le documentaire.
Vous avez donc rédigé votre journal avec l’objectif de le publier et d’en faire un outil didactique à l’égard des Ukrainiens et des Européens en général ; était-ce votre intention de départ ou cette idée est-elle venue au cours de la rédaction ?
Ces deux journaux sont différents. Si je reprends l’historique du Journal de Maïdan, cela nous conduit à l’automne 2013 : je mettais alors en œuvre une collection de livres rassemblant sept ou huit essais pour mon éditeur autrichien, dans l’intention de raconter et d’expliquer aux lecteurs en quoi consistent la mentalité et l’histoire ukrainiennes. Or, la révolution de Maïdan a éclaté au même moment. À la fin de novembre 2013, quand les premières protestations ont commencé, je me suis rendu compte que je ne pourrais plus rédiger d’essais sur la situation de mon pays car elle m’échappait complètement, je ne comprenais plus mon environnement. Toute mon attention se focalisait sur les événements en cours et je n’avais plus la concentration nécessaire pour réfléchir et composer de nouveaux textes en grand format. J’ai donc avoué à mon éditeur Markus que je ne pourrais plus, dans l’immédiat, honorer ma promesse ; cependant, je lui ai proposé d’écrire des textes courts sur la situation au quotidien, du début des événements de Maïdan à leur conclusion, sous forme d’un journal historique et politique. Il a donné son accord et je me suis mis à rédiger, toutes les nuits, un texte que j’envoyais ensuite à mon traducteur à Berlin, qui renvoyait le travail à mon éditeur à Innsbruck. Quelques semaines plus tard, mon éditrice française, Liana Levi, m’a fait savoir qu’elle était, elle aussi, intéressée par ce journal, je lui ai donc communiqué mes textes également. C’est le premier livre qui a été écrit et publié en Europe sur cet événement majeur pour l’Ukraine, nous l’avons édité très vite, dès le mois d’avril 2014. Jusqu’alors, pour s’informer, les lecteurs européens ne disposaient que d’articles et reportages qui ne présentaient qu’une vision politique des choses, sans s’attarder sur leur aspect social.
Pour le Journal d’une invasion, je ne pensais pas le publier au départ. J’ai commencé à le rédiger un peu avant le déclenchement officiel de la guerre, en décembre 2021 quand la situation s’échauffait dangereusement, sans l’intention d’en faire quoi que ce soit et c’est cette fois mon éditeur anglais, Christopher MacLehose, qui m’a demandé de lui communiquer ce que j’avais écrit. Pour lui, il était primordial de faire comprendre aux intellectuels européens, dont la vision était trop biaisée ou incomplète, ce qu’il se passait véritablement entre la Russie et l’Ukraine. Pour composer mon livre, je suis parti d’une page de journal, que j’écrivais chaque semaine et que j’ai assortie de commentaires pour en faire un article. Et chaque article constitue un chapitre du Journal d’une invasion.

Comme vous l’indiquez, la révolution, la guerre, les bombardements ont tari votre inspiration de romancier. Comme si l’art ne pouvait temporairement plus répondre face à l’adversité et l’horreur. Vous vous étonnez ainsi, dans Journal d’une invasion, qu’on puisse écrire des livres sur les violences conjugales ou des romans pour la jeunesse en temps de guerre. D’un autre côté, vous écrivez qu’un livre « peut aussi devenir une mine ». Cela peut faire penser au fameux discours sur les armes et les lettres de Don Quichotte. Pensez-vous qu’en temps de guerre, il n’est plus possible d’écrire que sur la guerre ? Ne serait-ce pas être prisonnier du contexte ? Ou bien les lettres peuvent vaincre les armes en devenant elles-mêmes des armes ?
Tous les écrivains sont prisonniers du contexte de la guerre en général, mais les conséquences du conflit actuel sont déjà très tragiques pour la culture et la littérature ukrainiennes puisqu’on dénombre plus de 130 écrivains ukrainiens tués par les Russes. Je pense à Volodymyr Vakoulenko, un auteur pour la jeunesse, assassiné à Kharkiv en 2022 dans les premières semaines des affrontements. 90 % des livres ukrainiens qui sont publiés en ce moment traitent de la guerre. De nombreux livres sur l’histoire de l’Ukraine sont publiés aussi, mais cela se justifie, là encore, par la guerre, car ces livres cherchent, dans l’étude du passé, à justifier et confirmer le fait que le pays doit rester indépendant de la Russie. Aucun roman ou presque n’a été écrit ces trois dernières années. Seules la non-fiction et la poésie sont populaires. L’intérêt pour la poésie s’explique dans le sens où elle convoque « l’énergie brève », l’émotion, ce qui sort du cœur.
L’état de la littérature actuelle en Ukraine est similaire à ce que fut la littérature soviétique au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Je suis né en 1961 et durant toute ma jeunesse, à l’école et à l’université, on m’a enjoint de lire des livres soviétiques. Mais cette littérature ne portait que sur l’héroïsme des soldats russes, elle était instrumentalisée à des vues patriotiques pour préparer l’esprit des lecteurs aux guerres suivantes.

En parlant de patriotisme, vous indiquez justement dans le Journal d’une invasion que le ministère de la Culture ukrainien a proposé que les livres soviétiques, dans les territoires occupés, soient retirés des rayons des bibliothèques et recyclés. Quel est votre avis à ce sujet ?
C’est une question plus complexe qu’on ne le pense. Il y a de nombreuses bibliothèques où la littérature soviétique (y compris ukrainienne) occupe 80 % des rayons. Si vous la retirez, il ne restera presque plus rien aux lecteurs. Les écrivains ukrainiens soviétiques ne se distinguaient pas vraiment des écrivains russes soviétiques : ils traitaient des mêmes sujets à visée tout aussi patriotique. Je pense que la plupart de ces livres peuvent être recyclés car il ne s’agit pas d’une littérature de qualité mais de propagande. Il est très difficile, pour les intellectuels ukrainiens, d’accepter le fait que leurs prédécesseurs se soient livrés à ce point à de la littérature propagandiste. Les écrivains communistes de la période soviétique, comme Mykhailo Stelmakh, sont encore très respectés en Ukraine. Mais les critiques commencent à s’attaquer à eux en les présentant comme des nationalistes pro-russes cachés. Or, les Russes, dans les territoires occupés, s’en prennent à tous les livres ukrainiens, quels qu’ils soient, et imposent, dans ces territoires, leur propre littérature qui relève pourtant du même ressort propagandiste ! On assiste à une guerre culturelle sur des bases idéologiques et non artistiques, ce qui est la pire justification qui puisse exister et qui nous rapproche de plus en plus de l’Union soviétique et de sa logique.
À ce titre, vous dites bien dans votre journal que la Russie livre une bataille culturelle en voulant effacer l’Ukraine, ce qui est une méthode totalitaire. C’est ce qui distingue l’Ukraine de la Russie car, comme vous l’écrivez, les Ukrainiens n’ont jamais accepté la censure. Cela explique que des écrivains ukrainiens aient été fusillés par les Soviétiques dans les années vingt et trente (ce qu’on appelle en Ukraine « la Renaissance fusillée »).
C’est une histoire ancienne qui s’explique par la différence de mentalité entre les Russes et les Ukrainiens. Ces derniers n’ont jamais connu la monarchie ni même de pouvoir répressif, tant qu’ils étaient citoyens d’un État indépendant. De tout temps, l’Ukraine a été une société anarchique qui accordait un assez grand nombre de libertés ; on y élisait des chefs de clan ou chefs de guerre qu’on appelait les « hetmans ». Cela explique pourquoi les Ukrainiens ont toujours été plus actifs politiquement et plus individualistes. La Russie, à partir du XVIIIe siècle, a tenté de mettre un terme à ce fonctionnement, de « remplacer » cette mentalité typiquement ukrainienne par la sienne, en imposant sa langue et donc en agrégeant les Ukrainiens à sa propre culture. Souvenons-nous que la première loi à l’encontre de la langue ukrainienne a été prise par Pierre le Grand en 1720, avec l’interdiction de la publication de textes religieux en ukrainien. Puis Catherine II a interdit d’enseigner en ukrainien à l’université. Entre 1720 et 1917, plus de quarante lois dans cette lignée ont été votées. Et nous sommes dans la continuation de cette stratégie d’assimilation, aujourd’hui. C’est une habitude que nous avons prise : la guerre culturelle menée contre nous ne date pas d’hier, elle remonte à des centaines d’années. Pour autant, cette victimisation des Ukrainiens a eu sur eux des conséquences délétères, fortement négatives, pendant la période soviétique : ils sont devenus fatalistes, ce qui, de base, est un trait de caractère russe et non ukrainien.

Cela fait écho à une phrase assez sombre que vous écrivez : « En Ukraine, les livres appartiennent au passé. » Cela signifie-t-il, pour vous, une perte irrémédiable d’espoir ?
Je l’ai écrit sur le moment, alors que j’étais tiraillé par le doute. Mais aujourd’hui, la situation est différente ; en effet, l’année dernière, treize nouvelles librairies ont ouvert à Kiev. Des maisons d’édition ont repris le travail etc. On peut dire que l’industrie du livre est devenue un instrument de résistance. Les gens achètent des livres pour les lire une fois que la guerre sera terminée ; il est toujours difficile de lire un roman pendant la guerre, on a besoin de stabilité, de silence et de concentration. Si vous êtes à Kiev, vous entendez dix sirènes anti-aériennes par jour, ce n’est pas très propice à la lecture…
Vous vous décrivez en train de réaliser les gestes du quotidien (cuisiner, jardiner, converser avec vos voisins…) malgré le contexte, car il faut bien continuer à vivre. La guerre a investi la vie quotidienne des Ukrainiens, elle est inévitable et les accompagne. Considérer la guerre comme une toile de fond est-il un moyen de l’apprivoiser ? De la vaincre d’une certaine façon ou de l’éloigner ? Ou bien s’habituer à la guerre est-il dangereux ?
La guerre est dangereuse par essence, car tout le territoire est pris pour cible par les missiles et les drones. Mais les gens ont appris à vivre avec, tant et si bien que les médias doivent régulièrement leur rappeler que le danger ne se situe pas que sur le front. Ainsi, chaque jour, des familles sont touchées voire décimées par les missiles russes. Il y a une grande différence entre ceux qui sont envoyés sur le front ou qui vivent à proximité et ceux qui en sont éloignés et qui essayent de vivre normalement. Cela provoque un écart de compréhension entre les gens, qui se creuse de plus en plus ; en effet, quand les soldats reviennent du front auprès de leur famille, en permission, ils sont choqués de voir que la vie continue, comme si ce conflit n’existait pas. Il faut dire que les conditions de vie ou plutôt de survie sur le front sont très difficiles, ce qui pousse un nombre très important d’hommes mobilisables (entre 18 et 60 ans) à tenter d’échapper à leur incorporation dans l’armée et de fuir le pays. Cela constituera inévitablement un problème une fois que la guerre sera terminée.
Il y a malgré tout du romanesque dans les deux ouvrages. Ainsi, la description que vous faites du personnel politique pro-russe (le président Ianoukovitch, qui est assez bouffon et pathétique, et sa clique) est teintée d’humour et pourrait s’intégrer dans une œuvre de fiction. Votre regard intime et politique peut trahir le romancier que vous êtes. Était-il important pour vous de recourir à l’humour, à l’ironie et à la prise de distance ?
L’humour noir et l’ironie sont présents dans tous mes romans, les Abeilles grises notamment. C’est en écrivant des blagues politiques dès l’âge de treize ans (sous l’influence de mon frère aîné, qui était un dissident antisoviétique) que l’envie de rédiger des romans en prose m’est venue. J’aime dénicher l’absurde, surtout quand il a un effet comique, dans la réalité qui nous environne. L’humour est aussi un moyen pour moi de traduire mes émotions à propos des événements que nous traversons et des personnages parfois ridicules qui occupent le devant de la scène. Dans mon ouvrage, le Dernier Amour du président, se trouve la même ironie sur la vie politique ukrainienne que j’applique, dans mon ouvrage, à Ianoukovitch.
Dans son roman, Ce que le temps fait à la pierre, le cinéaste franco-irakien Abbas Fahdel, qui vit lui aussi en zone de guerre au sud-Liban, pose une question fondamentale : « pourquoi es-tu ici et pas ailleurs ? » Il indique, dans l’entretien accordé à À Rebours, qu’il s’agit d’une question qu’on se pose souvent au Moyen-Orient et que rester est un moyen de résister. Il est également beaucoup question du déplacement et de l’exil dans vos deux journaux. « Près de la moitié des Ukrainiens sont désormais réfugiés à l’étranger ou bien sont devenus des personnes déplacées au sein de leur pays. » Pensez-vous également que rester, c’est résister ou considérez-vous que la survie doive être privilégiée ?

Au début de la guerre, en février 2022, j’ai quitté l’Ukraine avec mon épouse pour fuir les combats qui avaient lieu à proximité de Kiev (nos enfants étaient à Lviv, donc plus à l’ouest, à la frontière ukraino-polonaise). Pour moi, Kiev est une ville sacrée, c’est ma maison ; et dès que j’ai pu y retourner, je l’ai fait. Notre fils, qui avait 18 ans en 2022, est revenu dès le mois de mars alors que la capitale subissait des combats incessants. Je suis très fier de lui pour cette raison. C’est très important de rester dans ma ville et auprès des gens qui ont résisté. Et à mon sens, les intellectuels doivent prendre conscience qu’il faut rester aujourd’hui à Kiev pour montrer qu’on ne capitule pas, qu’on est toujours debout et pour donner l’exemple aux générations qui suivront. Il faut pouvoir témoigner de la situation qu’on a vécue.
Lire rétrospectivement le Journal de Maïdan aujourd’hui est d’une importance capitale puisqu’il éclaire la façon dont la Révolution, qui a provoqué le départ du président pro-russe Ianoukovitch et qui a abouti à la prise de la Crimée, a conduit finalement au conflit actuel avec la Russie. Comme vous l’écrivez dans la préface : « la guerre d’aujourd’hui a commencé à ce moment-là. » Peut-on voir vos deux journaux comme le récit ou la chronique d’une longue marche inexorable vers la catastrophe ?
On peut dire cela ; j’y explique la mentalité et le changement d’attitude des Ukrainiens, car c’est bien leur mentalité qui est au cœur de cette guerre. Au début de la Révolution de Maïdan, on ne pouvait compter que sur une minorité d’activistes, ce sont eux qui ont commencé à manifester et à protester sur la place de l’Indépendance (Maïdan) contre Ianoukovitch et les forces pro-russes. Aujourd’hui, c’est tout le pays qui est engagé dans le conflit. D’une infime minorité qui voulait changer la direction de l’évolution du pays, nous sommes passés à l’intégralité de l’Ukraine après la Révolution, ce qui a poussé les Russes à réagir et à appliquer leur plan de reformation de l’empire russe, le territoire ukrainien inclus bien entendu.
Cette marche vers la catastrophe a été rendue possible par la division de l’Ukraine : pendant la Révolution de Maïdan, nous avions d’un côté les pro-Russes, surtout concentrés à l’est, et de l’autre les pro-occidentaux à l’ouest ; et au centre Kiev, où les deux parties s’affrontaient. Pendant la guerre, nous retrouvons cette même partition mais entre d’un côté, l’Ukraine préservée des bombardements, par exemple la Transcarpathie à l’ouest où vous vous êtes rendu avec votre famille, et les territoires sous la coupe des Russes à l’est, qui sont dévastés par la guerre. Pensez-vous que cette partition est irréconciliable ? Ou une entente sera-t-elle malgré tout possible pour unifier de nouveau les Ukrainiens ?

Pendant soixante-dix ans d’occupation soviétique, la Russie a réussi à assimiler environ 65 % des Ukrainiens, qui étaient sous l’influence idéologique communiste, à l’instar des Russes. La langue a été remplacée par le russe. Après 1991, la frontière entre la mentalité ukrainienne individualiste et la mentalité soviétique collectiviste a partagé le pays en deux ; puis, année après année, la frontière s’est avancée vers l’est car de plus en plus d’Ukrainiens se rangeaient du côté occidental. Sans cette guerre, peut-être que cette démarcation aurait disparu d’ici trente ans et que la différence de mentalité aurait coïncidé avec les frontières administratives entre l’Ukraine et la Russie. C’est pour cela que Poutine s’est engagé dans cette guerre, il a compris que le sentiment individualiste et pro-européen prenait de plus en plus d’importance et de popularité et que le temps jouait contre lui. En effet, les pro-Russes étaient plutôt des gens âgés nostalgiques de l’URSS, alors que les jeunes étaient surtout pro-européens.
Quant à l’aspect « irréconciliable », je pense que c’est un peu différent maintenant, par rapport à 2022. De nombreux réfugiés du Donbass se sont installés à l’étranger. Finalement, la population russophone (celle de Marioupol, du Donbass, du sud de l’Ukraine…) a été la première victime de la guerre. Des dizaines de milliers de russophones ont été tués par les Russes. Une minorité a émigré en Russie ou est restée sur place. Aujourd’hui, on peut dire qu’il n’y a plus de forces pro-russes en Ukraine mais plutôt des pro-Russes qui vivent en territoire occupé. Il y a eu de nombreux combats meurtriers autour de villes du Donbass comme Tchassiv Yar, Toretsk ou Pokrovsk qui ont été complètement ruinées et évacuées ; dans chacune de ces villes, il reste un ou deux milliers d’habitants, qui persistent à demeurer sur place et risquent leur vie en attendant l’armée russe. À Pokrovsk, pour vous donner une idée de la proportion, la population totale s’élevait à 25 000 habitants ; il reste maintenant 1 000 pro-Russes.
Cette division vous touche même personnellement : vous êtes né en URSS mais sur un territoire de l’actuelle Russie, votre langue maternelle est le russe et vous êtes pleinement ukrainien. Vous évoquez justement ce déchirement dans le Journal de Maïdan. Comment le surmontez-vous ?
L’Ukraine est un pays multiculturel et plurilinguistique. Des millions d’Ukrainiens ont une identité plurielle. Avant la guerre, on comptait dix à douze millions d’Ukrainiens d’origine russe ; à ce jour, il y a 300 000 Ukrainiens d’origine hongroise, 250 000 Tatars de Crimée, 100 000 d’origine polonaise etc. Si les gens veulent être ukrainiens, ils acceptent la langue et l’histoire ukrainiennes tout en conservant leurs traditions. C’est mon cas : russophone, j’ai appris l’ukrainien sous l’ère soviétique, l’histoire ukrainienne est mon histoire, pas l’histoire russe. Cela me rend différent des Ukrainiens ethniques « purs », caractéristique dont ils sont très fiers. Je ne comprends pas cette fierté d’être un « vrai Ukrainien ». Avant 1991, quand on parlait des Ukrainiens, on avait bien sûr à l’esprit les Ukrainiens ethniques. Depuis l’indépendance, les Ukrainiens sont tous citoyens du pays, quelle que soit leur origine, qui ne doit pas être un problème. J’ai beaucoup débattu de ce sujet avec des Ukrainiens ethniques ; la majorité comprennent mes arguments mais il reste toujours des nationalistes qui refusent d’accepter cet état de fait. Cela reste malgré tout marginal, même s’ils sont très actifs sur les réseaux sociaux et font beaucoup de bruit. Si vous ne vous informez sur la situation ukrainienne que sur les réseaux, votre vision des choses sera forcément faussée.

Vous écrivez dans le Journal de Maïdan : « Cette fumée noire, épaisse, celle des barricades en feu, est devenue le nouvel emblème non seulement de Kiev, mais de l’Ukraine tout entière. » Dix ans plus tard, cette fumée, due aux bombardements, semble être malheureusement toujours là. Diriez-vous que cette fumée est toujours l’emblème du pays ?
Oui, c’est un emblème triste qui est la conséquence de la guerre et qui a été « créé » par les Russes, non par le peuple ukrainien, qui n’en a pas voulu. C’est un symbole de destruction.
Vous espérez une fin « heureuse, même si elle est teintée de sang, pour l’Ukraine et l’Union européenne ». A l’heure actuelle, diriez-vous que vous êtes plutôt optimiste, pessimiste ou résigné ?
Je dirais que je suis réaliste. Normalement, je suis plutôt un optimiste et je le reste s’agissant de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Je suis persuadé qu’un jour, dans dix ou quinze ans (sans être sûr de la temporalité), l’Ukraine adhèrera. Elle n’acceptera plus jamais d’être associée avec la Russie.
Tous nos remerciements à Joseph Achoury Klejman pour les photographies.