François de Closets : « On acquiert une autre vision de l’histoire humaine en étudiant celle des petites îles »

Avec le Secret des îles perdues (aux éditions Flammarion), François de Closets présente douze petites îles isolées, autant de micro-sociétés très différentes qui tendent, chacune à leur façon, un miroir à nos sociétés mondialisées. De l’île de Pâques, la plus célèbre, à Clipperton, « l’île-poubelle » ; de Pingelap, « l’île sans couleurs » à North Sentinel, l’île inexplorée ; de Nauru, où après avoir connu la plus extrême richesse à partir des années 70, les insulaires sont tombés dans la misère et le diabète dû à une hygiène de vie déplorable, à Tristan da Cunha, dont les habitants refusent les appas de la modernité et du progrès ; chaque territoire, aussi minuscule soit-il, transmet, par son histoire et son évolution, une morale que nous serions bien avisés de prendre en considération afin de mieux comprendre notre présent et d’anticiper notre avenir. Car, entre la petite échelle et la grande, il n’y a qu’un pas… ou un océan. C’est cette croisière d’île en île au bout du monde que le journaliste et essayiste, si bien connu des Français, François de Closets s’attache à nous conter dans le cadre d’un entretien accordé à la revue À Rebours.

 

À Rebours : Cet ouvrage est, comme vous le précisez, non un essai mais une croisière. Vous faites ainsi des escales entre une douzaine d’îles perdues et isolées, certaines habitées et d’autres non. Vous écrivez ainsi que « les îles ne se visitent pas, elles se racontent » et que l’histoire prend le pas sur la géographie. Cela permet-il de relever le défi qui consiste à expliquer ces îles sans pouvoir s’y rendre car, par définition, elles sont difficiles d’accès voire tout à fait inaccessibles ?

François de Closets : On m’a justement déjà posé la question de savoir si je m’étais rendu sur les îles que je décris dans mon livre. Si telle avait été mon intention, la rédaction aurait nécessité des années. Par exemple, l’île Tristan da Cunha, qui se trouve à 2 500 kilomètres en-dessous de Sainte-Hélène et qui compte à peu près 250 habitants, est tellement isolée que, pour vous y rendre, vous devez obligatoirement prendre un improbable bateau au Cap, en Afrique du Sud. Votre place n’y est même pas assurée car les habitants ont évidemment la priorité. Le critère essentiel de ces toutes petites îles, ce n’est pas la taille (on en trouve partout et qui sont très touristiques, comme l’île de Ré ou celle de Bréhat), c’est leur inaccessibilité, dans l’espace et le temps. Il est tout à fait possible de raconter l’histoire de ces territoires, en s’appuyant sur les traces exploitables tels que les récits, etc. Mais ce n’est pas ce qui m’animait en premier lieu. Enfin, quand je parle de croisière, il ne s’agit bien sûr pas d’une croisière au sens moderne du terme, où les gens se rendent sur des sites touristiques pour vérifier que l’endroit correspond bien à leur paysage mental de carte postale et repartent aussitôt une fois leur curiosité satisfaite. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre la mentalité et le mode de vie des habitants de ces îles et ce qui fait la spécificité de ces micro-sociétés. FRANÇOIS DE CLOSETS | Ville de Noisy-Le-Roi

Vous avez choisi douze îles qui, chacune, donne une leçon de vie aux animaux politiques, pour reprendre la définition aristotélicienne, que nous sommes et qui évoluent dans des sociétés modernes et mondialisées. Quels ont été vos critères de sélection ?

J’ai essayé de n’avoir aucun critère. J’ai préféré laisser venir les choses, en m’abandonnant à la déambulation de la croisière. Ce livre ne suit pas une logique selon laquelle on développe une idée par chapitre pour en arriver à la conclusion. J’ai plutôt sauté d’île en île, telles qu’elles se présentaient, et j’ai obéi au hasard géographique, non à la nécessité épistémologique.

Comme le dit Bernardin de Saint-Pierre, « les îles sont de petits continents en abrégé ». Est-ce dans cette logique que vous avez rédigé cet ouvrage ? La description de la micro-société de chaque île délivrerait un enseignement sur nos sociétés modernes ?

Absolument. Il y a toujours des leçons à tirer, non pas qu’il faille reproduire le modèle de ces îles. Mais nous vivons de nos jours la condition humaine à l’échelle mondiale, alors que ces gens vivent dans des endroits isolés : ils connaissent tous les visages de l’humanité, tous les paysages de la terre, ils se situent dans la réalité concrète. L’histoire humaine se joue, pour eux, à très petite dimension, alors que pour nous, avec le Progrès, l’univers a éclaté et la réalité est devenue presque abstraite : la population n’est qu’une statistique démographique, notre production est contenue tout entière dans des comptes rendus… Jacques Lacan disait bien que le réel, c’est quand on se cogne. Nous, nous ne pouvons pas nous cogner : les réalités (écologiques, financières…) sont diluées dans la très grande dimension.

Dans quelle mesure l’étroitesse du territoire et la modestie de la structure sociale (cellule familiale, division du travail, organisation hiérarchisée ou non) peuvent-elles nous apporter un regard éclairant sur nos propres sociétés qui, en apparence, n’ont que peu voire pas du tout de points communs avec celles des îliens ?

Comment fait-on société ? Comment des gens peuvent-ils s’organiser, partager des valeurs ? Ce que l’observation de cette très petite échelle nous montre, c’est comment la société naît. Prenons l’exemple d’une île déserte, l’Archipel Houtman Abrolhos, sur laquelle s’est échoué en 1629 un bateau, le Batavia, avec 300 personnes à bord. Ces naufragés ont formé une société criminelle, d’une violence insoutenable. À l’inverse, sur l’île Tristan da Cunha, l’établissement de quelques soldats anglais avec leur famille a permis la formation d’une société très soudée de quelques centaines d’habitants. Ils ont dû quitter temporairement leur île en 1960 (alors qu’ils vivaient encore avec les techniques du XIXe siècle) sous la menace d’une éruption volcanique et ont été expatriés au Royaume-Uni afin de les préserver de la menace d’un Pompéi atlantique. Ils ont découvert à cette occasion toutes les merveilles du progrès et des avancées technologiques du XXe siècle. Peu après, le volcan s’est calmé et l’île a finalement été épargnée. On leur a donc laissé le choix entre repartir sur leur île ou rester en Angleterre, en pensant qu’après avoir goûté aux « joies » de la modernité, aucun de ces insulaires ne souhaiterait retourner vivre sous les frimas des quarantièmes rugissants. Et pourtant, ils sont presque tous repartis ! Ils ont préféré la société qu’ils s’étaient créé sur cette île à notre monde du chacun pour soi. En effet, la compétition (tous contre tous et que le meilleur gagne) ne peut pas exister dans une telle micro-société. Leur morale chrétienne, égalitaire, leur « communisme » expurgé de toute idéologie marxiste ne peut pas cohabiter avec nos propres valeurs.

L’île occupe une place prépondérante dans notre imaginaire et notre culture, depuis l’Odyssée d’Homère, comme vous le rappelez en début d’ouvrage, et les diverses représentations mythiques. Comment expliquer cette fascination ? S’agit-il du goût pour l’aventure et l’inconnu ? Du mystère qu’elles renferment ? À ce titre, l’île de Pâques est peut-être la plus parlante : les origines de sa population et la signification des statues nous sont toujours inconnues.

Enquête sur l'île du bout du monde Tristan da Cunha, qui ne connaît ni chômage ni violence
L’île Tristan da Cunha

L’île est un monde double : elle représente l’ouverture sur l’océan et symbolise l’appel de l’ailleurs ; et dans le même temps, c’est aussi un monde refermé, où il n’y a pas d’ailleurs. La frontière est là, elle s’impose, nous ne pouvons pas la repousser. Sur le continent, nous vivons l’esprit tranquille car l’ailleurs est à portée de main, nous pouvons toujours nous y réfugier en cas de catastrophe. En revanche, sur une petite île qui serait par exemple dévastée par un ouragan, il n’y a pas d’échappatoire. La pression est terrible : l’extérieur nous fascine et nous menace, nous vivons les uns avec les autres en formant une communauté forte et c’est aussi notre fardeau. C’est en cela que de telles sociétés sont plus proches de la « réalité » que les nôtres. Sur une île, il faut se serrer les coudes et vivre ensemble, sinon nous sommes exterminés. Elle fascine ses habitants, elle les retient, ils ne s’échappent pas. D’un autre côté, pour l’homme continental, elle est aussi extraordinaire car il y a l’idée que tout y est plus facile et plus exotique que sur le continent. C’est l’Inconnu, le Mystérieux. Elle stimule ainsi l’imagination (on peut penser à l’île des Amazones, à l’île aux trésors, etc.), alors que sur le continent, cette imagination n’est pas aussi féconde.

Concernant la frontière, on peut dire que ces limites de l’île sont le contraire de la conquête de l’Ouest, l’un des mythes fondateurs des États-Unis, qui est une limite qu’on cherche sans cesse à repousser.

Exactement. Dans le cas de l’île, la frontière n’a pas été délimitée par un traité ou une conquête. Il y a une ambiguïté : on vit dans une sorte de prison qui, pourtant, crée des liens affectifs très forts avec votre communauté. L’homme se lie plus volontiers à ce qui lui impose des efforts et des sacrifices qu’à ce qui lui offre des commodités et des services. L’île est ainsi un environnement qui s’impose et qui nous contraint à toutes sortes de servitudes et de menaces mais les hommes y sont justement très attachés. Aujourd’hui, dans nos sociétés continentales modernes, nous bénéficions d’outils qui nous facilitent la vie (l’électro-ménager, etc.), mais nous n’éprouvons aucun attachement à cet environnement totalement fonctionnel. Si un outil ne fonctionne plus, on le change. C’est différent de ce que nous vivions autrefois : nous avions par exemple des meubles, pas forcément très commodes ou manipulables, mais auxquels nous étions attachés, il y avait une valeur sentimentale car ils nous avaient été transmis par la famille. À mesure que la modernité nous a fourni le fonctionnel, elle nous a détachés de notre environnement.

Les mêmes traits de caractère humains se retrouvent dans les micro-sociétés. Le meilleur et le pire peuvent s’y côtoyer. Ainsi, Tristan da Cunha a mis en place une « société chrétienne égalitariste et communiste, où richesse et pouvoir sont équitablement répartis ». De nombreuses utopies, à commencer par celle de Thomas More, ont rêvé d’un tel modèle. L’île est-elle l’endroit où l’utopie peut se réaliser ?

Ce « communisme insulaire », ou communautarisme, est imposé par les conditions de vie sur une île. Pour inventer ce vivre-ensemble, il faut le considérer à partir d’un système de significations : une religion, une civilisation… Voyez par exemple comment les habitants de l’île de Pâques, qui est l’une des plus isolées au monde (même si elle est en proie au surtourisme à cause de l’augmentation du trafic aérien), ont fabriqué et déplacé ces statues monumentales. Pendant des siècles, toute la population s’est mobilisée pour ce projet. Cela les retenait sur ce caillou de 164 km². Mais si vous n’avez plus que la consommation et la compétition à offrir, l’attachement à la patrie, à l’histoire, est beaucoup moins forte. On acquiert une autre vision de l’histoire humaine en étudiant celle des petites îles.

Visiter Rapa Iti - Préparez son voyage en Polynésie française
L’île de Rapa Iti

Vous semblez, avec cet ouvrage, refermer une boucle que vous aviez ouverte en 1970 avec votre livre, En Danger de progrès. Vous y critiquiez la société hyper-technicisée et mettiez en garde contre un progrès-roi devenu fou, à l’époque des Trente Glorieuses. Cette société correspond à celle que les habitants de Tristan da Cunha ont fuie, celle de la course vers le progrès d’une société alors en cours de mondialisation.   

Oui et il s’agit, on ne le dit pas suffisamment, d’une course dans la dimension. Toute société a une dimension moyenne d’interaction. Dans un village, cela se calcule en centaine de mètres. Dans une grande métropole, par exemple, cela se chiffre en kilomètres. Nous sommes donc dans une société insaisissable. La modernité est arrivée comme cela sans qu’on puisse s’en rendre compte, sans qu’on ait véritablement désiré ou conçu ce monde. Aujourd’hui, elle séduit les peuples traditionnels, qui se laissent souvent entraîner, quitte à perdre leur culture sans en gagner de nouvelle. Ils deviennent des déclassés. Par leur attitude, les insulaires mettent en lumière l’hyper-individualisme de notre société, qu’on n’entrevoyait pas à l’époque, quand j’ai rédigé En Danger de progrès, et qu’on ne voit toujours pas de nos jours.

Vous vous interrogez également sur le bonheur que peuvent éprouver les habitants des petites îles (et vous prenez en exemple les Rapas, de l’île Rapa Iti en Polynésie), un bonheur difficilement compréhensible pour nos sociétés matérialistes pour lesquelles l’accumulation et le sens de la propriété sont indépassables et insatiables. Sommes-nous condamnés à ne jamais connaître ce bonheur dont vous parliez déjà dans le Bonheur en plus en 1974 ?

La dernière phrase de ce livre était la suivante : « L’homme heureux n’a pas deux chemises, il en a une et le bonheur en plus. » Le bonheur peut se trouver à des niveaux techniques et de bien-être très différents. On n’a pas attendu les XXe et XXIe siècles pour le découvrir. Si un homme est attaché à son mode de vie, c’est qu’il y trouve, a priori, son bonheur. Ce qui m’a le plus étonné quand j’ai rédigé mon enquête, c’est le cas de North Sentinel, dans le golfe du Bengale. Je n’imaginais pas une seconde qu’au XXe siècle vécût toujours une société préhistorique, celle d’avant la révolution du néolithique où nos ancêtres assuraient leur subsistance à partir de chasses et de cueillettes exclusivement. Sur cette île se trouve en effet une tribu qu’on ne peut pas approcher pour deux raisons : soit les habitants vous tuent en vous transperçant de flèches, soit vous les tuez par simple contact et transmission de maladies qui leur sont inconnues. Très sagement, l’Inde, dont  elle dépend, a décrété que cette île devait être préservée de toute ingérence étrangère. Nous n’avons aucune idée du langage de ses habitants, qui refusent eux-mêmes tout contact avec l’extérieur. Très récemment, ils ont tué un évangéliste américain qui voulait leur apporter le message du Christ. Cela nous oblige à la réflexion : avons-nous quelque chose de meilleur à leur proposer que ce qu’ils ont déjà, alors qu’ils vivent comme nos ancêtres il y a 20 000 ans ? En étant honnêtes, nous serons contraints de répondre par la négative et d’en venir à la conclusion qu’il faut les laisser vivre heureux dans leur forêt. On voit bien ici comment la confrontation avec une société insulaire isolée peut conduire à « concrétiser » une idée qui, autrement, serait restée abstraite. Là se trouve la moralité de ces escales qui sont autant de fables.

Vous montrez aussi l’envers du décor des îles, dont certaines périclitent et voient leur population disparaître progressivement. On pense dans un premier temps aux conséquences de la colonisation et du contact avec l’homme blanc (risques sanitaires, esclavage…). Cependant, certaines micro-sociétés ont couru d’elles-mêmes à leur perte, ainsi l’île de Nauru dont la population a surexploité le phosphate et s’est vendue à l’hyperconsommation, pour devenir une société de rentiers oublieux de leur culture. Finalement, les habitants des petites îles, avec leurs faiblesses, ne sont pas si éloignés de nous.

Gesticulant armés de leurs arcs et de leurs flèches le long des plages de l’île, des ...
La tribu des Sentinelles, sur l’île de North Sentinel dans l’archipel Andaman. Photographie publiée dans National Geographic en juillet 1975

Avec Nauru, nous voyons une économie qui a oublié la nature, alors que les deux sont logiquement inséparables. On a qualifié cette économie désincarnée d’un titre ronflant, la « déséconomie externe ». Ben voyons ! L’économie a donc négligé la nature, jusqu’au jour où cette dernière, polluée et surexploitée, s’est rappelée au bon souvenir de tous. Il s’avère que cette petite île très isolée du Pacifique, indépendante depuis janvier 1968, abrite sur son sol du guano et du phosphate ; or, ce dernier sert à la confection d’engrais pour l’agriculture. C’est donc un trésor que les habitants de Nauru ont vendu à des sociétés internationales, qui l’ont exploité jusqu’à épuisement. En l’espace de quelques années, dans les années 70, les Nauruans sont devenus les plus riches du monde. À cette époque, je présentais une émission d’information économique, qui s’appelait l’Enjeu, et j’avais envoyé une équipe sur place. Les journalistes n’en croyaient pas leurs yeux : c’était du délire consommationniste à l’état pur. La culture avait disparu au profit de la consommation de tout et n’importe quoi, comme des bolides très puissants alors que l’île ne fait que 20 km² ou des vols en avion avec trois passagers à bord pour jouer au golf aux Antilles… Comme ils sont devenus des rentiers, ils ont oublié le travail, l’agriculture, la pêche… Mais le phosphate n’était pas une ressource inépuisable. À la fin du siècle, quand il n’y avait plus rien à exploiter, les sociétés sont reparties. Les habitants ont tenté de trouver des compensations ; évidemment, il n’était pas question de développer le tourisme sur une île aussi dévastée. La population s’est donc paupérisée et le pays a connu la faillite. Le phosphate leur a rapporté tellement d’argent qu’ils auraient pu, s’ils en avaient fait bon usage, vivre heureux pendant plusieurs générations. Mais ils n’ont rien maîtrisé, et sont devenus quasi tous diabétiques, du fait de la malbouffe et de la mauvaise hygiène de vie. Ils n’ont pas trouvé d’autre solution que de louer leur territoire à l’Australie, qui, en proie à d’importantes vagues de migration depuis l’Asie, a envoyé ses migrants à Nauru. Cela s’est révélé une abomination sur le plan humain, puisque des familles entières ont souffert de famine. C’est une histoire violente et pathétique qui pourrait être annonciatrice des malheurs qui nous attendent.

Un autre exemple tragique, celui de Pitcairn : les mutins du Bounty et les Tahitiens, qui devaient faire société ensemble, ont fini par s’entretuer et leur micro-société est devenue un enfer. Cela montre-t-il que la différence d’histoire et de culture est insurmontable et ne peut finir que dans la violence ? Ou cela s’explique-t-il surtout par la petitesse de l’île et par leur manque d’organisation ?  

Après avoir pris le contrôle du Bounty, les mutins n’avaient qu’une chose à faire : disparaître. Il était en effet évident que, s’ils étaient rattrapés par la marine anglaise, ils auraient tous été pendus. Ils ont pris des Tahitiens avec eux et trouvé une île abandonnée sur laquelle ils ont pu s’installer. Ils ont formé une communauté d’une centaine de personnes ; elle comptait des mutins qui étaient vaguement chrétiens et des Polynésiens dont la culture et le mode de vie étaient totalement différents. Il n’y avait aucun point commun entre eux. Vingt ans plus tard, quand on les a retrouvés, il ne restait plus qu’un seul Européen. Ils s’étaient tous entretués… Ils avaient tenté d’établir une société mais en oubliant toutes les règles de la sociabilité et en établissant un esclavage sexuel : on se servait des femmes qui avaient leur premier enfant à 14 ans, c’était une abomination… Cette absence de base culturelle commune a abouti à un résultat pathétique.

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Vestiges de l’exploitation du phosphate sur l’île de Nauru © Lachie Hinton

La question de la survie de la population de l’île est sans cesse présente ; ainsi, quid de la croissance de la population ? Certaines îles s’adonnent à un contrôle des naissances strict et refuse que des étrangers s’installent sur leur territoire. D’où un problème lié au renouvellement de la population : sur l’île de Pingelap, du fait de la consanguinité, 10 % de la population sont atteints d’achromatopsie (ils ne distinguent pas les couleurs). Comment, dès lors, résoudre ce dilemme causé par la petitesse du territoire ?

Cette maladie est très étonnante puisque vous voyez le monde en noir et blanc, elle ôte votre perception des couleurs. Cela montre que les couleurs ne se trouvent pas dans la nature mais dans votre tête. Elle est très rare et ne touche qu’une personne sur 30 000 à peu près ; or, sur cette petite île, 10 %, de la population sont touchés. C’est pourquoi on la surnomme « l’île grise » ou « l’île sans couleurs ». Il y a plus d’un siècle, un ouragan a dévasté Pingelap ; seule une poignée d’habitants a survécu : un seul homme (le roi), des femmes et des enfants. Le roi a entrepris de repeupler l’île. Or, il était porteur du gène de l’achromatopsie et il l’a transmis à ses descendants. Le piège de la consanguinité s’est donc refermé.
Concernant le problème de la survie qu’il faut assurer, il est entendu qu’on ne peut pas importer de nourriture sur une petite île aussi isolée. La production doit pouvoir être auto-suffisante et, pour ce faire, le mode de vie et de culture des habitants doit obligatoirement préserver la nature. Par exemple, l’île de Tikopia fait vivre 1 500 personnes depuis 3 000 ans. Il a bien fallu trouver un moyen d’exploiter la nature avec respect. L’autre condition pour assurer la survie, c’est que la population n’augmente pas inconsidérément. La contraception est donc imposée. Cela peut aller jusqu’à l’interdiction du mariage, voire l’infanticide ou l’exil. Ce sont des réalités à prendre en compte sur d’aussi petits territoires.

« Les Révoltés du Bounty » (1962), film réalisé par Lewis Milestone, reste l’adaptation cinématographique la plus célèbre du mythe. Marlon Brando y incarne Fletcher Christian (à droite) et Trevor Howard, le capitaine Bligh (à gauche).
Les Révoltés du Bounty (1962), film réalisé par Lewis Milestone

La question écologique se fait aussi pressante, on le voit avec Clipperton, qui s’est elle aussi livrée à une exploitation intensive du guano et qui est devenue, depuis, une île-poubelle. La pollution et le réchauffement climatique ne sont-ils pas les premières urgences des îles ?

Le grand paradoxe, c’est que l’île la plus polluée du monde, Henderson, est inhabitée. Elle se trouve à la convergence de plusieurs courants qui charrient toutes sortes d’ordures. L’île en est couverte. Il y a une sorte de défi écologique qui nous est lancé par ces petites îles et ce défi prend la forme de l’arbre. L’arbre, c’est le feu, le bateau, la maison. Sur une petite île, c’est la ressource principale. Et pourtant, certaines d’entre elles ont perdu leurs arbres, comme l’île de Pâques par exemple. Comment les habitants ont-ils pu couper tous leurs arbres alors qu’ils en avaient besoin pour vivre ? Cette déforestation est suicidaire et donne à réfléchir. À plus grande échelle, on peut aussi se demander pourquoi l’homme court ainsi à sa perte.

La conclusion de votre livre est douce-amère. D’un côté, le tableau est sombre : les îliens et les sociétés modernes ne peuvent pas se comprendre (« nous ne pouvons que leur offrir de constituer un Disneyland de la préhistoire ou un poste de manutentionnaire chez Amazon »). L’aide au développement et la recherche de la croissance sont les nouveaux colonialismes. De plus, les milliardaires s’offrent des îles et exercent ainsi le pouvoir sans limites de l’argent. De l’autre côté, vous restez optimiste et estimez que ces mêmes milliardaires pourraient mettre leur argent au service d’un projet utopique collectif. En quoi cela consisterait-il et n’est-ce pas un vœu pieux ?    

Actuellement, l’île n’est qu’une partie de l’équipement du milliardaire : il faut qu’il ait son écurie de chevaux de course, son yacht et donc son île. Sur ce petit territoire, la fortune peut se donner l’illusion du pouvoir. Si j’achète une île, c’est moi qui décide. La technique permettant tout, j’imagine que, dans l’avenir, des riches, comme Elon Musk, pourraient s’acheter une île pour réaliser une utopie, celle d’une autre forme d’organisation sociale. Évidemment, c’est une fiction. Mais je pense que ces petits territoires ont cette vocation et pourront connaître cette aventure. Je conclus ce livre-croisière sur les îles inaccessibles en évoquant celle qui est la plus accessible du monde, car elle se trouve au cœur de New York, c’est North Brother, sur l’East River. Tout le monde peut s’y rendre en bateau et pourtant, il est interdit d’y accoster, elle est en effet fermée aux visiteurs. Les Américains, qui ont une vision utilitariste des choses, ont essayé de lui donner une fonction : on y a, pendant quelque temps, envoyé des malades qu’on souhaitait isoler du reste de la population, l’île est alors devenue un dispensaire. Elle a ensuite abrité une résidence universitaire mais l’expérience a tourné court. On a alors décidé que plus personne ne s’y rendrait et que ce territoire ne servirait à rien. Pour nous Français, une petite île urbaine, c’est l’île de la Cité, très dense et magnifique. Nous avons derrière nous une histoire qui explique cette utilisation. Quand il n’y a pas d’histoire, comme pour les États-Unis, ce genre de petite île n’a pas d’utilité. Mais peut-être qu’avec beaucoup d’argent investi, elle pourrait servir de terrain d’expérimentation pour un projet particulier. Et ces petites îles auraient, comme dans l’Odyssée, chacune sa propre personnalité.

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