Jean-Claude Hauc : « Le marquis de Sade s’identifiait à Juliette »

Jean-Claude Hauc est romancier et essayiste. Il est l’auteur d’une œuvre dans laquelle se croisent fiction, histoire et réflexion autour du XVIIIe siècle, notamment aujourd’hui par la figure de Sade. Avec Le Crâne de Sade, publié aux éditions Tinbad, il construit une enquête à partir d’une énigme historique. Le roman s’ouvre sur une conférence prononcée à Lacoste à propos de Sade. Une simple question d’un auditeur concernant la disparition du crâne du marquis suffit à faire basculer le récit vers une enquête par laquelle se croisent histoire, philosophie, criminalité contemporaine et fascination pour un auteur qui n’a jamais cessé de diviser. 

À Rebours : Le point de départ du roman repose sur un fait historique : la disparition du crâne de Sade après l’exhumation de la dépouille du marquis lors de la réfection du cimetière de Charenton, où il passa les dernières années de sa vie. À quel moment avez-vous décidé que cette énigme méritait d’être traitée comme une fiction, plutôt que comme un essai ?

Jean-Claude Hauc : Lors de la réfection que vous mentionnez, le crâne du marquis se trouva effectivement confisqué par certains « savants », les phrénologues, qui prétendaient découvrir et analyser les traits de personnalité des individus à partir des bosses ou des creux répandus à la surface de leur crâne. C’est ainsi que celui du marquis fut confié pour étude à un certain docteur Johann Gaspar Spurzheim, qui finit par l’égarer lors de l’un de ses voyages à travers l’Europe, ou en Amérique. En 2009, le romancier Jacques Chessex avait déjà utilisé cette anecdote, répandue par de nombreux historiens, pour son roman Le Dernier Crâne de M. de Sade. Je me suis donc cru autorisé à me l’approprier à mon tour afin de la traiter de manière toute différente, décidant de redonner une nouvelle vie à ce crâne, à cette relique que seule la littérature pouvait rendre en quelque sorte performante. 

Votre personnage principal, Milan Durcet, est un remarquable connaisseur de Sade, mais il est également vaniteux, manipulateur et parfois profondément antipathique. Avez-vous voulu montrer qu’on peut connaître intimement une œuvre sans s’en rendre meilleur ?

Durcet joue, il est vrai, un rôle important dans la première partie du roman ; mais je ne pense pas qu’il faille le considérer pour autant comme le personnage principal. Le Crâne de Sade est composé de deux parties, à peu près d’égale longueur. La première, qui se passe en France, a deux protagonistes principaux. Le professeur d’université Milan Durcet, donc, spécialiste de la littérature du siècle des Lumières, très imbu de sa personne et redoutable coureur de jupons. Dans le roman, celui-ci pense surtout qu’un ouvrage ayant pour thème la recherche et la découverte du crâne égaré pourrait lui apporter un supplément de notoriété. L’autre personnage est un tueur en série américain enflammé par la lecture des œuvres du divin marquis, qui a contracté la désagréable habitude de violer de jeunes femmes, puis de les décapiter, avant de faire bouillir et dépiauter leur crâne, qu’il expose ensuite comme des sortes de vanités dans des espaces publics. Celui-ci, dont on ignorera toujours le nom, est venu en France en quête, lui aussi, du crâne de son idole. La seconde partie, qui se déroule d’abord également en France, puis en Italie, met en scène deux héroïnes. La première, Juliette, est une jeune inspectrice de police au passé trouble, qui cédera sans trop barguigner aux avances de Durcet et participera à toutes les enquêtes concernant les crimes commis par l’Américain. Une fois ce dernier mis hors d’état de nuire, elle s’enfuira en Italie en compagnie d’Ophélia, une belle aventurière rencontrée à Paris lors d’une partie fine, cultivée, polyglotte et largement portée sur le sexe. Toutes les deux parcourent la péninsule afin de fuir Marco Lozinski, à la fois homme d’affaires, trafiquant d’armes et violeur de jeunes filles, qui les traque afin qu’elles ne puissent révéler ses diverses exactions. Le roman se terminant sur l’île de Stromboli, où la lave du volcan se révélera receler un curieux pouvoir de lustration. Concernant la dernière partie de votre question, je doute que beaucoup de gens décident de lire Sade afin de s’en rendre meilleurs. Mais allez donc savoir…

Le roman est traversé par une réflexion sur la frontière entre fascination intellectuelle et contamination. À mesure que l’enquête avance, on a parfois l’impression que Durcet cesse d’étudier Sade pour entrer dans son orbite. Est-ce le véritable sujet du livre ?

C’est plutôt le tueur en série américain qui se trouve « contaminé » par Sade et sa funeste aura, finissant même par s’identifier à lui et cherchant en quelque sorte à poursuivre son œuvre. Durcet est quant à lui un universitaire dévoyé en quête de notoriété. Il admire le Mutilateur tailladant des toiles de maîtres dans les musées et se souvient avec émotion de Laszlo Toth attaquant avec un marteau la Pietà de Michel-Ange dans la basilique Saint-Pierre de Rome. Mais il est bien incapable de se livrer lui-même à ce type de déprédations, se contentant de séduire des étudiantes et d’inscrire leur nom sur quelque lista à la Leporello. Ce qu’il recherche, en revanche, et c’est pour cela qu’il apporte volontiers son aide à la police, c’est à obtenir matière pour la rédaction d’un livre qui lui procurerait un supplément de prestige et de célébrité. À la fin de la première partie du roman, son hubris le chavirant, il tentera un sot passage à l’acte qui lui coûtera la vie. N’est pas un criminel qui veut ! Et Sade, quant à lui, ne l’a jamais été. 

On retrouve dans le roman Gilbert Lely, Pierre Klossowski, Maurice Lever, Annie Le Brun ou encore Michel Delon. Ces références ne sont jamais décoratives. Dans quelle mesure votre fiction est-elle aussi un dialogue avec les grands lecteurs de Sade ?

Le tueur américain et Milan Durcet ont tous deux lu ces auteurs, il est donc normal que leurs noms apparaissent parfois dans le roman. Mais il me semble que le plus intéressant est un personnage entièrement fictif, Félicien Botero, universitaire ayant pris sa retraite à Lyon, que Durcet vient consulter et qui le met sur la piste du crâne convoité. Ici se mêlent, comme souvent dans le roman, fiction et vérité historique. Jean-François Atger, que Botero évoque longuement, a quant à lui bien existé. Collectionneur d’art, un musée porte aujourd’hui son nom à la faculté de médecine de Montpellier. Il avait lu Lavater et Gall, était adepte des théories des phrénologues et connaissait probablement le rôle joué par Spurzheim en cette affaire. Mais la suite est pure fiction : lorsque j’écris un roman, il m’arrive assez facilement d’oublier que je suis également essayiste. 

L’un des aspects les plus surprenants du livre est le parallèle entre les crimes du tueur et certains épisodes de la vie ou de l’œuvre de Sade. Comment avez-vous travaillé cet équilibre pour éviter que Sade ne devienne une simple explication psychologique du mal ?

Il ne me semble pas que les crimes de l’Américain fassent songer à des épisodes de la vie de Sade. Comme je l’ai écrit plus haut, Sade n’a jamais tué personne, et dans ses livres aucun personnage n’a jamais fait cuire des têtes de jeunes femmes après les avoir tranchées. L’idée m’est venue à cause précisément de la disparition du crâne de Sade en Amérique. J’ai imaginé un yankee psychopathe tourneboulé par la lecture d’un auteur auquel il entendrait ainsi rendre hommage. L’incendie du village de Lacoste relève à n’en pas douter du même mécanisme. Une façon peut-être alors pour lui de venger Sade, qui termina son existence dans un asile d’aliénés. Ayant la prétention de ne pas être moi-même un psychopathe, je ne vois guère d’autre explication. La thématique du feu et des incendies provoqués par des pyromanes dans la première partie du roman obéit certainement à la même « logique ». 

Durcet affirme que « la vraie nature de l’homme est avant tout une anti-nature », reprenant des raisonnements inspirés de Sade. Vous ne les commentez jamais explicitement. Était-il important de laisser le lecteur seul face à ces idées, sans lui imposer une lecture morale ?

Gravure dans La Nouvelle Justine ou Les Malheurs de la Vertu, de Donation de Sade, Hollande, 1797

Je pense effectivement qu’il est important de laisser le lecteur seul et libre face aux idées développées par un auteur. En l’occurrence, il s’agit ici, pour Durcet, de justifier la sodomie dont il est, comme Sade, un sectateur. Pour lui, seuls les animaux peuvent confondre reproduction et sexualité. D’où la célébration de cette pratique contre nature, emblème d’une éthique véritablement humaine, seule manière permettant d’échapper à la dictature d’un commerce visant à assurer uniquement la reproduction de l’espèce. Durcet utilise sans cesse sa vaste culture, abuse volontiers de paradoxes et supporte rarement d’être contredit. De fait, ce n’est jamais face aux idées de l’auteur que se trouve confronté le lecteur d’un roman, mais à celles de personnages qu’il est libre d’admettre ou de réfuter. 

Juliette et Ophélia prennent le relais de Milan Durcet après le décès de celui-ci et deviennent progressivement le centre de gravité du roman. Leur amitié, leur cavale et leur manière d’affronter la violence du monde introduisent une respiration inattendue dans un récit pourtant très sombre. Pourquoi teniez-vous à cette rupture de ton ou à ce changement de point de vue ?

Beaucoup de spécialistes de Sade (Maurice Lever, Michel Delon, Chantal Thomas…) conviennent volontiers que c’est au personnage de Juliette que s’identifiait véritablement Sade écrivain. Et c’est également mon point de vue. C’est elle qui mène la danse dans Histoire de Juliette, ou les prospérités du vice, qui entraîne ses comparses, parmi lesquels la belle Clairwil, qui, après avoir été son mentor, puis sa maîtresse et sa complice, sera jetée dans le Vésuve, Juliette pensant qu’elle l’a trahie. Dans Le Crâne de Sade, si Juliette reste Juliette, Ophélia devient Clairwil. Et c’est elle qui fait lecture à son amie des œuvres du marquis, puis qui l’entraîne, dès leur arrivée en Italie, dans les musées, mais aussi dans toutes sortes d’orgies se terminant le plus souvent par la décapitation de leurs amants. Jusqu’au moment où Juliette, saturée de stupre et de violence aveugle, finira par s’en débarrasser, afin de poursuivre seule sa route et son destin jusqu’à l’île de Stromboli, où un volcan l’accueillera à son tour… 

Votre regard sur le monde universitaire est souvent féroce. Derrière Milan Durcet, faut-il voir une satire de certains spécialistes qui finissent par transformer les écrivains qu’ils étudient en objets de carrière ?

Si cette impression apparaît à travers les propos que je tiens dans mon livre concernant Durcet, ce n’est pas le monde universitaire dans sa totalité qui se trouve visé pour autant. Il est vrai que certains enseignants, une fois rédigée leur thèse (parfois avec bien des difficultés), se présentent volontiers comme spécialistes de tel ou tel écrivain, de tel ou tel courant littéraire. Milan Durcet est à coup sûr l’un de ceux-là – chez lui, cela ressemble même à une maladie : il voudrait penser, parler, baiser comme les personnages qu’il affectionne. Mais tous les universitaires ne sont pas ainsi, ni tous les sadiens non plus. J’en ai lu un bon nombre, en ai approché d’assez près quelques-uns, et puis je peux affirmer qu’ils ne ressemblent pas à mon personnage et que les parents peuvent laisser sans crainte leur fille ou leur fils étudiants aller les écouter dans leur amphithéâtre. En revanche, il est certain que plusieurs d’entre eux aiment également signer leurs livres dans les salons littéraires ou palabrer sur les plateaux télé. Mais cela mérite-t-il véritablement reproche ?

Portrait imaginaire du marquis de Sade par Man Ray, 1938

Vous publiez chez Tinbad, une maison indépendante qui laisse une grande liberté à ses auteurs. Pensez-vous qu’un texte hybride, mêlant roman noir, érudition et réflexion philosophique, aurait trouvé sa place dans une grande maison d’édition ?

J’ai toujours publié mes romans dans des maisons indépendantes plus ou moins bien diffusées : Jacques Brémond, Cadex… Si Tinbad est présentement l’une d’entre elles, je me trouve bien heureux de participer à cette nouvelle aventure qui est loin encore d’avoir exploité toutes ses potentialités. Cependant, mes essais historiques ont toujours été mieux diffusés : Honoré Champion, les Éditions de Paris… ; ouvrages, il est vrai, plus consensuels que mes romans. Concernant ceux-ci, il m’est parfois arrivé de tenter de me faufiler dans quelques maisons ayant pignon sur rue ; mais les acrobaties nécessaires, les courbettes, les raisons commerciales, le poids de la moraline, de plus en plus écrasant ces derniers temps, ont fini par me lasser. Il me semble par ailleurs que, depuis que j’écris et publie, l’édition traditionnelle en France, mais dans le monde également, s’intéresse de moins en moins à la véritable littérature et cherche surtout à organiser des coups de pub, des événements, ou pire encore. Mais je n’ignore pas qu’existe toujours également un authentique lectorat, curieux de nouveauté et de qualité, qui s’organise en silence à partir des librairies indépendantes et des salons, mais également grâce à internet et aux revues culturelles en ligne telles que À Rebours.

 

Auteur/autrice

  • Grégory Rateau écrit des romans, de la poésie et des articles sur la littérature pour différentes revues (L'atelier du roman, Esprit, Zone critique, En attendant Nadeau, Causeur...). Il mène également des entretiens.

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