Omar Youssef Souleimane : « La France insoumise est un danger pour la République »

Les Complices du mal, paru aux éditions Plon, est un livre sur une actualité brûlante qui a beaucoup fait parler de lui avant même sa sortie en octobre. En effet, l’ouvrage a fait l’objet d’une « fatwa » du parti la France insoumise, qui réclamait, par voie de justice, « la communication anticipée et forcée » de l’ouvrage. Le parti souhaitait ainsi « examiner le contenu avant publication pour préparer d’éventuelles actions en justice », en arguant de la formulation d’« accusations graves » qui mettraient à mal l’honneur et l’intégrité du mouvement politique. La justice a donné tort à ce dernier et l’effet Streisand (phénomène médiatique qui conduit à exposer médiatiquement un sujet que l’on aurait souhaité dissimuler en l’interdisant ou en le censurant) a joué à plein. L’auteur de cet ouvrage est le journaliste et poète Omar Youssef Souleimane, Syrien d’origine qui a quitté son pays natal pour s’établir en France en 2012. Alors qu’il pensait avoir fui les discours de haine antisémite des islamistes, il les a retrouvés sous une forme identique dans les manifestations pro-Gaza au sein desquelles il s’est infiltré en 2024 et 2025. Comble de la surprise, ces propos sont soutenus par une certaine gauche française, en contradiction avec ses valeurs et ses engagements historiques, et que l’auteur qualifie de « gauche halal ». C’est sur ce sujet clivant, polémique et inflammable qu’Omar Youssef Souleimane a accepté de répondre aux questions d’À Rebours.

Les Complices du mal : Souleimane, Omar Youssef: Amazon.fr: Livres

À Rebours : Commençons par une question d’actualité. Il y a quelques jours, l’écrivain Boualem Sansal (interviewé par A Rebours l’année dernière) est revenu en France après un an de détention en Algérie. Vous qui vous êtes plusieurs fois exprimé dans la presse à ce sujet, vous attendiez vous à cette libération et comment avez-vous accueilli la nouvelle ? Et qu’est-ce que cette affaire dit de l’influence de la France sur la scène internationale, et principalement auprès du monde arabo-musulman ? Une France dont le gouvernement a été plutôt passif dans la libération de son compatriote.

Omar Youssef Souleimane : Je m’y attendais puisque le nouveau gouvernement a changé de stratégie : il a en effet préféré suivre la voie de la négociation plutôt que la force avec l’autorité dictatoriale d’Algérie. La détention de Boualem Sansal était un moyen pour l’Algérie de contrarier la France. On ne sait pas quelles contreparties elle a exigé en échange de la libération de Boualem Sansal mais peu importe. C’est une victoire, qui m’a fait monter les larmes aux yeux. Il faut rappeler que c’est un grand écrivain mais aussi notre compatriote. C’est enfin un homme de grand savoir, de connaissances, de sympathie. Je l’ai rencontré l’année dernière, à l’Escale du livre de Bordeaux. On devait échanger dix minutes, et on a fini par parler deux heures. Ce qui compte, c’est qu’il soit parmi nous.

Boualem Sansal a été accusé, dans les milieux intellectuels arabes mais aussi en France, d’être « un agent du sionisme » ou « un Arabe de service », selon la logique du « Si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi. » Vous-même avez subi, et vous le racontez dans le livre, le même genre d’accusations après que votre infiltration au sein de LFI et des manifestations de soutien à la Palestine a été découverte. Voyez-vous des points communs entre vos parcours ?

L’accusation « d’Arabe de service » ou de « raciste », récupérée par les extrémismes, est devenue un cliché. Peu importe le sujet qu’on critique concernant l’islam, on est automatiquement catalogué ainsi, pas forcément de la part des intellectuels arabes. Ces insultes sont la plupart du temps proférées ici, en France. Cela ressort d’une mentalité autoritaire qui domine la gauche française et le milieu intellectuel arabe, dont la logique consiste en effet à considérer toute personne n’étant pas d’accord avec soi comme étant d’extrême droite. Je vois des points communs avec Boualem Sansal : nous sommes souvent mal compris en France de la part des différentes classes sociales et sommes accusés de ne pas porter la seule parole qui soit attendue ou « acceptable » de la part des « migrants » ou considérés comme tels. Pour cette gauche, on n’a pas le droit d’être français, tout simplement. Elle appelle à l’égalité mais elle applique pourtant l’inégalité. Et on est mal compris aussi de la part de la communauté arabo-musulmane, car on est assimilés à des traîtres. Mais nous sommes tout simplement des Français, qui appartenons à la laïcité, à la France universaliste. Ma discussion avec Boualem Sansal l’année dernière portait justement sur ce sujet. Je lui disais à quel point il était difficile de supporter cette situation jour et nuit et il m’a répondu qu’il fallait provoquer un contre-feu contre l’islamisme, et de manière forte et efficace. Il m’a dit aussi qu’il faut retrouver sa propre communauté, être entouré.

Une autre question d’actualité concerne le président syrien Ahmed Al-Charaa. Il a été reçu il y a quelques mois par le président Macron puis, tout récemment, par le président Trump. Vous êtes d’origine syrienne et vous évoquez dans votre ouvrage le nouveau pouvoir syrien qui a succédé au régime de Bachar el-Assad, en mettant en avant sa duplicité. Selon vous, la normalisation des relations avec la Syrie est-elle synonyme de l’espoir d’une démocratisation du régime ? Ou bien au contraire, est-elle le signe d’un aveuglement ou d’une naïveté de l’Occident par rapport aux véritables motivations de ce régime ?

D’un côté, il y a de l’aveuglement, et de l’autre il y a l’illusion de pouvoir faire un deal avec ce régime, qui ne pourra jamais être démocrate. Je pense que lorsqu’on est djihadiste un jour, on reste djihadiste pour toujours. Dans le cadre des négociations avec les États-Unis, il est question d’installer une base militaire américaine au sud de Damas, à proximité d’Israël. Je pense que les Américains ont accepté de rencontrer Al-Charaa parce qu’il s’est rendu en Russie il y a quelques semaines, où il a passé un accord avec Poutine (qui a déjà massacré des milliers de Syriens pour soutenir Bachar Al-Assad). Cet accord consistait à reformer l’armée syrienne sous contrôle de la Russie. Or, les Américains souhaitent avoir leur part du gâteau. Mais en ce qui concerne la démocratie et les droits de l’Homme, ce n’est pas la préoccupation majeure des États-Unis.

Enfin, une dernière actualité concerne l’élection de Zohran Mamdani au poste de maire de New York. Il a été accusé par les milieux en général conservateurs d’être proche des Frères musulmans. Selon vous, cela marque-t-il le succès d’une infiltration des Frères ? Ou bien le facteur « musulman » n’a-t-il été que marginal dans son élection ? 

Des partisans du président égyptien évincé en juillet 2013 Mohammed Morsi, appartenant aux Frères musulmans, font le signe Rabaa (quatre en arabe) de ralliement des Frères ©AFP – Mahmoud Khaled

Mamdani a beaucoup joué sur des thèmes progressistes plus porteurs électoralement. Il a surtout utilisé la carte du « socialiste » contre les capitalistes. Mais il ne faut pas sous-estimer les Frères musulmans, qui ont déployé une stratégie intelligente d’infiltration et de conquête du pouvoir, sur la base d’un discours rhétorique opportuniste. Ils voient quel peut être leur intérêt dans un avenir à moyen et long terme et n’hésitent pas à nouer des alliances parfois contre-nature. Ils ont, en cela, utilisé les révolutions du Printemps arabe en 2010-2011 et les ont détournées pour leur propre cause. Je ne dis pas qu’ils ont infiltré la campagne de Mamdani, mais cela relève de leur stratégie habituelle.

Vous indiquez avoir toujours été « choqué par la présence des islamistes en France » qui « détruisent la citoyenneté française mais aussi les musulmans de France. » Comment expliquez-vous une telle porosité de l’islamisme dans les partis de gauche ? Car si vous expliquez qu’il y a une alliance d’intérêt entre l’extrême gauche et les islamistes, cette alliance électoraliste reste relativement récente. En effet, il y a encore dix ans, le discours de Jean-Luc Mélenchon, et vous le rappelez, était très laïc.

Rien n’est pire pour les musulmans en France que l’islamisme : un projet politique visant à changer les normes sociales de notre pays. Je rappelle qu’il manquait à Mélenchon seulement 500 000 voix pour arriver au second tour en 2017. Ce pourcentage s’est élevé à 21,95 % en 2022. L’augmentation de son audience s’explique en partie par une plus grande implication de l’électorat musulman. Et le massacre du 7 octobre a renforcé ce clientélisme. Concernant les élections législatives en 2024, les chiffres ont montré une hausse du vote LFI chez les musulmans, mais en réalité, ce n’est pas tant pour la France qu’ils votent que pour Gaza, qui est un sujet « préempté » par les membres de LFI. Ces derniers ont en effet davantage parlé de Gaza dans leur campagne électorale que de notre pays.  Pourtant, et je le rappelle dans mon livre, cette question n’intéressait pas tellement Mélenchon avant 2017, qui n’avait jamais pris part aux manifestations pro-Palestine. En 2015, il déclarait même : « Je conteste le terme d’islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l’islam comme on peut ne pas aimer le catholicisme ». Un tel revirement ne peut s’expliquer que par les perspectives prometteuses qu’apporterait au parti LFI une mobilisation forte de l’électorat musulman.

N’est-ce pas un problème qui touche tout l’Occident ? On se souvient des polémiques liées aux discours de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni, qui frayaient avec l’antisémitisme. Vous rappelez à ce titre que le prédicateur al-Qaradawi appelait à un « islam européen ».

Oui, c’est un problème qui touche toute l’Europe, car il comporte un aspect lié à la vengeance envers les anciennes puissances colonisatrices, les anciens protectorats britannique et français. La France est toujours considérée, dans les milieux islamistes, comme le pays colonialiste et islamophobe par excellence. Sans oublier que la plus grande communauté musulmane d’Europe se trouve en France. Pas une semaine ne passe sans qu’un article soit publié sur Al-Jazeera Arab, soutenant ouvertement les Frères musulmans et le Hamas, et présentant notre pays comme l’origine du mal.

L’antisémitisme et la lutte pour la Palestine sont les deux moteurs de l’alliance LFI-islamistes. Commençons par l’antisémitisme. Vous écrivez ainsi que vous venez d’un monde « où le mot Juif est une insulte ». Si l’antisémitisme a toujours été présent en Occident et en France, et s’il a été l’apanage des mouvements de droite mais aussi de gauche à partir du XIXe siècle, peut-on dire que nous assistons de nos jours à un renouveau de cet antisémitisme alimenté par les islamistes (ce qu’on peut appeler un antisémitisme d’importation, vous écrivez d’ailleurs qu’on retrouve en France comme en Syrie les mêmes discours anti-Israël) ? On note ainsi une recrudescence de l’antisémitisme parmi les jeunes générations sous couvert de lutte pour les droits des Palestiniens et contre l’antisionisme. 

Elias d’Imzalène lors d’une manifestation, le 8 septembre 2024 à Paris, avec les élus LFI Rima Hassan et Thomas Portes. ©Jeanne Accorsini/SIPA

Les jeunes se radicalisent, c’est un fait. Prenons par exemple un épisode qui remonte à avril 2024 : à Sciences Po, des militants propalestiniens avaient exhibé leurs mains peintes en rouge en les levant vers le ciel. C’était une allusion directe à une scène de lynchage qui remonte au 12 octobre 2000 à Ramallah, pendant la deuxième intifada. Des soldats israéliens étaient entrés par erreur dans la ville qui était sous l’autorité palestinienne. Ils ont été repérés, mutilés et tués et l’un des meurtriers s’est montré à la fenêtre du commissariat de police où a eu lieu le meurtre, en montrant à la foule ses mains ensanglantées du sang des soldats. Les jeunes de Sciences Po se sont donc directement réclamés de cet événement violent. Si une partie est sincèrement convaincue du bien-fondé du positionnement pro-Palestine et antisémite, une autre, non négligeable, le fait par aveuglement, naïveté et suivisme. Et LFI joue sur la volonté d’engagement de ces jeunes qui cherchent une cause à défendre. La défense de Gaza et du peuple palestinien, qui subit des massacres, est honorable, sauf qu’elle s’accompagne en l’occurrence inévitablement de son corollaire, la destruction du peuple israélien.

On voit cette évolution dans la partition (récente) de LFI entre, d’un côté, un antisémitisme électoraliste (la vieille garde du parti) et un antisémitisme de conviction (avec les plus jeunes comme David Guiraud, et vous rappelez qu’il a été formé chez Alain Soral). Le renouvellement naturel des générations poussera-t-il d’après vous LFI à devenir un parti entièrement aux mains de mouvances islamistes ? Sachant que les partis d’obédience ouvertement islamiques (l’UDMF, Égalité et Justice, etc.) n’ont jamais rencontré beaucoup de succès lors des élections.

Il y a d’authentiques antisémites (Mélenchon, Guiraud, Hassan, Delogu…), d’autres pour lesquels le doute est davantage permis (Panot, Bompard…). Mais LFI est un parti trop intelligent et malin pour se déclarer ouvertement antisémite, il agira toujours en utilisant d’autres biais (l’antisionisme, la lutte pour la Palestine…). Aux manifestations dans lesquelles j’étais infiltré, j’entendais des slogans saluant le Hamas ou le Hezbollah, encourageant à détruire l’ensemble de l’État hébreu (pays où plus de 75 % des habitants sont juifs). Entendre ces appels au meurtre, que j’ai déjà entendus en Syrie et que je pensais avoir fuis en me rendant en France, pour finalement les retrouver proférés à l’identique dans le pays des droits de l’Homme, n’a pu que me pousser à considérer LFI comme un mouvement purement antisémite. Ce parti est un danger pour la République. Dans les nombreuses manifestations auxquelles j’ai participé ces deux dernières années, on voyait les députés LFI marcher aux côtés d’islamistes ou d’imams radicaux. On y croise ainsi le collectif Urgence Palestine, créé par Omar Alsoumi, qui va être bientôt jugé pour apologie du terrorisme. Défiler avec de telles personnes n’est pas anodin ; c’est se rendre complice de l’objectif des islamistes d’encourager l’émergence d’une identité islamique en France et de fédérer les musulmans sous cette bannière, en les considérant non comme des individus mais comme un tout, une communauté identitaire compacte.

L’autre moteur, en plus de l’antisémitisme, est la lutte pour la Palestine et à ce titre, Rima Hassan est un instrument électoral efficace car elle est médiatique. Vous faites remarquer, là aussi, que c’est de l’opportunisme, tant du côté de LFI qui y voient des électeurs à glaner que du côté des islamistes puisque l’objectif réellement visé est la destruction d’Israël et une Palestine « du fleuve à la mer ». Quel est le rôle exact de Rima Hassan et le fait qu’elle soit très clivante est-il un atout ?

Rima Hassan a commis ce qui peut s’apparenter à de la trahison vis-à-vis du pays qui l’a accueillie, puisqu’elle a déclaré se sentir davantage en sécurité en Syrie, dans le camp de réfugiés de Neirab où elle est née, qu’en France. Elle a appelé, à la suite du 7 octobre et en cohérence avec les propos de Salah Hamouri, à la destruction de l’état hébreu. Quel autre pays est-il la cible d’appels à la destruction complète ? C’est le seul. Et appeler à détruire ce pays, c’est aussi souhaiter la disparition du peuple d’Israël. Elle incarne, pour moi, la haine de la France et elle est un facteur de division : entre Français et, à un niveau inférieur, entre musulmans et juifs ou d’autres religions. Elle joue un jeu dangereux qui consiste à souffler sur les braises identitaires par électoralisme. En cela, elle est efficace.

Omar Youssef Souleimane auditionné à l’Assemblée nationale, le 16 octobre 2025 © LCP Assemblée nationale

Vous avez été auditionné très récemment à l’Assemblée nationale par une commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste. Cela signifie-t-il selon vous une prise de conscience par le personnel politique de l’importance de la compromission de certains responsables politiques avec les islamistes ? 

Il y a une certes prise de conscience du personnel politique, mais il n’y a pas de réelle action entreprise par les gouvernements successifs, et c’est cela qui manque. Notre travail, en tant que journalistes, c’est d’enquêter, de montrer des preuves. Surtout lorsque nous sommes engagés dans la question du séparatisme. L’action contre les islamistes relève de la justice. Je ne sais pas si nous serons témoins de cette action, mais je fais ce que je peux pour que, un jour, s’il est trop tard et alors que je me regarde dans le miroir, je ne me pose pas cette question : « Tu le savais, pourquoi n’as-tu pas alerté ? ».

Vous avez été victime d’intimidations et de menaces. Les conditions du débat raisonnable d’idées sur ces questions ne sont-elles plus réunies en France ?

Les conditions d’un débat serein sont aujourd’hui absentes. J’ai reçu de nombreuses intimidations et menaces de mort. Nous glissons vers une radicalisation sans précédent. Concernant mon livre, par exemple, j’ai eu peu de débats abordant réellement le sujet, traitant les éléments que j’y aborde. Le reste n’était qu’accusations et harcèlement. Cela fait partie d’une vague de populisme envahissant notre territoire, où la raison fait défaut, où la démocratie est méconnaissable. Et c’est malheureusement symptomatique de l’état de notre démocratie, qui est à l’heure actuelle bien malade.

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