Backrooms, film d’épouvante, satisfera tous les cinéphiles exigeants, non seulement grâce à ses ingrédients abondants du genre qui créent le suspense, mais aussi grâce à sa complexité formelle, psychologique et philosophique. Kane Parsons réalise son premier long métrage. Réussite totale ! Les profondeurs de son film sont aussi inépuisables que les enfilades labyrinthiques de son décor. L’histoire se déroule dans un magasin de meubles aux airs industriels standardisés. Tout amateur du cinéma d’horreur sait que le cauchemar se loge dans l’ordinaire. En cela, le film est fidèle à la convention, mais son originalité consiste dans son inventivité expérimentale, liée étroitement aux questionnements importants. Car il ne s’agit pas d’une simple distraction, même si cet aspect n’est pas négligeable.

L’intrigue est relativement simple : un architecte raté, chassé de sa propre maison par sa femme, s’installe dans un magasin de meubles dont il est le patron. S’ensuivent des séances chez une jeune psychothérapeute qui a recours à un jeu de rôles dans la simulation d’une querelle du couple. Un jour, l’homme remarque des factures d’électricité démesurées dans son magasin et d’autres aberrations comme des clignotements inexpliqués de néons. Déboussolé, il cherche des explications, inspecte l’espace autour de lui et…franchit un mur au sous-sol, tel un passe-muraille. De l’autre côté, il trouve une réplique de son magasin, mais comme délaissé ; des meubles s’entassent dans des salles vides, des couloirs ne mènent nulle part, des voix étranges à la neutralité de l’IA ne le guident pas, creusent son angoisse. Dès son retour, il alerte sa psy qui, incrédule, se fait une idée de l’état anormal de son patient. Malgré tout, la disparition suivante de l’homme éveille sa curiosité et elle engage sa propre enquête dans le magasin désert. Cette aventure tourne évidemment au cauchemar. De l’autre côté du mur, qu’elle traverse comme par magie, s’étend un délire architectural, monde distordu qui offre des pièges de toutes parts. C’est un monde à l’envers, doublure de réalité, qui exhale la solitude, espace déshumanisé avec son inutilité fonctionnelle ressemblant à l’installation d’un artiste audacieux, fantasme et rêve, hautement inquiétants. Est-ce un contenu psychique incarné ou une réalité objective ? Tout ici est décalé, en état d’abandon. On pense aux lieux désaffectés explorés par les amateurs d’Urbex : activité aussi fascinante que risquée. Car ces endroits – pour la plupart des maisons délabrées – ne sont pas anodins, pleins de passé, de vestiges et de trappes. Cet underground figure sans conteste l’inconscient en provoquant un malaise quant à son existence objective, ambiguïté qui nous concerne, voire nous aspire en nous envoûtant. On dirait des non-lieux, pourtant évidents, un monde sans fin semblable à la rumination en boucle d’un fou.
D’emblée s’impose une interprétation psychologique. Dans certaines scènes, une caméra d’épaule enregistre l’espace qui tangue et la respiration haletante de celui qui filme les images à l’aspect documentaire. Les perspectives répétitives paraissent habitées par un esprit maléfique : prolongation d’un psychisme malade. Ce territoire instable reflète les hantises mais sa dimension infinie suggère qu’il ne s’agit pas seulement d’un délire personnel mais d’une paranoïa universelle, omniprésente. La désolation extérieure illustre les ravages intérieurs, la déroute, l’impasse. Le héros entraîne les autres au-delà du mur. Tous, en panique, cherchent à s’en évader. Mais sort-on indemne d’un conflit intérieur apparemment insoluble ? Souvent, le sauvetage individuel provoque la chute des autres. Dans ce jeu de rôles, il est difficile de discerner qui domine, qui est soumis. Un couple toxique peut engendrer l’angoisse jusqu’à l’horreur. Nous sommes dans le cinéma de nos propres projections et dans celui d’autrui. La vie libre serait de trouver une sortie du fonctionnement répétitif intérieur installé. Est-ce possible ? Voici quelques questions qui touchent à la psychologie.

Toutefois les perspectives du film sont beaucoup plus larges et relèvent de la philosophie, des mythes, sciences, technologies et art. Sommes-nous maîtres de notre destin ? Et dans quel monde ? Celui qui existe réellement ou celui qui est inventé ? Y a-t-il des mondes parallèles ? Qui les gouverne ? Vides de présence humaine, sont-ils habités par une force inconnue, celle de Dieu ou celle d’automates menaçants ? Sommes-nous enfermés dans une prison sans issue ? Quelle autorité supérieure possède la clé de cet univers emboîté et étouffant ? Apparemment, nul ne connaît de solution libératrice et pourtant ce cauchemar est totalement fabriqué par l’homme, étant son produit artificiel. Les objets délaissés surréalistes illustrent-ils le mécanisme de perception biaisée ? Par élargissement, serait-ce la situation par excellence existentielle où l’homme se trouve dans une impasse permanente, enfermé par ses égarements mentaux ?
Le magasin de meubles avec ses passages mystérieux évoque un gigantesque habitat ayant pour modèle un schéma industriel et publicitaire de Maison. Cette maison est beaucoup plus vaste qu’un magasin, elle englobe des plages, des mers, des paysages ensoleillés où, bizarrement, tout est factice, photos et enregistrements. Tel est notre monde actuel avec sa question centrale de la Vérité. On parle du monde virtuel qui est pourtant notre réalité incontestable. Entre vrai et faux, il n’y a qu’un passage, sorte de mur qui engloutit la raison. Cette niche du réel devient notre vie. Dans ce sens, l’horreur est totale, car le délire touche tout le monde, à partir des personnages de fiction, puis la salle de cinéma, puis les rues, les villes, notre Habitat fabriqué et universel. Qu’est-ce alors être chez soi ? Comme le protagoniste de cette histoire, chacun semble habiter dans un rêve proposé par Ikea avec ses faux plafonds et ses microcellules imitant des intérieurs intimes de chambres et de salles de bain. Infiniment multiple et uniforme à la fois, cette fiction commerciale place la silhouette humaine en mannequin, simulacre. Il suffit de se promener parmi des meubles et des objets ordinaires stockés dans un magasin quelconque pour se mettre puérilement à rêver d’une maison idéale à prix abordable, mais parfaitement désincarnée. Ce monde illusoire est déjà le nôtre, il touche nos esprits et nos sens, sans que nous ayons les moyens de le gouverner, de nous en échapper. Là, tout avatar fantasmé peut s’éveiller et nous menacer. Dans cette acception, le genre d’horreur figure notre réalité, confusion entre virtuel et concret. Où se trouve donc la limite entre ces deux dimensions ?
Parsons déploie un univers post-apocalyptique où l’homme est confiné non seulement entre les murs de sa maison mais partout, puisque le monde « extérieur » avec ses mers, montagnes et rivières n’existe peut-être autrement que sur les écrans et dans l’imagination. Ces écrans sont des barrières à franchir tout le temps. Sans s’en rendre compte, chacun aujourd’hui vit dans des mondes parallèles, mondes hybrides. Finalement, l’humanité tout entière semble délogée par ses propres moyens. Ce message écologique évident n’est pourtant pas didactique dans ce film, mais se devine de ses méandres esthétiques raffinés.
Ces analyses se déroulent naturellement, car le film n’est pas illustratif de ces idées, mais incarne un certain état d’esprit, le nôtre, où les technologies intègrent notre imagination et notre façon d’être.
L’art de cinéma se prête à merveille à ce type de réflexion et provoque des sensations troublantes par sa mise en abyme. Le cinéma d’horreur présente comme « concentrées » des angoisses qui dans la vie courante sont « disséminées ». Filmer signifie autant donner des preuves documentaires que diffuser des illusions. Dans ce cas, le cinéma correspond parfaitement à notre dilemme moderne l’un des plus importants, qui concerne la virtualité et la perception, problème philosophique ancien qui s’accentue avec les technologies développées.
Parsons pose une multitude de questions aussi formelles qu’ontologiques, celles du hors champ et du hors temps. On peut comparer son film aux créations de David Lynch en raison de son esthétique et de sa profondeur. À souligner la parfaite maîtrise qui crée le suspense continu. Cette radiologie sophistiquée du cerveau moderne renvoie aux inventions scientifiques à venir, insoupçonnées. Pour l’instant, elle saisit les modifications mentales en cours grâce à la sensibilité de cet artiste attentif aux évolutions actuelles et aux mythes qui s’effacent. Est-il encore temps d’ouvrir les portes et les fenêtres de notre maison, de respirer, de voir les rues, le ciel, les paysages ? Un trouble me gagne quand je sors par un couloir noir étroit du cinéma UGC… Retrouverai-je une rue en plein soleil derrière la porte ? Voyez à quel point l’immersion est totale… Preuve que le cinéma vit encore grâce à des réalisateurs aussi talentueux que Parsons.
Aticle rédigé par Maja Brick