Ce que le temps fait à la pierre, publié aux éditions Abstractions, est le premier roman, ou devrait-on dire conte, du réalisateur franco-irakien Abbas Fahdel, à qui l’on doit longs métrages et documentaires multi-primés, de l’Aube du monde à Yara (festival de Locarno 2018) en passant par Homeland : Irak année zéro (festival de Locarno 2015).
Le héros, anonyme, du récit est un soldat de la première guerre Iran-Irak ; il subit les pires atrocités du conflit et en ressort traumatisé. Prisonnier pour désertion, il est miraculeusement libéré et décide de se rendre sur sa terre natale de Babylone avant de partir pour la région des marais d’Illa, le long du fleuve Tigre, afin d’informer la famille d’un de ses amis soldats que ce dernier a été fauché par les balles ennemies. Son périple sera marqué par des visions fantasmagoriques qui le conduiront jusque dans les temps anciens de la glorieuse et quasi irréelle Babylone.
Coup d’essai magistral, à l’écriture tout en finesse et subtilité, d’une poésie onirique mais également d’un réalisme acéré qui décrit la crudité de la guerre dans son aspect le plus froid et le plus cruel, Ce que le temps fait à la pierre est un conte merveilleux dans tous les sens du terme dans la lignée de l’Épopée d’Erra et de celle de Gilgamesh.

À Rebours : Ce que le temps fait à la pierre est votre premier roman. Vous qui êtes réalisateur et qui avez consacré plusieurs films à l’Irak, votre pays natal, qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la plume et à investir la fiction littéraire ? Recherchiez-vous une plus grande liberté, notamment par le biais de la poésie ?
Abbas Fahdel : En effet, la littérature offre beaucoup plus de liberté que le cinéma. Quand on écrit, on n’est pas soumis à des contraintes économiques, par exemple. Mais davantage que cette recherche de liberté, il y a des raisons secondaires qui m’ont encouragé à franchir ce pas : d’abord le Covid et donc l’impossibilité de voyager pour tourner, la naissance d’un enfant, qui m’a aussi dissuadé de m’absenter de longs mois, le fait que j’habite au sud-Liban, où l’on subit des bombardements israéliens quotidiens, et où je serais automatiquement visé par les drones et les avions israéliens si je sortais tourner avec une caméra… Pour ne pas rester inactif, j’ai renoué avec cette vieille passion que j’ai toujours eue pour la littérature et qui m’avait poussé à écrire des poèmes avant même de me consacrer au cinéma et de réaliser mes premiers courts-métrages.
Votre livre met en lumière l’opposition entre culture et nature (« Il aura suffi de quelques minutes pour que soient abolis les millénaires qui séparent l’homme de la bête »), entre beauté et barbarie, entre vie et mort. Peut-on dire que l’Irak, terre d’Histoire et d’histoires, de traditions, un des berceaux de l’humanité, et pourtant depuis quelques décennies en proie à la guerre et à la destruction, est une synthèse de ce que l’humanité peut faire de meilleur et de pire ?
Absolument. Je n’aurais jamais imaginé, par exemple, qu’une horreur comme Daesh puisse être issue de cette terre-là. La population irakienne appartient à un pays civilisé, où les valeurs de solidarité et d’hospitalité sont partagées depuis des milliers d’années et le fait que des Irakiens puissent perpétrer de tels massacres contre leurs concitoyens était jusqu’à présent inconcevable. Et cela est dû à la guerre, qui répand le Mal entre les hommes, ce que je nomme la bête, et ce, dans quelque pays que ce soit. On le voit à Gaza, au sud-Liban, en Ukraine… Nous ne sommes jamais loin d’un retour en arrière et cela peut survenir plus rapidement qu’on ne le pense. Et c’est aussi cela, le danger : conserver quelque chose qui dure est un perpétuel défi, car il y a toujours une menace qui sourd. Il faut se battre pour conserver et protéger ce à quoi on tient : la civilisation, l’art, la beauté.
Vous faites une différence avec la guerre qu’on menait dans les temps anciens. Ainsi, le roi de Babylone, qui apparaît dans un songe du héros, demande à la prêtresse d’Ishtar de détruire son peuple, mais elle refuse. Comme si, entre l’Antiquité et aujourd’hui, nous avions perdu ce qui fait notre humanité.
Disons que s’il y a eu un changement, ce dernier s’est produit bien plus tôt. Dans les temps anciens, les dieux protégeaient les hommes car ils se sont donné beaucoup de mal pour les créer. C’est la raison pour laquelle Ishtar dit au roi de Babylone : « Ne demande pas à Marduk[1] de défaire ce qu’il a eu tant de mal à faire. » Aujourd’hui, nous n’avons plus de dieux pour nous défendre. Les hommes s’entretuent sans qu’il y ait de dieux pour s’interposer et préserver la création. Ils sont face à eux-mêmes, livrés à une sorte de nihilisme autodestructeur.
En 2002, vous réalisiez Retour à Babylone, documentaire sur votre retour en Irak après un long séjour en France. Vous y montriez les conséquences des guerres successives et vous demandiez ce qu’étaient devenus vos amis d’enfance. Dans votre livre, il y a aussi un retour, cette fois fantasmé, à Babylone, non plus la cité en ruines mais la Babylone du temps de sa splendeur, où évoluent rois glorieux et dieux tout-puissants, avec force symboles. Est-ce une manière de renouer avec une autre permanence, celle qu’à l’Homme de rêver, et qui pourrait constituer un remède à l’horreur du quotidien ?

Le rêve est bien sûr un moyen d’échapper à l’horreur. Écrire, filmer, laisser s’épanouir son imagination est une réponse au Mal car c’est la manifestation de la liberté individuelle. Les tortionnaires, quels qu’ils soient, ont beau s’acharner, ils ne pourront jamais priver l’homme de s’évader par l’imaginaire. Donc je ne peux qu’aller dans votre sens.
Vous restituez la guerre dans ce qu’elle peut avoir de plus sale, de plus inhumain : les charniers, les cadavres en proie aux rapaces ou aux poissons et qui pourrissent, l’injustice qui broie l’innocence, la pureté, la poésie (incarnées par le jeune Dahshan) et dans le même temps, vous convoquez les mythes et légendes mésopotamiens, en restituant leurs mystères et leurs beautés que n’auraient pas reniées Flaubert et Anatole France. Comme s’il s’agissait de montrer toutes les contradictions de l’Homme ?
Oui mais l’objectif est surtout d’inscrire cela dans une démarche qui dépasse la vie d’un homme, d’une génération. J’essaye de mettre en évidence l’Histoire de l’humanité dans sa continuité à partir d’une petite histoire modeste située dans une localité spécifique et dans un contexte particulier. Dans mon roman, j’ai à cœur de montrer comment la civilisation vient nous rappeler que l’héritage qu’elle nous lègue restera pour toujours, malgré les guerres, les vies fauchées, les têtes décapitées, les maisons détruites et les familles brisées. Même s’il ne reste que des ruines, la civilisation sera là. Quand on vient de cette partie du monde, on est très tôt sensibilisé, dès l’enfance, à son histoire et à sa culture. C’est quand même le pays où l’écriture a été inventée. Et cela ne peut pas se perdre.
Il y a comme une continuation de votre cinéma ; dans Retour à Babylone, vous vous demandiez ce que la vie en Irak aurait pu faire de vous si vous n’aviez pas choisi de suivre ailleurs le cours de votre destinée ; Homeland pose la question de savoir pourquoi rester en vie si tout le reste de la famille meurt de la guerre. Ce sont des questions qu’on retrouve ici aussi. Qu’aurait fait le héros s’il était resté professeur d’histoire et archéologue à Bagdad ? Pourquoi une femme, à qui l’on vient de rapporter le cadavre de son mari soldat, décide de s’immoler ?
Ce sont les questions que se posent habituellement les survivants. J’appartiens à une génération de survivants, je compte plus d’amis morts que vivants et je me suis donné pour mission de raconter les histoires et parcours des morts et des absents, de les ramener à la vie en quelque sorte mais aussi de leur consacrer une tombe. Car bon nombre d’entre eux, ceux qu’on nomme les « portés disparus », n’ont même pas de tombe où reposer, ils n’ont pas eu droit à de cérémonie funéraire et leurs proches n’ont pas d’endroit pour se recueillir.
L’écriture de votre roman, d’un style ciselé, est très littéraire, ce n’est pas le scénario d’un film que vous n’auriez pas réalisé. Vous avez recours à de nombreuses images qui apparaissent dans le cadre de songes, vous attachez également une grande importance aux sens (la vue, le toucher…) ; vous détacher le plus possible d’un rendu cinématographique était-il pour vous l’effet recherché ?
Tout à fait. Il existe de nombreux livres, très vendeurs, qui relèvent d’une écriture journalistique, d’un style artificiel et dont l’objectif, plus ou moins revendiqué, est d’aboutir à une adaptation au cinéma. J’ai trop de respect pour la littérature et le cinéma en tant qu’arts pour me livrer à cela, je déteste tout ce qui ressemble de près ou de loin au formatage. Entre réaliser un film formaté pour des millions d’euros ou de dollars et travailler la terre, je préfère de loin travailler la terre. Je ne veux pas trahir le cinéma ou la littérature en faisant n’importe quoi. Chaque livre ou film doit exprimer le point de vue d’un individu, ce n’est pas un produit industriel ni collectif. Certes, un film est mis en œuvre par une équipe mais il doit avoir un auteur qui exprime sa vision et qui est en principe le réalisateur. Il faut dire également que tout n’est pas représentable au cinéma, contrairement à la littérature. Dans mon film Homeland par exemple, je ne montre pas les membres de ma famille qui sont morts en raison de la guerre. Tout n’est donc pas permis au cinéma, alors que la littérature fait davantage appel à l’imagination.
Le héros est anonyme, vous utilisez le tutoiement pour raconter son histoire, est-ce une manière pour vous de vous distancier (contrairement à ce que vous avez pu faire dans vos documentaires où vous apparaissez) ? Ou de permettre au lecteur une identification plus aisée, comme pour lui montrer que personne ne peut se retrouver à l’abri d’une guerre, dût-on se réfugier dans la région des marais au sud de l’Irak ? 
J’ai eu recours au tutoiement car j’avais à l’esprit mes anciens amis morts à la guerre pendant que je rédigeais. C’est comme si je m’adressais à l’un d’entre eux. Mais en effet, cela peut aussi conduire à établir une relation intime avec le lecteur. Les personnes qui ont lu mon roman ont ressenti cela, ce qui me fait très plaisir. Ils sont davantage touchés, impliqués. Il ne s’agit peut-être pas de leur propre histoire mais de celle de quelqu’un qu’ils connaissent.
« Pourquoi es-tu ici et pas ailleurs ? » se demande le narrateur. N’est-ce pas là l’une des questions fondamentales du livre ?
C’est une question qu’on se pose beaucoup au Moyen-Orient. J’ai de nombreux amis qui me demandent pourquoi je reste au sud-Liban alors que j’y risque ma vie. Pour beaucoup, la réponse a été de partir, de vivre ailleurs. Je l’ai fait également ; à dix-huit ans, j’ai quitté l’Irak et fui la guerre. Mais maintenant, je n’ai pas envie de la fuir. Rester, c’est résister.
Le roman est structuré en quatre parties : du no man’s land (théâtre de la guerre), au monde d’en bas (celui de l’enfer), au monde d’en haut (celui des dieux), pour aboutir à un entre deux, entre ciel et terre, celui des hommes. On peut y voir le modèle de la Divine Comédie de Dante. S’agit-il d’un poème narratif, d’un conte, d’une épopée (qui apparait en exergue avec un extrait de l’Épopée d’Erra), d’un voyage initiatique vers la connaissance et la sagesse ? De tout cela à la fois ?
Ce récit est un ensemble de tout ce que vous avez évoqué. Il est difficile de définir ce texte, je n’aime pas vraiment mettre des étiquettes. Cette forme a été voulue et je me suis permis une entorse aux règles et aux genres qui peut décontenancer. J’avais soumis ce texte à Gallimard avant de le proposer aux éditions Abstractions et on m’a répondu que, bien qu’il s’agisse d’un texte se référant à la littérature mésopotamienne, il ne peut pas intégrer leur collection car c’est un « conte ». Et quand bien même s’agirait-il d’un conte, pourquoi ne trouverait-il pas de place dans leur catalogue ? Gallimard attribue des cases aux œuvres, qui doivent correspondre à des genres bien définis et je trouve cela dommage.
Vous êtes né à Hilla, dans la province de Babylone, qui apparaît dans le roman. Vous évoquez également le cinéma. Dans quelle mesure votre vie a-t-elle été une source d’inspiration pour le livre ?
J’y ai mis beaucoup de moi-même. Le personnage principal est inspiré en partie de mes amis et en partie de moi (pour tout ce qui concerne l’intérêt pour le cinéma, l’archéologie). Tout ce que je raconte de la ville de Hilla vient de mon expérience aussi. Par exemple, le quartier des Chauves que j’évoque, et qui est nommé ainsi car ses habitants avaient l’habitude de se raser la tête pour éviter les poux, est celui où j’ai passé mon enfance. Je n’en ai pas parlé dans le livre par hasard.
Vous évoquez des endroits méconnus de votre pays, comme la région des marais du sud. Ce n’est pas forcément un endroit auquel on pense instantanément quand on évoque l’Irak. C’est cet aspect méconnu du pays que vous aviez à cœur de montrer ?
Mon premier long métrage de fiction, l’Aube du monde, se déroule dans cette région. Dans certains livres d’histoire, on situe le jardin d’Éden à cet endroit. Les marais sont nés de la rencontre entre le Tigre et l’Euphrate. Toute civilisation, pour se développer, a besoin d’eau ; la civilisation égyptienne a eu besoin du Nil et la mésopotamienne de ces deux fleuves, sans lesquels elle n’aurait jamais existé. Il s’agit donc vraiment du berceau du monde. On parle souvent de Babylone à cause de la tour de Babel et des jardins suspendus mais Sumer, qui est le nom de cette région, était tout aussi importante. Et puis je dois dire que j’aime la nature, les marais sont une réserve naturelle d’oiseaux qu’on ne trouve que dans cette région et qui ont beaucoup souffert de la guerre, c’était pour moi l’occasion d’en parler. J’évoque aussi les palmiers dattiers qui se sont retrouvés décapités par les bombardements, j’ai vu de nombreuses palmeraies dans cet état lorsque je faisais des repérages pour mon film et j’ai trouvé cela très triste. Ils sont devenus des colonnes noires sans tête et il n’y a pas d’image de guerre plus affreuse que celle-là. Il me tenait à cœur de les inclure également.
Il y a un aspect tragique dans votre roman : le narrateur, au début, se retrouve seul parmi ses amis tués, il est toujours seul à la fin, où il s’isole de l’humanité pour rêver sous les étoiles et se demande s’il est bien mort ou vivant. Il admet aussi que le retour à la vie normale est impossible, après deux ans de guerre, et qu’il doit dire adieu à ce qui fait de lui un homme, à savoir sa passion pour l’archéologie. N’y a-t-il plus d’espoir en l’humanité, qui s’efface pour ne vivre que dans un présent perpétuel dont on se demande s’il existe réellement (et il s’agit là des dernières lignes du roman) ?
Le livre appartient au lecteur et chaque lecteur a sa propre interprétation. Pour ma part, je vois plutôt le côté positif : le héros est sauvé par la Nature ; il est perdu, loin de la guerre et vit cela comme une renaissance. Est-il mort ou vivant ? Je laisse la question ouverte, la fin ne révèle rien. Si vous relisez le livre, peut-être aurez-vous une vision différente.

Un autre aspect tragique est celui de l’impossibilité de l’amour : le héros fantasme une liaison presque mortelle avec la prêtresse d’Ishtar, il croise sa réincarnation dans la réalité (sous les traits d’une infirmière nommée aussi Ishtar) envers qui il éprouve des sentiments, mais là encore, cette histoire « se termine avant d’être commencée ».
Dans tout pays en guerre, les histoires d’amour finissent malheureusement avant de naître. C’est le cas de tous mes amis irakiens. Soit vous n’avez pas le temps de vous y consacrer, soit vous n’avez pas les moyens. Et si vous avez le temps et les moyens, vous êtes envoyé à la guerre et vous n’en revenez pas ou vous êtes blessé. Des obstacles se dressent à chaque fois devant vous.
L’art est une forme de résistance. Ce roman est-il aussi une manière pour vous de résister à l’horreur qui nous environne ?
Plutôt que résistance, je dirais un moyen de survivre. C’est ce que je fais actuellement, en restant sur place et en écrivant. Je ne veux pas être prisonnier du contexte, des événements. Si l’on arrive à survivre, on dépasse les guerres. La guerre d’Irak, au cours de laquelle j’ai perdu des membres de ma famille, est maintenant derrière moi. On n’a pas d’autre choix que de survivre. Il y a une phrase de Nietzsche que j’aime beaucoup : « L’art et rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. » Si l’on avait été au Liban, en ce moment, on aurait entendu les avions et les bombardements. Comment survivre à cela ? Par l’art, en continuant à écrire, à réaliser des films. La beauté sauvera le monde, comme le disait un personnage de Dostoïevski, il faut y croire.
On ne peut pas s’empêcher de terminer sur l’évocation des guerres qui ont lieu en ce moment, en Ukraine et en Palestine. Êtes-vous pessimiste par rapport à l’issue de ces guerres ou êtes-vous porteur d’espoir ?
Je suis très pessimiste pour l’Ukraine et la Palestine. Même en ce qui concerne l’Irak : le pays n’est plus en guerre mais doit subir un régime corrompu, des miliciens… Le Liban est aussi abandonné à lui-même. Cela n’invite pas à l’optimisme mais il faut œuvrer pour la paix, si ce n’est pour notre génération, du moins pour celles qui viendront ensuite. L’avantage d’être irakien et d’avoir conscience de l’histoire de son pays, c’est de pouvoir relativiser : nous avons été envahis par toutes les grandes puissances du monde. Quand les Mongols ont pris Bagdad, on dit que le Tigre est devenu rouge du sang des hommes puis noir en raison des livres de la bibliothèque de Bagdad qui ont été jetés dans le fleuve par l’envahisseur. Mais Bagdad s’est relevée et a retrouvé sa puissance perdue. Si vous êtes artiste ou si vous vous intéressez à l’histoire, vous regardez au-delà de l’instant présent et vous trouvez des motifs d’espoir.
[1] Divinité de la Mésopotamie antique, le dieu protecteur de la cité et du royaume de Babylone.