L’affaire du collier de la reine, qui éclata au grand jour en 1785 alors que le pouvoir monarchique commençait à vaciller, est un événement qui a, pendant longtemps, terni la réputation de Marie-Antoinette, contribuant à forger cette image de souveraine frivole et dépensière. D’aucuns, parmi ses partisans, affirmèrent au contraire sa totale innocence. Ce n’est ni tout à fait faux… ni tout à fait vrai. Cette affaire du collier est une véritable pièce de théâtre qui aurait pu être écrite par un quatuor composé de Beaumarchais, Marivaux, Maurice Leblanc et Maurice Druon, avec un zeste de Dan Brown. Une pièce qui convoquerait escroquerie, travestissement, aventuriers, parvenus, intrigants, lutte de pouvoir, complot, ésotérisme et prostitution, sur une affaire touffue et complexe partie d’un fait de droit commun pour devenir affaire d’État puis scandale national, et enfin légende noire. La date : 1784-1786 ; le lieu : Versailles et Paris, à la cour et au Parlement ; les personnages : une arnaqueuse cupide descendante adultérine d’un roi de France, un prince-cardinal et grand seigneur naïf, une reine rancunière, un ministre calculateur et ambitieux, un financier arriviste, des joailliers aux abois, un faussaire hypersexuel et un mage affabulateur maniant les sciences occultes. Tous les ingrédients sont là pour faire de cet épisode rocambolesque dans un contexte pré-révolutionnaire un grand roman apte à stimuler les imaginations les plus fécondes. Camille Pascal démêle, dans sa passionnante enquête la Reine du labyrinthe (aux éditions Robert Laffont) les fils de cette incroyable histoire et fait part de ses découvertes à la revue À Rebours. Et si la reine était au courant de cette affaire bien plus tôt qu’on ne le pense généralement… ?

À Rebours : La Reine du labyrinthe est un roman historique et pourtant, on a du mal à le considérer comme un roman tant la documentation que vous avez consultée est fouillée et exhaustive. Dans son avertissement, l’éditeur précise ainsi que les faits rapportés sont rigoureusement exacts et que même les dialogues sont issus des mémoires de l’époque. Comme il est indiqué, votre « nouvelle version ne doit rien à l’imagination ». Quel est le degré de fiction que vous avez malgré tout inclus dans ce qui s’apparente finalement davantage à une enquête historique ?
Camille Pascal : Il n’y a aucun élément de fiction dans mes livres, qui relèvent de fait d’un genre particulier. Ce sont certes des romans, car j’ai recours à tous les artifices de la littérature et de l’écriture, mais en ce qui concerne le contenu du récit, aucune place n’est laissée à l’imagination. J’ai très souvent entendu des auteurs de romans historiques proclamer qu’ils appréciaient les blancs de l’Histoire car cela leur permettait de les remplir comme ils le souhaitaient, au gré de leur inspiration. Je m’interdis de procéder ainsi car je considère qu’il s’agit d’une trahison de l’Histoire. En effet, l’auteur insère dans ces blancs sa propre sensibilité, sa propre vision du monde, lesquelles sont forcément anachroniques. Pour ma part, j’utilise l’écriture afin de permettre au lecteur d’entrer dans une époque révolue. Et pour cela, il faut de la description, de la psychologie… Tout ce que l’historien s’interdit légitimement de faire.
Vous avez consulté des sources inédites et inexploitées. Quelles sont-elles et en quoi a consisté leur apport ? Cela permet-il de porter un regard nouveau sur cette affaire ?
On croit tout connaître d’une histoire en utilisant une documentation (études, biographies, etc.) qui, pourtant, est elle-même de seconde ou troisième main, voire davantage, et l’on se rend compte ainsi qu’on perd le contact direct avec la source originelle. Il ne faut jamais manquer de curiosité ou d’esprit de déduction. Ici, tout est parti de la relecture des mémoires de l’abbé Géorgel, qui avaient été mis de côté, voire négligés par les chercheurs. En effet, pour évoquer l’affaire du collier, on cite souvent les mémoires de Madame Campan, femme de chambre de Marie-Antoinette, mais rarement ceux de cet abbé qui, pourtant, a été le vicaire général du cardinal de Rohan (l’équivalent d’un directeur de cabinet). Il a laissé des écrits passionnants, rédigés sous la Restauration, qui m’ont beaucoup frappé par leur côté non conformiste. En effet, ce témoignage ne pouvait que déplaire aux défenseurs et thuriféraires de la reine, car Géorgel était l’homme de Rohan, mais il ne convenait pas non plus aux historiens républicains comme Michelet car l’abbé était jésuite. Par conséquent, aucun des deux « camps » n’en a vraiment tenu compte. Or, il dit des choses très intéressantes, que j’ai pu corroborer avec d’autres sources. Ainsi, j’ai redécouvert que la reine a été informée très en amont de l’achat du collier, bien avant ce qui est communément admis par le récit officiel : elle savait tout dès la fin de février ou au début de mars 1785, et non à la fin juillet, comme on le répète à satiété. Elle a laissé traîner l’affaire et n’a pas prévenu le roi pour laisser Rohan se précipiter vers sa perte. Cela est confirmé par plusieurs sources, notamment les notes de Lenoir, le lieutenant général de police qui servait Louis XVI depuis une dizaine d’années ; Lenoir s’est d’ailleurs fait renvoyer manu militari par le baron de Breteuil, secrétaire d’Etat à la Maison du roi et homme de la reine, pour la raison, justement, qu’il était au courant que la reine savait. Cette dernière avait été prévenue par Breteuil et son lecteur, l’abbé de Vermond. Breteuil a donc décidé d’écarter le lieutenant encombrant car on ne souhaitait pas qu’il informe le roi. Il y a là un complot politique. Le véritable complot : si la reine n’était pour rien dans l’achat du collier et l’escroquerie, elle se trouve en revanche au cœur d’une cabale politique qui visait à abattre le cardinal de Rohan, qu’elle détestait.
Certaines sources avaient été jusque-là délaissées « semble-t-il à dessein » ? Pour quelle raison ?
Il faut savoir que la figure de Marie-Antoinette est restée très impopulaire jusqu’à la Restauration et au-delà. C’est ensuite qu’est apparue la vision romantique que nous avons d’elle, en particulier à l’époque contemporaine. La Restauration, et en premier lieu la propre fille de Marie-Antoinette, la duchesse d’Angoulême, a laissé son souvenir de côté pour ne mettre en valeur que celui de Louis XVI. Plus tard, dans son Histoire de France, Michelet qui, dans une vision politique visant à décrédibiliser la monarchie, a raconté une histoire extravagante selon laquelle la reine se serait accaparé les diamants avec la complicité de Rohan, en a fait un portrait exclusivement à charge. Cette attaque a provoqué une réaction du milieu monarchiste et deux chercheurs et véritables historiens, Émile Campardon et Frantz Funck-Brentano. Ils ont alors tenté de réhabiliter la reine, mais en délaissant certaines sources. Ainsi, les témoignages des joailliers Boehmer et Bassenge, qui avaient affirmé à l’Assemblée nationale avoir prévenu la reine mais ajoutent dans un courrier avoir été contraints au silence par Breteuil. De cette lettre pourtant conservée dans les archives, personne n’a jamais parlé…
Cette affaire a été une source presque inépuisable pour la littérature et le cinéma, on pense au Collier de la reine d’Alexandre Dumas, au film de Marcel L’Herbier, à la bande dessinée Blake et Mortimer etc. Vous vouliez débarrasser cette histoire de ses oripeaux romancés et, osons le mot, à l’eau de rose.
Chez Dumas, l’affaire du collier n’est qu’une toile de fond qui lui permet de raconter des aventures annexes, notamment des histoires sentimentales. Il n’explique pas l’affaire. Mais en effet, j’ai tenté d’enlever le vernis, comme pour la restauration d’un meuble, afin de retrouver la couleur originale.
Comment expliquez-vous un tel intérêt, dans la littérature, pour cette affaire ? Car elle est complexe, elle s’étend sur plusieurs années, convoque une myriade de personnages et multiplie les ressorts (crapuleux, politiques, et même ésotériques). Diriez-vous que c’est en raison du fait qu’elle implique la reine Marie-Antoinette, une figure clivante mais qui a suscité et suscite encore les passions ?

C’est une histoire extravagante qui éclaire d’un jour très particulier la fin de l’Ancien Régime. Parmi les protagonistes figurent un cardinal, grand aumônier de France (la plus haute charge ecclésiastique du royaume) à qui la reine refuse d’adresser la parole depuis des années, une aristocratie qui assiste au Mariage de Figaro en applaudissant à la critique de ses propres privilèges – Mariage de Figaro qui servira de modèle à la comtesse de La Motte pour monter son escroquerie – des charlatans comme Cagliostro, des comploteurs, des ambitieux… Il faut noter aussi la grande porosité qui existait entre ce demi-monde et la cour et la totale étanchéité entre la cour et Paris (si la comtesse de La Motte parvient à faire croire qu’elle est l’amie de la reine, c’est en raison du fait qu’à Paris, on ne sait pas ce qu’il se passe à Versailles). C’est du pain béni pour l’écrivain et une mine inépuisable pour l’historien.
C’est une affaire forcément romanesque et vous commencez d’ailleurs votre récit par la description de la première du Mariage de Figaro de Beaumarchais, un épisode tonitruant et presque comique, pour le terminer, de manière assez mélancolique, par un extrait des Misérables de Victor Hugo qui constitue votre épilogue, comme pour boucler la boucle.
J’ai été fasciné par cet extrait des Misérables dans lequel Hugo fait le portrait du comte de La Motte, qui est reçu dans tous les salons légitimistes de la Restauration, quarante ans après l’affaire. Victor Hugo est un journaliste de génie, il donne toute l’expression de son talent dans Choses vues. Il a glissé dans son œuvre des situations qu’il a réellement vécues et je suis persuadé qu’il a rencontré le comte de La Motte-Valois, mort très tard en 1831. Pour les besoins de son récit, il a placé cette scène au début de la Restauration. Mais pour moi, ce portrait est un portrait « saisi sur le vif ».
C’est une affaire touffue où les faits sont très intriqués ; cela peut expliquer en partie le titre du livre. En effet, on pense au labyrinthe des jardins de Versailles mais aussi à l’écheveau d’intrigues qui obscurcit une affaire dans laquelle tout le monde semble se perdre.
Charles Pasqua disait : « Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne rien. » C’est exactement le cas ici. Votre explication est la bonne : le titre évoque le labyrinthe de l’intrigue mais rappelle aussi que c’est dans l’ancien labyrinthe de Louis XIV, devenu le bosquet de la reine (dit aussi le bosquet de la Vénus callipyge), qu’a lieu le fameux rendez-vous nocturne entre la fausse Marie-Antoinette (une prostituée déguisée par Jeanne de La Motte) et le cardinal de Rohan. Finalement, il y a plusieurs reines du labyrinthe et j’aurais pu intituler mon livre « les Reines du labyrinthe ». Figurent en effet la femme qui est au cœur de l’intrigue, la comtesse de La Motte, la prostituée Nicole Le Guay qui joue le rôle de la reine et la véritable reine Marie-Antoinette, trois reines, vraie et fausses, qui sont à la manœuvre.
Le monde que vous décrivez, celui de la cour (à Versailles ou à Paris) des années 1780 est celui des faux-semblants, des illusions. Vous choisissez d’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, de débuter votre récit par la description d’une pièce de théâtre au Petit Trianon, fastueuse et à grands renforts d’artifices. Vous écrivez ainsi : « Le cardinal [Rohan] restait subjugué par la qualité de tous ces artifices et la vérité des illusions qu’ils produisaient. Cette mise en scène formait un immense filet de mensonge dans lequel il s’était laissé prendre avec une facilité déconcertante. » On peut dire que ce roman est justement celui du théâtre, de l’illusion, dans laquelle tous les personnages tombent, même Jeanne, qui s’imagine en cousine du roi ayant droit à des égards particuliers.

C’est une remarque très intéressante car nous avons en effet affaire à une femme qui est certainement perverse et mythomane à la fois. Elle finit par croire à ses propres mensonges. Elle ment sur tout, tout le temps et à tout le monde, sauf sur ses origines. Il avait été attesté qu’elle était bien la descendante, par une branche illégitime, de Henri II. De fait, elle appartenait à la dynastie des Valois, antérieure à la branche des Bourbons et qui lui est supérieure dans l’ordre de succession. Ce jeu de miroir entre elle et la reine m’a fasciné. Jeanne n’a jamais réussi à approcher Marie-Antoinette mais elle l’observe scrupuleusement et parvient même à capter les mouvements de tête mécaniques que cette dernière fait lorsqu’elle traverse la galerie des Glaces pour en délivrer un récit réaliste à Rohan et lui conseiller de se placer à tel endroit afin que la reine lui fasse signe. Elle a certainement observé aussi le portrait de la reine en robe en gaulle par Élisabeth Vigée-Lebrun, exposé au Salon de l’Académie royale de peinture et de sculpture (devenu ensuite Salon de peinture et de sculpture) en 1783 et qui avait fait scandale. Elle s’est inspirée de cette image pour déguiser Nicole Le Guay. Elle a imaginé et monté toute une suite de jeux d’identification dans lesquels est tombé Rohan. Tout est théâtral et les faux-semblants sont légion. Le théâtre sert aussi d’inspiration aux différents protagonistes ; ainsi, la rencontre au jardin provient directement du dernier acte du Mariage de Figaro, quand Rosine et la comtesse se déguisent.
On retrouve aussi l’atmosphère de complots à la cour, que vous aviez abordés dans la Chambre des dupes. Même si cela est propre à toutes les cours royales, peut-on dire malgré tout que celles de Louis XV et Louis XVI étaient particulièrement propices aux intrigues ?
Toutes les cours le sont, en effet. La question est de savoir si l’intrigue a lieu alors que le pouvoir est fort ou faible. Sous un pouvoir fort, les intrigues ne sont pas très menaçantes, c’est la vie politique de l’époque, qui se fait par l’intermédiaire des cabales, comme le disait Saint-Simon. Dans le cas qui nous intéresse, le pouvoir est très affaibli. Le roi est presque figé dans l’impuissance politique et les intrigues en deviennent d’autant plus dangereuses qu’elles échappent à la cour. Tant qu’elles évoluent dans les limites même de la cour, dans un espace codifié où chacun connaît l’équilibre des forces et où, à la fin, c’est le roi qui décide, cela ne va pas bien loin. En revanche, quand elles lui échappent pour se répandre à Paris, la situation devient très différente…
C’est aussi une ambiance de déréliction du pouvoir monarchique, à une époque pré-révolutionnaire (l’action se déroule de 1782 à 1786). Dans quelle mesure cette affaire a-t-elle été le prélude de la Révolution ? Elle a beaucoup nui à l’image de la reine mais ce n’est pas le seul impact qu’elle ait eu. Goethe dit ainsi, dans sa pièce le Grand Cophte : « Ces intrigues détruisirent la dignité royale. Aussi l’histoire du collier forme-t-elle la préface immédiate de la Révolution. Elle en est le fondement… ».
Je pense que Goethe va trop loin. L’affaire du collier n’a pas provoqué la Révolution. L’affaire des poisons, qui était bien plus grave, n’a pas non plus menacé l’équilibre du pouvoir absolu de Louis XIV. En revanche, elle contribue à instaurer une atmosphère politique délétère au moment où le procès public a lieu : la boîte de Pandore est dorénavant ouverte. Jusque-là, l’impopularité de la reine était alimentée par les pamphlets, souvent suscités par la cour (dans l’entourage du comte de Provence notamment), mais cela restait cantonné à l’intérieur de la cour. Dans ce cas de l’affaire du collier, le scandale explose dans tout Paris ; au Parlement, on ne parle que de la reine, même si l’on sait, bien sûr, qu’elle ne sera jamais convoquée. L’affaire a accéléré son impopularité, provoquant celle de la monarchie.

Cet exercice du pouvoir où tous les coups sont permis et qui ressemble davantage à un jeu est flagrant lorsque l’appareil d’État, pour accabler Rohan, fait appel à un faussaire qui invente une histoire de toutes pièces (un prétendu fils naturel du cardinal). Finalement, on se dit que quelque chose est pourri au royaume de France.
C’est le complot auquel la reine participe et c’est la découverte que j’ai faite : on a bien tenté de trouver des témoignages à charge contre Rohan, sous l’impulsion du baron de Breteuil et avec l’accord tacite de la reine. C’est un conflit politique. Ce que je veux montrer, c’est que cette histoire qu’on présente comme anecdotique révèle non pas la lutte entre Paris et Versailles mais les luttes intestines au sein de la cour et du gouvernement de Louis XVI. Certains ministres comme le maréchal de Castries ou Vergennes comprennent que Breteuil, le ministre de l’Intérieur, utilise cette affaire pour assoir son pouvoir à l’intérieur du cabinet du roi, alors même que depuis la mort de Maurepas, personne n’avait plus la main dessus. En effet, la disparition de Maurepas (qui n’était pas le meilleur des serviteurs du roi) a laissé un vide que personne n’a réussi à combler. Breteuil, qui est un homme de pouvoir et d’influence, pense utiliser sa nouvelle complicité avec la reine pour gagner la confiance du roi. De même que le cardinal de Rohan a cru qu’en aidant la (fausse) reine à acheter le collier, il pourrait revenir en grâce et occuper des fonctions au conseil des ministres. On voit bien qu’il s’agit d’une lutte à mort à l’intérieur de clans et de factions de la cour. Cela a toujours existé mais ici, la situation échappe au cabinet de Louis XVI. Cette scène du 15 août dans le cabinet d’angle du roi où tout doit se régler est formidable : sont convoqués et présents, en dehors du souverain, la reine, Rohan, Vergennes, Breteuil et Malesherbes, donc le cœur du pouvoir monarchique. L’affaire aurait dû se traiter là. Mais par esprit de vengeance, Breteuil va faire semblant de comprendre de travers un ordre du roi et procèdera à l’arrestation de Rohan au beau milieu de la galerie des Glaces. Il offre ainsi une dimension publique, aujourd’hui on dirait médiatique, à l’affaire et c’est à ce moment-là que la lutte intense de pouvoir s’expose au vu et au su de tous. C’est là qu’est le nœud : ce qui n’aurait dû rester qu’un complot de cour comme il en existait des dizaines va devenir une affaire nationale. Je rappelle que ce n’était pas la première fois qu’une aventurière se risquait à imiter l’écriture de la reine pour monter une escroquerie…
On évoquait une ambiance pré-révolutionnaire. On la voit ainsi dans la rivalité entre Rohan, qui représente la noblesse de cour, et Breteuil, membre de la noblesse d’État mais qui est en réalité reste, aux yeux de la cour, un grand bourgeois parvenu jaloux de « son sang qui est plus bleu que le sien » (vous rappelez d’ailleurs que son vrai nom est Le Tonnelier, qui est révélateur de ses origines obscures). Peut-on dire que cette rivalité est représentative du conflit qui opposera, durant la Révolution, la noblesse et la bourgeoisie, l’ancien monde et le nouveau ? Vous écrivez par exemple : « Là était le véritable combat, la lutte acharnée, celle qui depuis le règne personnel de Louis XIV opposait la noblesse de cour, habituée à se révolter contre ses princes et à user de la France comme d’un jardin de propreté, et la noblesse d’État, fidèle au roi et soucieuse de bien ménager le royaume. »
C’est en germe depuis le XVIIe siècle et l’absolutisme. À partir de cette date, le roi s’est toujours (hormis l’intermède Mazarin) appuyé sur une bourgeoisie ou une noblesse montante, contre les Grands qui estimaient avoir le droit de partager le pouvoir royal. Mais en réalité, c’est la bourgeoisie qui va l’emporter contre ces deux noblesses.
Cette peinture d’un monde qui ne veut pas mourir est un sujet qui semble vous intéresser particulièrement. Vous l’avez ainsi abordé dans l’Été des quatre rois, qui se déroule en 1830 (période révolutionnaire) et qui voit la fin des Bourbons directs. Elle annonce même la fin définitive de la monarchie puisque 1848 se profile déjà. On la retrouve aussi dans l’Air était tout en feu, qui se déroule sous la Régence en 1718, où un air de fronde se lève et menace de tout emporter. Camille Pascal serait-il l’écrivain de la déréliction du pouvoir politique, de la fin d’un monde ? N’y voyez aucune référence à l’actualité…
J’assume ce penchant. Depuis l’Été des quatre rois, j’essaie de saisir ces moments où le pouvoir s’effondre sur lui-même et je me demande souvent quelles sont les raisons qui font qu’un pouvoir fort et incontesté s’affaiblit puis périclite. Pourquoi l’Histoire s’emballe-t-elle à certains moments et à d’autres non ? Dans l’Air était tout en feu, l’État dont le Régent a hérité est suffisamment fort pour venir à bout très facilement d’une fronde de comédie. Mais ce n’est pas le cas en 1789 ni en 1830. Ma proximité avec le pouvoir et sa fin, à certains moments de ma vie, a peut-être influé sur mes choix de sujets. On m’a qualifié d’« écrivain du pouvoir », c’est sans doute vrai.

Jeanne est un personnage complexe : c’est une affabulatrice, un escroc, une profiteuse sans scrupules, une faussaire, une ambitieuse qui vit perpétuellement au-dessus de ses moyens. Elle sait jouer de ses charmes pour arriver à ses fins et est très ingénieuse pour sortir de la misère. Avez-vous éprouvé une certaine empathie pour ce personnage peu sympathique, qui fait tout pour surmonter son sentiment de déclassement et à qui il ne reste plus que son corps et son sang, celui des Valois?
De l’empathie non, car elle est quand même d’une incroyable froideur calculatrice et sans affect. Avec son mari, elle forme une association de malfaiteurs davantage qu’un couple. Elle n’éprouve de sentiments à l’égard de personne. Son amant Villette est un jouet sexuel (il devait bien avoir des atouts puisque les notes de police le qualifiaient de « taureau des bordels de Paris », il se prostituait auprès des hommes et des femmes). En revanche, je lui porte un certain intérêt : elle est douée d’une psychologie complexe, pathologique et fascinante. Elle a eu une fin épouvantable et a été dévorée par sa propre psychose. Elle a écrit des mémoires mais il ne faut rien croire de ce qu’elle raconte de son enfance ; elle dit ainsi qu’elle a mendié et s’est prostituée très jeune mais le fait est qu’on n’en sait rien et tout est sujet à caution : elle avait ainsi une sœur retirée dans un couvent, d’un comportement exemplaire et qui sera même pensionnée. Cette obsession du déclassement m’a beaucoup intéressé. La littérature contemporaine, en grande partie par projet idéologique, ne se passionne que pour les transfuges de classe, ce qu’on appelait avant les parvenus. Mais ce qui est plus intéressant dans le cas de Jeanne, c’est le déclassement : comment le fait de se sentir déclassée par rapport à sa naissance (car il n’y a pas plus aristocratique qu’elle) a contribué à détruire un système dont elle est le pur produit ? Comme la duchesse du Maine, à laquelle j’ai consacré un livre, elle est animée par l’obsession de la naissance et du sang. J’ai essayé de montrer dans mes ouvrages que les systèmes de valeur changent. Il est absurde de parler de « révolutionnaire » ou de « féministe », cela n’a pas de sens, c’est anachronique. Je me rends compte d’ailleurs à l’instant que les trois personnages féminins que j’ai mis en avant récemment (la duchesse de Châteauroux, la duchesse du Maine et la comtesse de Valois) ont pour point commun qu’elles considèrent toutes que leur naissance leur confère des droits… qui ne sont pas reconnus. Elles ne sont pas là pour défendre le droit des femmes mais celui de leur naissance, conformément à l’esprit du temps. C’est un ressort fondamental de la psychologie de l’Ancien Régime.
Jeanne est toujours poursuivie par les créanciers et sous la menace constante de la pauvreté : « Elle ne se montrait pas indifférente aux malheurs du peuple, mais il lui était impossible de regarder la misère en face. Elle lui apparaissait comme une sorte de cauchemar surgissant au cœur d’une nuit douillette, une menace sourde, un souvenir qui vous hante. » N’est-elle pas la première victime de cette histoire ?
Elle craint sans cesse de retomber dans la misère ; mais ce qui est très étrange (et c’est là qu’elle a un comportement déréglé), c’est que si elle était aussi calculatrice et cynique qu’on pourrait le penser, elle se serait mise à l’abri après avoir soutiré un argent fou au cardinal et vendu les pierres du collier. Or, elle dépense tout comme une parvenue et ne pense pas aux lendemains qui pourraient déchanter. Elle agit par inconscience.
L’autre protagoniste est le cardinal de Rohan, le dindon de la farce. Issu d’une grande famille noble et princière, c’est un personnage burlesque dont on rit. Mais il ne suscite pas une grande sympathie, tant il est crédule, infantile, fat, vaniteux et calculateur. Il se laisse humilier pour arriver à ses fins. On le verrait presque en personnage de bouffon ou de ridicule dans une pièce de Molière ou de Beaumarchais (il se laisse berner par une femme de petite vertu déguisée en reine, comme au théâtre : « il s’agissait de jouer l’amoureuse pour ridiculiser un grand seigneur qui était aussi un très grand fat, exactement comme Beaumarchais empaumait le comte Almaviva au dernier acte du Mariage de Figaro »). Quels sentiments vous a-t-il inspirés ? Le voyez-vous plutôt comme une victime d’une machination ? Ou comme quelqu’un qui a recueilli, à ses dépens, le fruit de ses intrigues ?

Il m’a surpris. Il n’est pas foncièrement antipathique, c’est un grand seigneur de son temps, à peine méchant homme. Certes, il est libertin, homme de cour et de pouvoir. Mais il n’est pas méchant. Lui aussi pense qu’il n’est pas reconnu, non pas à la hauteur de ses talents car il n’y accorde aucune importance, mais à la hauteur de sa naissance et de la puissance de sa famille. C’est un délaissé du pouvoir, presque déclassé lui aussi, car il est écarté du gouvernement. Or, son nom, à ses yeux, ne peut faire de lui qu’un parfait premier ministre à l’instar du cardinal de Fleury ou du cardinal de Richelieu, bien qu’il soit encore mieux né qu’eux. On peut considérer qu’il est fat, même si ce n’est pas tant de la fatuité qu’une vision d’Ancien Régime. Ce n’est certes pas un Nobel mais ce qui est intéressant, c’est la façon dont il se réveille et prend conscience de la manipulation dont il a été la victime. Ainsi, quand il se rend compte à quel point il a été manipulé (ce qui risque d’avoir des incidences très graves sur sa famille), il retrouve une capacité à retourner la situation et à s’en sortir. Il joue remarquablement son rôle, avec l’appui de tout le clan Rohan. Au moment du procès, ils ont joué auprès du Parlement un jeu qui a consisté à s’humilier devant cette noblesse de robe qu’en réalité ils méprisent : en saluant en grand deuil les juges du Parlement de Paris, qui sont tous des bourgeois anoblis, ils gagnent la partie et Rohan est sauvé. J’ajoute qu’il a remarquablement travaillé sa défense avec Target, son avocat, le meilleur de l’époque.
Il gagne aussi la bataille de l’opinion et le piège se retourne contre Jeanne d’un côté et la reine de l’autre. Comment expliquer cet attachement du peuple à ce cardinal écervelé ? Par le fait qu’on aime toujours les perdants ou parce qu’il est issu d’une vieille famille aristocratique qui se confond avec l’histoire du royaume de France ? Ou bien encore par ses libéralités ?
Il est légitime aux yeux de la population par son nom et sa famille, ce qui n’est pas le cas de certains ministres. Mais il est surtout à la tête d’un vaste réseau de charité, sa fortune lui permettant de venir en aide aux pauvres. Le rez-de-chaussée de l’hôtel de Rohan-Strasbourg, rue Vieille-du-Temple, est une Sécurité sociale avant l’heure : tout le monde peut y chercher un peu d’argent, une lettre de recommandation, etc. Il est aussi adulé par ses sujets alsaciens. Ainsi, en hiver, il faisait allumer des braseros dans le quartier du Marais pour que les malheureux puissent se chauffer. La grande intelligence de l’abbé Géorgel, employé de Rohan, c’est d’avoir procédé à des coupes sombres dans le train de vie du cardinal (un peu trop aux yeux de ce dernier) sans toucher un seul instant aux œuvres de charité. Le cardinal organisait aussi très régulièrement des fêtes, ce qui signifiait divertissement et nourriture gratuite pour le peuple. Il joue à fond son rôle de grand seigneur.
Évoquons la personne haute en couleur de Cagliostro, qui est un imposteur retors, opportuniste, doué d’un grand sens de l’imagination mais aussi comique (lors de son procès, quand le président lui demande son identité, il répond : « Un noble voyageur »). Goethe lui a consacré une pièce de théâtre, le Grand Cophte, avec en fond l’affaire du collier et dans laquelle il le tourne en dérision. Vous-même le désignez à chacune de ses apparitions en énumérant ses titres ronflants comme « initié de tous les cultes, ami des hommes et des anges, détenteur des secrets enfouis, etc. » A-t-il joué un rôle majeur dans cette affaire ?

Non, c’est un figurant. En réalité, c’est un escroc et un charlatan. Je pense qu’une grande partie de son pouvoir et de son emprise sur les gens est venue de son magnétisme et de ses capacités d’observation de la personnalité des gens qui ont pu avoir des effets curatifs. La psychanalyse n’existant pas, il a pu soigner des femmes atteintes d’hystérie et des hommes de dépression par son charisme, son magnétisme et son empathie, mais certainement pas par ses potions magiques. Dans cette société névrosée, il n’y avait pas d’autres moyens de combattre ce mal-être, cette mélancolie générale, hormis par l’Église et la confession. Cagliostro est parvenu à de vrais succès, qui expliquent ses revenus. Ainsi, il a pu faire croire pendant des années à Rohan qu’il détenait le secret de la pierre philosophale… Puis Jeanne de La Motte est apparue. Quand un escroc croise le chemin d’un autre escroc, ils scellent tous deux une sorte de pacte : ils s’entraident, à condition de ne pas se faire d’ombre. Et c’est ce qu’ils ont fait : Cagliostro menait ses affaires et laissait Jeanne mener les siennes, jusqu’au jour où il s’est rendu compte que le problème devenait trop important et le danger trop proche, il a alors conseillé à Rohan d’aller se jeter aux pieds du roi et de tout avouer.
Il représente de façon plus générale le rôle que peut jouer l’ésotérisme quand il se mêle de politique (on pense à Raspoutine ou même Nostradamus, et nous revenons ici à Henri II). Et la franc-maçonnerie, que vous mentionnez plusieurs fois, est là en sous-marin. Avait-elle une influence aussi grande qu’on le croit ?
Cette question de la franc-maçonnerie est essentielle, même si elle n’a peut-être pas joué le rôle qu’on lui a fait jouer (le prétendu complot des Illuminati pour battre la monarchie est une fadaise). Elle représente l’aspect secret de toute cette histoire. Il faut dire que la plupart des protagonistes sont francs-maçons : Cagliostro, Rohan, presque tous les ministres, le financier Saint-James… C’est certainement par ces réseaux entrecroisés que les informations sont parvenues à la reine, l’abbé Vermond étant très proche de Saint-James. La franc-maçonnerie a accéléré la circulation d’informations secrètes, même si l’on ne dispose d’aucune preuve. L’abbé Géorgel dit avoir lui-même assisté à une réunion de francs-maçons. Mais nous n’en savons pas davantage et je m’interdis d’en tirer aucune conclusion autre que des contacts établis et qui peuvent paraître étonnants.
Enfin, un autre personnage du roman, c’est le collier lui-même, que tout le monde décrit comme tape-à-l’œil, démodé, presque laid dans sa démesure. Il paraît surnaturel car il éblouit et semble brûler les doigts. Mais il finit dépecé comme s’il s’agissait d’un animal : « la nuit ne suffirait jamais à achever le démembrement complet de cette carcasse désarticulée, il fallait continuer à tailler, découper, trancher, débiter et sectionner les entrailles de la monture. » On finit par se dire : tout ça… pour ça. N’est-ce pas l’histoire d’un grand gâchis ?

C’est un casse, finalement ; une affaire de droit commun. Cela devient ensuite une affaire d’État et cela se termine en scandale national. C’est en effet un grand gâchis. Ce qu’on sait maintenant, c’est que les pierres ont été démontées puis vendues par le mari de Jeanne en Angleterre à un joaillier anglais nommé William Gray. Ce dernier aurait alors utilisé plusieurs des diamants royaux pour confectionner d’autres bijoux. Ils ont irrigué l’aristocratie britannique pendant un siècle. Il faut dire qu’il s’agissait du plus grand stock de diamants jamais réunis, 647 pour près de 2 800 carats. Le fameux collier des ducs de Sutherland est certainement constitué de 17 pierres du collier de la reine, qui en formaient le premier rang de diamants (de 15 à 17 carats). Il vient d’être légué par la famille au Victoria and Albert Museum.
Vous consacrez des pages très vivantes au dénouement, qu’on ne révélera pas, et à la restitution du procès des principaux protagonistes, où suspense, rebondissements multiples et même épisode comique (avec l’intervention de Cagliostro) se succèdent. En plus d’un roman historique, la Reine du labyrinthe serait presque un roman policier.
Il y a une intrigue policière en effet. Mais je vais répondre par une pirouette : au moment de la publication de la Semaine sainte, des journalistes ont demandé à son auteur Louis Aragon s’il s’agissait d’un roman historique. Il a répondu que c’était « un roman tout court ». Je pourrais dire la même chose : ce n’est ni un roman historique ni un roman policier, mais un roman vrai.
Avez-vous un livre en cours d’écriture ?
Oui, je quitte le XVIIIe siècle auquel j’ai consacré trois romans et je m’intéresse maintenant au XVIIe.