Claude Grimmer Fontange : « Les princesses de Clèves, une histoire éternelle de sœurs durant les guerres de Religion »

Si l’on connaît la fameuse (et fictive) princesse de Clèves de Madame de La Fayette, les véritables princesses, au nombre de trois sœurs, sont un peu moins renommées. Henriette, Catherine et Marie, tôt orphelines, étaient, dans les années 1560, de riches héritières convoitées qui ont régné sur la cour des derniers Valois. La première, duchesse de Nevers, épousa le très catholique duc de Mantoue et devint l’une des proches amies de Marguerite de Valois (la reine Margot) ; la deuxième, d’abord protestante par son premier mariage, s’unit au duc de Guise, chef de la Ligue, fut la confidente de Marie de Médicis et vécut jusqu’au règne de Louis XIII ; la troisième se maria au prince de Condé, chef du parti protestant, et fut le grand amour du duc d’Anjou, futur Henri III, à tel point qu’elle devint presque reine de France. Les princesses au train de vie dispendieux traversèrent les remous des guerres de religion et développèrent des relations complexes, entre fidélité due à la famille et trahison pour des intérêts politiques, amours adultérines et jalousies, amitiés royales et disgrâces passagères. Claude Grimmer Fontange leur a consacré une biographie (aux éditions Fayard) et revient, pour À Rebours, sur ces trois sœurs qui inspirèrent Brantôme, Tallemant des Réaux, Dumas, et bien sûr Madame de La Fayette.

Les Princesses de Clèves

À Rebours : L’histoire des princesses de Clèves a traversé la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe, du règne d’Henri II à celui de Louis XIII. Elles ont joué un rôle politique important et occupé une place majeure à la cour des derniers Valois et des premiers Bourbons, dans le contexte des guerres de Religion, et pourtant leur parcours est mal connu. On peut même dire qu’elles ont été oubliées par la postérité. Pour quelle raison ? Est-ce parce que, comme vous le dites, il est « difficile d’écrire une histoire au féminin » et parce qu’on a privilégié l’histoire au masculin ?  

Claude Grimmer Fontange : Elles ont en effet joué un rôle important à cette époque-là. Or, on ne peut pratiquement raconter l’histoire des guerres de Religion qu’à travers le point de vue des hommes : ils étaient les acteurs, hormis éventuellement Catherine de Médicis, et disposaient, entre autres, du pouvoir de faire la guerre. Dans ce contexte, les rôles féminins de conseillères, de mécènes n’apparaissent pas dans l’histoire politique et on ne leur accorde habituellement qu’une place secondaire.

Elles font partie d’une des familles nobles les plus puissantes de France. Dans quelle mesure cette famille occupe-t-elle une place centrale à la cour des Valois dans les années 1550 ? Quel jeu d’alliances a permis à ses membres d’être incontournables, dans le contexte de rivalités avec d’autres lignées comme les Bourbons, les Condé, les Montpensier… ? Claude Grimmer Fontange, "Les princesses de Clèves" (Fayard) - Livres Hebdo

Les trois princesses sont issues d’un mariage qui va permettre à la famille de Clèves d’affirmer sa puissance. Du côté paternel, donc les Clèves, la famille possède de vastes territoires dans le nord-est de la France. Leur père, François, était l’héritier unique de deux branches rivales depuis des siècles, les comtes de Nevers et les comtes de Rethel ; il a donc pu réunir, à la mort de ses parents, l’ensemble de leurs possessions. C’est en raison de cet héritage qu’il a pu épouser une Bourbon[1], descendante de saint Louis et liée à la famille royale. Les Clèves bénéficient de deux facteurs de puissance : une assise foncière importante (avec des territoires qui ne sont pas concentrés sur une seule zone géographique mais disséminés dans tout le royaume : à la frontière nord-est, dans le Nivernais, en Anjou, dans l’Yonne, autour de Bordeaux…) ; et des revenus issus de ces possessions territoriales, qui leur permettent de tenir un certain rang à la cour et d’entretenir des hommes armés. Cela leur donne la possibilité d’avoir accès au roi et de lui rendre des services.

Une personnalité exerce une forte influence, tant sur la famille de Clèves que sur d’autres familles nobles, c’est la reine de Navarre Jeanne d’Albret, mère du futur Henri IV, à la tête du parti protestant. Elle a notamment pris en charge l’éducation d’une des princesses, Marie. Peut-on dire qu’elles ont été des instruments politiques entre ses mains ?

Je ne dirais pas tout à fait cela car ce système est surtout le résultat de circonstances, ce n’est pas exactement quelque chose de réfléchi. Cela concerne surtout les deux dernières princesses, Catherine et Marie, qui sont encore mineures au moment du décès de leur mère, alors qu’Henriette est déjà une jeune fille. Leur père se remarie et ne sait pas exactement que faire de ses filles. Si leur mère avait vécu, elles n’auraient pas été confiées à des tiers. Catherine, qui a onze ans à l’époque, sera d’abord placée chez une arrière-grand-tante, très catholique. Mais rapidement, à l’âge de 12 ans, on songe à la marier. Le prétendant est un prince protestant proche de Jeanne d’Albret, Antoine de Croÿ. La dernière, Marie, est confiée à Jeanne, sa tante, car cette dernière est la seule à vouloir s’en occuper. À l’époque, le fait que Jeanne soit une protestante fanatique n’est pas de notoriété publique, elle était encore dans une sorte d’entre-deux. Mais elle a pris en charge de nombreux enfants de famille aristocrates, car c’est une excellente pédagogue et mère de substitution. Elle les a tous élevés dans la foi protestante et avait pour ambition de marier ces enfants au sein de familles qui partagent cette confession.

Dès le début des années 1560, les princesses sont des héritières convoitées puisque leurs frères sont morts sans descendance. Si les trois sœurs se déchireront plus tard pour des raisons religieuses, comme on le verra, leur plus grande source de conflits n’a-t-elle pas été due à une question d’héritage, qu’elles doivent se partager, et aux problèmes financiers, ainsi qu’aux procès qui s’ensuivent ?

De gauche à droite : Henriette (1542-1601), Catherine (1548-1633) et Marie de Clèves (1553-1574)

Oui et cela m’a étonnée dans un premier temps car je pensais que la religion les aurait davantage opposées. Finalement, c’est l’argent qui est à l’origine de leurs déchirements. Mais là aussi, c’est le résultat d’une conjoncture unique, puisqu’elles ont quand même perdu leurs deux frères aînés à la suite. Elles n’étaient pas destinées à être des héritières. On voit bien ici les enjeux politiques (et particulièrement protestants) posés par Jeanne d’Albret quand il s’agit de récupérer les parts d’héritage.

Le fief de la famille Clèves est en effet réparti entre les trois sœurs, ce qui a contribué aux divisions de la famille. Cela marque-t-il le début de la future disparition de la puissance des Clèves ? Comme vous l’écrivez (même si la situation que vous décrivez dans ce cas concerne la fin des années 1590), « il ne subsistait plus de la famille de Clèves qu’un nom ».

Henriette a perdu un peu plus d’un tiers de sa fortune et de ses terres dans cette répartition. Mais je ne dirais pas que ce partage a signé la fin de la famille, puisque Catherine a quand même épousé un Guise, qui est un parti puissant. C’est plutôt le train de vie qu’elles ont mené qui a été fatal : elles ont été contraintes de vendre des terres pour rembourser les créanciers. Il faut compter également sur l’entretien des armées au service du roi. Tenir son rang a toujours été extrêmement coûteux.

Le contexte, dans les années 1550 et 1560, est aux tensions entre catholiques et protestants, avant le début officiel des guerres de Religion en 1562 et le point culminant qu’a constitué le massacre de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572. La position des princesses de Clèves est mouvante puisque Henriette est catholique et les deux cadettes, Catherine et Marie, sont dans un premier temps protestantes, par le jeu des mariages. L’une épousera plus tard Henri de Lorraine-Guise, chef du parti catholique et de la Ligue, et l’autre Henri de Bourbon-Condé, chef du parti protestant. Quel rôle ont-elles joué dans cet affrontement ? Ont-elles exercé une quelconque influence sur leurs époux respectifs ? 

Ce n’est pas sur le plan religieux que ces princesses jouent un rôle. Ainsi, Henriette, qui est restée catholique, est considérée par son fiancé d’alors, et qui deviendra plus tard son époux [Ludovic de Gonzague, fils du duc de Mantoue, un ultra catholique], comme une tiède, d’autant plus qu’elle fréquente beaucoup Marguerite de Valois [la reine Margot]. Il lui écrit d’ailleurs une lettre dans laquelle il rapporte des rumeurs à son sujet : elle ne serait pas une véritable catholique, elle n’assisterait à la messe que par convenance, etc. Il songe alors à casser ses fiançailles pour ces mêmes raisons, ce qui pousse Henriette à calmer le jeu. Catherine, quant à elle, est redevenue catholique par amour du duc de Guise. Quant à Marie, qui a abjuré avec son mari Condé, contraints et forcés, le protestantisme après la Saint-Barthélemy, elle n’exerce aucune influence non plus sur lui puisqu’il a, peu de temps après cette abjuration, repris les armes pour les protestants. En revanche, elles jouent un rôle politique et sont responsables de la gestion des biens. Par exemple, Henriette, qui est une femme de tête, dirige la destinée politique de son mari et intrigue pour qu’il soit gouverneur de Champagne. Elles sont des intermédiaires pour défendre les intérêts de leurs maris et sont aussi des conseillères occultes, presque des espionnes, puisqu’elles leur rapportent tous les faits, gestes et paroles de la Cour, qu’elles fréquentent assidûment. Le duc de Guise, qui n’est pourtant pas homme à se laisser influencer, accorde ainsi toute sa confiance à Catherine pour surveiller sa propre sœur, la duchesse de Montpensier. Elles administrent aussi les terres, en choisissant par exemple quelle portion elles souhaitent vendre ou non.

Religion et politique se rejoignent pourtant et cela peut avoir un impact sur l’exercice même du pouvoir monarchique. Ont-elles représenté une menace, tant du côté catholique que du côté protestant, pour le pouvoir de Charles IX et Catherine de Médicis, puis Henri III ? La monarchie étant plutôt dans une volonté de concorde alors que les princesses Clèves semblaient plus radicales, tant dans la pratique de leur foi que dans leurs idées politiques.

Les intérêts de la famille l’emportent sur tout et elles n’ont pas cherché à s’impliquer ou à contrecarrer les décisions du roi. Lors de la Saint-Barthélemy, Ludovic de Gonzague sauve sa belle-sœur Marie et son époux Condé, qui étaient pourtant les figures de proue du parti protestant ; il plaide ainsi leur cause devant Charles IX. Les problèmes rencontrés sont plus politiques que religieux et l’assassinat du duc de Guise en 1588 est l’événement qui va réellement tendre la situation entre les sœurs mais aussi avec Henri III. Je ne pense pas pour autant qu’elles aient constitué une quelconque menace pour le pouvoir du roi.

Comment ont-elles traversé la Saint-Barthélemy, les unes et les autres appartenant à des partis différents ? Cela a-t-il été source de tensions entre elles ?

Oui, Henriette et Catherine se déchirent véritablement alors qu’elles sont catholiques toutes les deux. Même au sein de ce parti, il y a plusieurs factions. Catherine et son mari le duc de Guise ont toujours caressé l’espoir d’attirer Henriette et son mari Ludovic de Gonzague vers la Ligue ; ces derniers ont, un temps, été tentés de le faire, car ils étaient idéologiquement proches de ce parti. Puis ils s’en sont détachés pour des raisons politiques, chacun jouant sa carte et les ambitions des uns allant à l’encontre de celles des autres.

Un épisode rocambolesque est resté dans les mémoires et a traversé la postérité littéraire : celui de l’adultère supposé de Marguerite de Valois et d’Henriette pour deux gentilshommes, La Môle et Coconas, qui complotent pour installer le duc d’Alençon, dernier frère du roi, sur le trône à la mort de Charles IX. Le complot[2] éventé, les deux intrigants se font décapiter en 1574 et la petite histoire raconte que Marguerite et Henriette auraient récupéré les têtes des amants pour guérir leur chagrin. Quelle est la part de légende et de vérité et qu’est-ce que cet épisode a pu avoir comme conséquences ?  

En tant qu’historienne, je doute toujours. Je connaissais déjà cet épisode, puisque Stendhal et Alexandre Dumas en parlent, l’un dans le Rouge et le Noir et l’autre dans la Reine Margot. J’avais étudié les sources de Dumas, qui s’est appuyé sur un pamphlet protestant, Le Divorce satyrique, publié en 1607. Je suis partie de la supposition que ce qui était écrit dans ce pamphlet n’était pas la réalité. J’ai consulté les archives et j’ai appris qu’une aventure avait, pourtant, vraiment eu lieu entre Marguerite, Henriette et ces deux gentilshommes. Dans les cercles littéraires qu’elles fréquentaient, des poètes les ont décrites portant le deuil, assistant à la messe vêtues de noir, pleurant sans arrêt… Nous sommes donc sûrs que cet adultère a bel et bien existé. C’était le premier point à prouver. On a d’ailleurs arrêté Coconas dans l’hôtel particulier des Nevers [appartenant à Henriette et son mari Ludovic de Gonzague], qui était alors en cours de construction. En revanche, ce qui est étonnant, c’est que, d’après ce que nous dit Pierre de l’Estoile dans son Journal, Ludovic et Henri de Navarre, mari de Marguerite de Valois, ne semblent pas offusqués par cette affaire. Cela soulève quand même quelques questions. Il est également probable qu’Henriette ait eu d’autres aventures auparavant. Elle était très proche de Marguerite, ce n’est pas innocent… Je n’ai pas de doute sur sa légèreté, ni sur celle de Catherine non plus d’ailleurs. Cela pose évidemment la question de la légitimité de la lignée, mais à ce sujet, je n’ai pas de réponses à donner autre que l’existence d’un circuit d’avortement qui existerait peut-être à la Cour.

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Alexandre-Évariste Fragonard, Scène dans la chambre à coucher de Marguerite de Valois pendant la nuit de la Saint-Barthélemy, 1836

L’une des princesses aurait pu devenir reine de France, puisque le duc d’Anjou (futur Henri III), est tombé éperdument amoureux de Marie de Clèves et s’était juré de l’épouser alors qu’elle était déjà mariée. Cela aurait-il pu devenir une affaire d’État ? Et cela témoigne-t-il de la proximité des princesses avec le trône ? 

Je me fie beaucoup aux correspondances. On possède des lettres de Marie à son beau-frère Ludovic, qui est une sorte de directeur de conscience pour elle, dans lesquelles elle affirme qu’elle va devenir reine de France. Il lui conseille de ne pas persévérer dans cette voie, puisqu’elle est déjà mariée et qu’elle ne doit en aucun cas demander l’annulation du mariage. Il y a vraiment un cas de conscience qui se pose pour Marie. Si elle n’était pas morte en couches en 1574, il y a de fortes chances pour que le roi Henri III l’ait épousée, mais on ne peut être sûr de rien, bien sûr.

La grande question qui a agité le clan des Nevers et celui des Guise a été celle de la fidélité au roi ou à la Ligue. Est-ce là le début d’une divergence qui conduira à la rupture définitive ?

C’est évident. Dans les lettres entre Catherine et son mari, que j’ai consultées, on se rend compte que cette volonté d’embrigader Henriette au sein de la Ligue relève de l’initiative de sa sœur, alors que le duc de Guise est davantage sur la réserve et répète plusieurs fois qu’il ne fait pas confiance aux Nevers. Et le refus ultime d’Henriette sera vécu comme une trahison.

L’assassinat du duc de Guise, mari de Catherine et chef de la Ligue, en 1588 décidé par Henri III a constitué un tournant, dans l’histoire de France mais aussi dans les relations entre les sœurs Henriette et Catherine. Quelle en a été la conséquence ?

L’incidence est énorme sur deux points : d’abord, l’un des clans sort du bois. Ainsi, le grand gagnant de cette exécution, comme dirait l’historien Roland Mousnier, et non assassinat, c’est Ludovic de Gonzague, qui est prévenu dès le meurtre et auquel le roi, pour le remercier de sa fidélité, veut accorder la charge de gouverneur de Champagne. Les ambitions des Nevers apparaissent au grand jour, alors que les Guise, Catherine comprise, sont dans la peine. Des lettres incendiaires, de la part du clan Guise, seront adressées aux Nevers en les traitant d’ambitieux et en leur reprochant d’avoir profité de cette situation dramatique. Le second point, c’est l’apparition de divergences de caractères. Nous n’avons que quelques centaines de lettres pour en juger et il est toujours difficile d’interpréter les sentiments des uns et des autres, mais il devient clair que, dans cette situation, Henriette apparaît comme une femme de tête réfléchie, réservée et qui ne perd pas son sang-froid, alors que Catherine est exaltée, passionnée, très amoureuse (ce qui n’est pas le cas d’Henriette) et va se répandre en lamentations partout où elle passe. Dans une autre lettre, Henriette écrit alors que sa sœur montre son vrai visage : débridée et sans dignité.

Catherine finit par se rallier à Henri IV, qui pouvait déjà compter sur l’appui des Nevers, en 1594. Son soutien a-t-il été décisif dans le processus de légitimation, auprès de la population et de la Ligue en particulier ?

Ce ralliement a coûté très cher à la France, car Henri IV sait se montrer généreux avec ceux qui le rejoignent, mais le résultat a été considérable. Il affaiblit complètement la Ligue, dont le chef est à ce moment-là le duc de Mayenne, beau-frère de Catherine. Cette dernière a monnayé son soutien après s’être rendu compte qu’elle ne pouvait pas placer son propre fils à la tête de la Ligue. Il y a donc une part de vengeance familiale. Je dois admettre que j’admire Catherine : si elle n’est pas forcément une femme très intelligente ni cultivée, elle sait toujours se sortir des mauvais pas. Elle a compris ici son intérêt et a pratiquement tué la Ligue.

Peut-on dire qu’elles perdent de l’influence sous le règne d’Henri IV, du moins avant l’arrivée de Marie de Médicis en 1600 ?

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Marguerite de Valois représentée avec son frère, le duc François d’Anjou (à droite) et son neveu, le jeune Henri de Lorraine (au centre). Détail d’une des tapisseries de la tenture des Valois, d’après des dessins du peintre de cour Antoine Caron, 1576

En effet, elles s’effacent peu à peu. Henriette a perdu son mari, elle se retire à Nevers et est en proie à des difficultés financières. Elle n’a plus l’aura dont elle bénéficiait et se voit contrainte de vendre des terres. Elle perd donc beaucoup de son influence. La reine Margot rentre à la Cour mais Henriette ne la suit pas. Elle est en période de dépression et j’ai trouvé à ce titre une lettre de son fils qui écrit à sa tante Catherine pour qu’elle vienne au secours de sa mère. C’est à cette occasion que les deux sœurs se réconcilient. Toutes les deux sont un peu perdues, mais un retournement de situation va avoir lieu : Catherine parvient à sortir son épingle du jeu au moment du remariage, en 1600, d’Henri IV avec Marie de Médicis. Cette dernière, nouvelle reine de France, est très jeune et un peu perdue à la Cour ; Catherine va donc lui servir de chaperon, lui expliquer les usages de la Cour et devenir son amie la plus proche. Elle redevient quelqu’un de très important et Henri IV a affirmé à ce moment-là qu’il se rendait compte combien Catherine de Clèves était sympathique et pas bégueule.

Catherine, seule sœur survivante après la mort d’Henriette en 1601, a en effet été très proche de Marie de Médicis, devenue régente sous la minorité de Louis XIII. La reine s’opposera au pouvoir de son fils, ainsi qu’à Richelieu (pourtant son ancien collaborateur) dans le cadre d’incessants complots pour revenir au pouvoir. Quel rôle a joué Catherine dans cette configuration ?

Catherine est une amie indéfectible de Marie de Médicis et la soutiendra jusqu’au bout. Elle ira même la voir en exil à Blois. Elle pousse surtout sa fille et son fils à prendre des décisions pour soutenir la reine. Son rôle est important, bien qu’elle soit alors très âgée. Elle reste toutefois prudente, car la Cour est un panier de crabes. Leurs rares divergences ne sont pas politiques. On le voit par exemple quand le fils de Catherine, Louis de Lorraine, cardinal de Guise, tente d’assassiner son cousin Charles de Gonzague pour une histoire de possession du prieuré de la Charité-sur-Loire ; la reine ne le soutient pas, au grand dam de Catherine, et il est emprisonné. La violence entre les deux femmes est alors à son comble, mais cela reste une histoire personnelle et non politique. Catherine n’a pas su se protéger, dans le cas présent.

Vous écrivez qu’elles ont tissé un véritable réseau d’amitiés féminines. Ainsi, Henriette est une amie proche de Marguerite de Valois et de Claude-Catherine de Clermont. Ce sont des intellectuelles, protectrices des arts et femmes de savoir, qui se donnent des surnoms issus de nymphes de la mythologie (Pistère, Callipante et Pasitée). Elles ont aussi inspiré des poètes, comme Ronsard. Quelle était leur réputation au sein de ce cénacle ?

Il y a une différence d’âge et d’éducation entre les trois princesses. La seule qui dispose vraiment d’une culture lettrée et qui parle plusieurs langues est Henriette, car elle a été orpheline très tard. Son éducation était donc faite et elle a eu pour maître à penser Blaise de Vigenère, un grand savant. Elle était donc très à l’aise dans ces milieux et était capable de rédiger elle-même des poèmes, de traduire des textes, etc. Catherine sait à peine écrire. Quant à Marie, elle est bien éduquée à la Cour de Nérac mais elle est trop jeune pour suivre sa soeur dans les salons littéraires. Le triumvirat, constitué d’Henriette, de Marguerite et de Claude-Catherine, joue un rôle artistique majeur : elles sont considérées comme des mécènes, lancent des modes et sont capables de tenir des discussions philosophiques. Elles sont des modèles pour les bourgeois lettrés comme Pierre de l’Estoile. Mais dans le même temps, elles sont quelque peu coupées des réalités de leur époque, hors du temps et se divertissent alors que le monde est en train de s’écrouler. On retrouvera cela bien plus tard avec Marie-Antoinette et sa société du Petit Trianon.

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Pierre Paul Rubens, Couronnement de Marie de Médicis le 13 mai 1610, 1622. Catherine, duchesse douairière de Guise, se trouve derrière la reine.

En l’absence de leurs époux (partis en voyage ou à la guerre), elles gèrent le foyer, administrent leurs terres et organisent les recettes et dépenses. Comment peut-on décrire le quotidien de princesses telles que les Clèves à cette époque ?

Ce sont des maîtresses-femmes, même si elles disposent de conseillers et de nombreux domestiques pour les assister. Ce ne sont pas pour autant des ménagères au sens où on peut l’entendre au XIXe siècle. Elles s’occupent même assez peu de l’intendance, bien qu’elles aient toute la confiance de leurs maris, qui leur donnent procuration pour gérer leurs dépendances. Ce sont d’abord des femmes mondaines, qui savent s’habiller et qui lancent des modes (Henriette achète quantité de vêtements et de bijoux d’Italie). Ce sont aussi des mères, même si elles ne nourrissent pas elles-mêmes les enfants. La maternité est le but de tout mariage et, à ce titre, il y a quelque jalousie entre Henriette, qui a éprouvé beaucoup de mal à avoir des enfants (elle a subi de nombreuses fausses couches et deux de ses enfants sur cinq sont morts jeunes), et Catherine, qui en a eu quatorze. On devient quelqu’un d’important à partir du moment où l’on a des enfants, et principalement des fils. Elles se sont toutes les deux battues pour leur progéniture, qu’elles protègent du mieux qu’elles peuvent. C’est aussi une forme de pouvoir : Henriette a beaucoup de contrôle sur son fils : elle choisit sa nourrice, puis sa gouvernante, son précepteur et ses conseillers, qui suivront son fils et lui rapporteront ses faits et gestes dans le cadre d’un abondant courrier. C’est moins le cas de Catherine, qui a une belle-mère, Anne d’Este, elle-même très présente et qui choisit les gouvernantes. Je me demande si la gestion qu’elles exercent sur leur foyer n’est pas liée à la transmission : il faut transmettre ce qu’on a reçu.

Le salut de leur âme a toujours présidé à leur destinée puisqu’elles font bâtir des lieux de culte et protègent des ordres religieux, notamment les jésuites. Peut-on dire que l’ordre des Jésuites doit son essor à la famille de Clèves ?

Pas seulement, je dirais que toute la noblesse (notamment Madame de Clermont) joue un rôle considérable de promotion de l’ordre des Jésuites.

Henriette habitait l’hôtel de Nevers et Catherine l’hôtel de Guise. Quel est leur héritage architectural et patrimonial ?

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L’hôtel de Guise, actuel hôtel de Soubise, siège historique des Archives nationales

Je vois assez peu les princesses s’occuper de la construction des hôtels, qui est plutôt du ressort de leurs maris : le château d’Eu, le palais de Nevers à Paris, le château de la Cassine en Rethélois. Elles laissent plutôt leur traces dans la construction d’hôpitaux, de collèges et, surtout, elles commandent des tombeaux somptueux pour perpétuer le souvenir de leur époux. Elles connaissent les sculpteurs en vogue et j’ai pu consulter les contrats pour les mausolées au nom de Catherine et d’Henriette. En revanche, une fois veuve, Catherine va acquérir deux maisons près du Louvre pour en faire un petit hôtel particulier.

Les princesses de Clèves ont une postérité littéraire, surtout considérée sous le prisme des intrigues amoureuses et de l’adultère (on l’a évoqué plus haut, Dumas par exemple l’a repris), et par Madame de la Fayette. Il n’y a pourtant rien d’historiquement véridique dans ce fameux roman du XVIIe siècle. Cela a-t-il occulté la vie des véritables princesses ?

Madame de La Fayette fait passer ses propres idées dans ses romans. Comme elle ne peut pas critiquer directement la Cour ni évoquer les familles de son époque, elle publie la Princesse de Clèves sous l’anonymat et en fait un roman historique et à clefs (on ne les possède pas toutes). Les noms qui apparaissent dans le roman évoquent encore beaucoup de choses aux contemporains de Madame de La Fayette. Je travaille actuellement sur Diane de La Marck, qui est une des belles-sœurs des princesses, pour une conférence à Sedan et je lisais des sources selon lesquelles la princesse de Clèves du roman ressemble étrangement à Diane. Mais toutes les princesses se ressemblent peu ou prou : elles ont un même mode de vie, etc. Il n’y a pas de faits notoires qui nous permettent de dire : tel personnage du roman équivaut à tel personnage historique. La princesse de Clèves est un agrégat de plusieurs personnalités. En revanche, Dumas a fixé les choses dans l’imaginaire collectif et il est très difficile de s’en dégager. On peut discuter de la véracité de ses sources (notamment les pamphlets protestants, dont il gardé le côté « flamboyant » pour nourrir ses intrigues), mais en tout cas, il les a lues. J’ai beau dire qu’Henriette était une femme intelligente et très pieuse, les images du film de Patrice Chéreau [la Reine Margot], lui-même tiré de Dumas, se superposent automatiquement.

Ajout sur la photo d'une gorgerette et de manches
Isabelle Adjani dans le rôle de Marguerite de Valois et Dominique Blanc dans le rôle d’Henriette de Clèves, dans le film de Patrice Chéreau, la Reine Margot, 1994

Pour conclure, que faut-il retenir des princesses de Clèves ? 

Je dirais deux choses : quand on cherche à écrire sur les femmes de cette époque, on trouve beaucoup plus de documents qu’on ne croit, y compris des correspondances intimes, qui sont très intéressantes ; j’avais aussi, à l’origine, l’intention d’écrire sur les guerres de Religion, et mon livre a fini par traiter d’un sujet plus universel, à savoir une histoire de sœurs avec leurs jalousies, leurs réconciliations, leurs rapprochements, leurs liens du sang qui les rendent inséparables. J’ai voulu savoir si Henriette, à sa mort, était toujours fâchée contre Catherine ; je ne parvenais pas à trouver des sources à ce sujet. Puis, j’ai eu l’idée de consulter les comptes de la ville de Nevers. Quand des personnalités arrivent en ville, on leur offre des cadeaux et c’est notifié dans les comptes. En 1601, année de la mort d’Henriette, la venue de Catherine et d’Anne d’Este est inscrite dans le registre, et cela est bien la preuve que les deux sœurs ne sont pas restées fâchées. Et quand une maternité se déroule mal (notamment à la naissance des jumeaux de Catherine), la sœur est appelée à la rescousse. Pour moi, c’est donc une histoire éternelle de sœurs.

[1] Marguerite de Bourbon-Vendôme, tante du futur Henri IV.

[2] La Conjuration des Malcontents, de février à avril 1574.

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