Carmelo Bene ou la comète sur la Croisette

Trublion ou génie, les deux à la fois ? La mémoire collective en Italie retiendra de Carmelo Bene plus volontiers le personnage télévisuel qu’il était devenu après son échec dans le cinéma. Son œuvre, largement étrillée en Italie, connut cependant des jours meilleurs sous la plume des critiques français. Publiant régulièrement des essais et travaux sur le cinéma, les éditions Mimésis ont édité en 2025 une compilation de témoignages autour du metteur en scène, témoignages réunis par Carlo Alberto Petruzzi. Chercheur en littérature et en théâtre, l’universitaire n’en est pas à son premier ouvrage sur Carmelo Bene, dont il explore les facettes au gré des essais. Carmelo Bene à Cannes (1969-1979) s’intéresse en particulier à ses rapports avec le monde français du cinéma.

La réunion de témoignages relève toutefois de l’exercice hybride : structurés autour d’un axe voulu par l’auteur, axe décliné grâce aux questions qu’il pose auxdits témoins, le lecteur est cependant laissé seul face à ce qu’on veut bien lui raconter. Difficile, à ce titre, de qualifier de porte d’entrée à Carmelo Bene le livre de Petruzzi. Adressé des passionnés de cinéma sans doute, et a fortiori curieux de ce metteur en scène dont on n’entend plus guère parler comme trop d’autres personnalités de son époque, Carmelo Bene à Cannes (1969-1979) a toutefois pour bénéfice secondaire de reconstituer la fresque de cette époque. Ce microcosme de témoins, de critiques et de fidèles ne renseigne d’ailleurs pas seulement sur Carmelo Bene : il éclaire, presque malgré lui, les mécanismes idéologiques et relationnels d’un cinéma français dont il est issu. Un aspect bienvenu mais peut-être involontaire à l’heure où le cinéma en général, et le cinéma français en particulier, souffre de reproches qui lui sont faits de ne plus rien proposer d’original et de distribuer au prix fort une soupe de bien-pensance alors que des œuvres plus indépendantes ou éloignées d’un agenda politique se distinguent dans les salles obscures.[1]

À ceux qui se demanderaient donc comment le cinéma français est devenu ce qu’il est, les témoignages recueillis par Petruzzi apportent un élément de réponse qui n’aura rien de surprenant : mai 1968. Si l’on se remémore la saillie de Godard à Cannes (« Je vous parle de solidarité avec les étudiants et vous me parlez travelling et gros plans. Vous êtes des cons ! »), c’est plus pour elle-même que pour le passé conservateur du Festival. L’entretien avec Pierre-Henri Deleau nous apprend ainsi que les perturbations provoquées par Godard lui-même, mais aussi Truffaut, Louis Malle et bien d’autres sympathisants du mouvement libéral-libertaire des étudiants du Quartier Latin, poussèrent les organisateurs à leur laisser une salle. La méthode à cliquets étant alors irrémédiablement engagée, le « festival dans le Festival » a fini par dévorer le tapis rouge de la croisette. Une hégémonie culturelle que l’on retrouve dans les propos de Narboni qui, sans qu’on en saisisse trop la raison, absout Carmelo Bene de tout soupçon de mal-pensance tout en prenant soin d’étriller Pasolini sans que Petruzzi ait demandé quoi que ce soit au sujet de ce dernier.[2] Presque soixante ans après mai 1968, la prise de position de Pasolini n’aura donc pas pris la moindre ride.

Carmelo Bene dans Salomé (1972)

C’est dans ce contexte favorable que Carmelo Bene a pu se faire connaître en France, aidé en particulier par l’aide précieuse de recensions et entrevues favorables, comme celles de Jean Narboni, avec lequel s’est longuement entretenu Petruzzi. Diffusé également à la radio, au Festival d’automne, ce n’est pas seulement un metteur en scène de théâtre, mais un réalisateur de cinéma, que le public français découvrait, contrairement en Italie où l’œuvre cinématographique de Carmelo Bene était sans doute plus considérée comme une partie d’un panel artistique plus large. Pouvait-on le qualifier d’aventurier du cinéma, au regard de son absence de palmarès comme lors de la Biennale de Venise qui le conduisit à retourner au théâtre ?

Il faut reconnaître que peu importent les acteurs, les films politiquement corrects ou non qu’il produit, le cinéma s’est toujours montré conservateur, ne serait-ce que dans sa culture de l’entre-soi. Un électron libre comme Carmelo Bene, qui courait à travers un mécénat anachronique au XXe siècle, n’aura pas aidé et son œuvre restera peut-être à jamais une œuvre de niche. Nous passerons également sur ses relations compliquées avec ledit monde que rapporte largement Noël Simsolo dans l’entretien contenu dans Carmelo Bene à Cannes (1969-1979). Son talent au montage, que Bene considérait comme le cœur d’un film et non pas la prise de vue, un semblant de jalousie esquissé par Fellini ou encore le soutien des Cahiers du cinéma ne purent y changer quoi que ce soit. Bene semblait incapable de nouer des relations paisibles et durables avec ses confrères, malgré les tentatives de mises en contact.

Or, ce retour au théâtre chez Carmelo Bene a pris des atours d’exil artistique plus qu’un retour à ses vieilles amours. Coupant les ponts avec ses anciens contacts tels que Simsolo, ne voulant plus ni entendre ni parler de cette parenthèse amère, Carmelo Bene aurait, selon un geek des temps modernes, non sans mauvais esprit, « ragequit » le cinéma. Difficile de ne pas interpréter différemment son attitude si l’on demeure un tant soit peu objectif, d’autant que cette rupture brutale et totale contredit les témoignages assurant qu’être ami avec le metteur en scène revenait littéralement à faire « partie de la famille ».

Notre Dame des Turcs, film de Carmelo Bene (1968)

Cette amertume s’était aussi retrouvée dans l’épanouissement paradoxal de Carmelo Bene à la télévision. Lui qui conspuait le petit écran, notamment dans son incapacité à restituer la subtilité d’une mise en scène au théâtre, le voici devenu un véritable phénomène cathodique, enchaînant les frasques et absurdités qui n’améliorèrent pas sa réputation dans le souvenir du grand public en Italie. L’on pourra, à ce titre, rappeler la mémorable question posée par un certain Gigi d’Agostino dans l’émission « Uno contro tutti » en 1994, qui lui demanda pourquoi Carmelo Bene se teignait les cheveux alors qu’il se voyait lui-même comme un « résistant ».[3] C’est d’ailleurs une sidération que l’on retrouve dans les propos de Simsolo qui qualifie Bene d’ « histrion » se servant de la télévision comme d’une arme vengeresse contre l’ancienne maîtresse qui l’aurait répudiée, le cinéma.

Ce recueil de témoignages en dit peut-être autant sur Carmelo Bene que sur la manière dont un certain monde du cinéma aime se raconter ses propres légendes, absoudre ceux qu’il a adoptés et régler, au passage, quelques comptes avec des absents qui n’avaient rien demandé. Un document, en somme, révélateur tant de son sujet que de ses témoins.

Article rédigé par Fabrizio Tribuzio-Bugatti 

[1] On se contentera de citer, à cette fin, les succès au box-office de films tels que Backroom de Kane Parsons avec environ 81,4 millions de dollars au box-office américain et 118 millions dans le monde dès son premier week-end, Obsession de Curry Barker, produit pour environ 750 000 dollars, a dépassé 68 millions de dollars de recettes américaines en moins de deux semaines, ou même la remontée spectaculaire de La Bataille de De Gaulle malgré des débuts poussifs.

[2] Pasolini s’était illustré en étant l’un des très rares intellectuels, et le seul en Italie, à percevoir dans les protestations estudiantines une révolte bourgeoise des « fils à papa », en opposition aux policiers « fils de pauvres », et à dénoncer également la bienveillance d’autres intellectuels de gauche face à un phénomène libéral-libertaire qu’ils auraient dû condamner. En outre, divers témoins approchés par Petruzzi semblent anxieux à l’idée que Carmelo Bene ait pu être qualifié ou qualifiable de « réactionnaire », d’où l’absolution faite par Narboni par exemple.

[3] La réponse de Carmelo Bene, après avoir dit ne pas vouloir répondre, fut simplement de répliquer avec panache que c’était là sa « vanité ».

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