Chantal Thomas : « La Côte d’Azur est une ouverture sur le bonheur »

Avec Femmes sur fond azur, aux éditions du Seuil, Chantal Thomas de l’Académie française brosse le portrait de six femmes aux destinées très différentes mais qui ont toutes pour point commun d’avoir fréquenté, à un moment souvent difficile de leur vie, la Côte d’Azur, ses senteurs de lavande, de myrte et de lentisque pistachier et sa mer d’un bleu azur qui se confond avec le ciel et se perd dans l’horizon lointain. La cantatrice Sophie Cruvelli, devenue par mariage vicomtesse Vigier, se consacra avec son époux horticulteur à l’embellissement de la ville de Nice ; la reine Victoria, surmonta sa solitude après la mort du prince Albert en se rendant régulièrement à Menton, Grasse, Hyères et Nice ; Marie Bashkirtseff, résidant à Nice avec sa turbulente famille, s’y livra à la rédaction de son célèbre journal, au chant et à la peinture : Katherine Mansfield chercha à la villa Isola Bella de Menton des moyens de soigner sa tuberculose ; Colette fuit les mondanités parisiennes et trouva l’indépendance et la tranquillité à la Treille Muscate de Saint-Tropez ; et enfin Jacqueline « Jackie » Thomas, la mère de Chantal, trouva, après son veuvage et une dépression, une nouvelle vie et sa liberté dans le Sud en oubliant les carcans de la vie familiale.  À l’instar de l’écrivain Stéphen Liégeard, hivernant régulier à Cannes, qui, dans son livre intitulé la Côte d’Azur, publié en 1887, inventa l’expression éponyme qui remplaça dans l’imaginaire collectif le terme anglais Riviera, Chantal Thomas, elle-même familière de Nice, se fait avec cet ouvrage, à l’écriture aussi limpide qu’une fin d’après-midi d’été dans un mas de Provence, le guide d’une région dont certains trésors ont disparu mais dont la beauté reste intacte. En revenant sur ces six portraits pour À Rebours, elle livre, sous le regard de Matisse, les secrets de la Côte d’Azur, aux charmes enivrants, thérapeutiques et propices à l’éclosion de toute forme artistique.     

À Rebours : Ces six portraits de femmes ont, avant d’être réunis en recueil, été publiés séparément dans le journal le Monde il y a deux ans. Ils ont été étoffés depuis en prévision de leur publication dans ce livre. Quels éléments en particulier avez-vous choisi de développer ?

Chantal Thomas : Les articles publiés dans le Monde avaient une longueur d’une demi-page à peu près. Le format était donc beaucoup plus réduit. Dans le cadre du recueil, j’ai développé, pour toutes les femmes dont j’ai brossé le portrait, la totalité de leur existence, en me centrant sur le fait de savoir ce qui, à leur arrivée à Nice, Menton ou plus globalement la Côte d’Azur ou la Provence, change dans leur rapport au monde ou à elles-mêmes (et plus précisément leur corps) et ce qui les conduit à devenir plus souples et plus ouvertes au bonheur. Car la Côte d’Azur est surtout cela, une ouverture sur le bonheur. Mais je ne peux pas dire qu’il y a, pour chacune, un élément en particulier que j’ai privilégié.

Ces femmes ont, entre autres points communs, d’être entravées (le titre d’un livre de Colette est d’ailleurs l’Entrave) : elles recherchent leur liberté à des époques (le XIXe et le XXe siècles) où la femme est encore assignée à un rôle, celui d’épouse et de mère. Ce désir d’indépendance prend forme et s’incarne dans leur installation dans la Riviera, en particulier Nice. Comment expliquez-vous l’attrait qu’a représenté Nice pour elles et en quoi symbolise-t-elle ce rêve d’autonomie par rapport aux règles patriarcales de l’époque ?

Chacune a une histoire très différente et cette idée d’indépendance prend donc une forme également différente selon la personne. Par exemple, les villégiature dans le Sud de la reine Victoria lui permettent de prendre quelques distances, même légères, avec le deuil de son mari Albert, qui a été très intense pour elle. Cependant, elle ne remet jamais en question la société patriarcale : elle est femme mais avant tout reine et ne veut absolument pas partager ce privilège inouï. Elle est aussi extrêmement autoritaire et fait peser sur les siens et sur ses choix politiques une forme de volonté rigoureuse. En revanche, elle retrouve un certain goût du bonheur et une plus grande joie de vivre en se rendant sur la côte. La Côte d’Azur l’y encourage, d’une certaine façon. Le cas de Katherine Mansfield, cette écrivaine néo-zélandaise qui est née justement sous le règne de Victoria et qui, pour le coup, manifeste explicitement et frontalement son désir de s’émanciper, est très différent. Elle le dit et le clame, comme Marie Bashkirtseff. Elles mettent toutes deux en question l’autorité patriarcale et profitent également de la seule possibilité qui s’offrait aux femmes, dans la mesure où elles ne pouvaient pas travailler ni gagner de l’argent, de vivre sur soi-même et de poursuivre une carrière artistique. Cette aspiration apparaît en toutes lettres dans le Journal de Marie Bashkirtseff, de même que dans celui de Katherine Mansfield et en filigrane dans toute son œuvre.

Le Sud représente l’évasion, la liberté, un leitmotiv dans votre œuvre. On pense par exemple à votre ouvrage, Comment supporter sa liberté. Cette liberté s’acquiert notamment par la nage, qui la symbolise, cette « brasse lente et vagabonde » que vous pratiquez et qui a fait l’objet d’un précédent livre, Journal de nage. Est-ce parce que la nage en mer embrasse l’immensité et met en évidence le contraste entre la petitesse du nageur ou de la nageuse seul(e) face à l’horizon ? Dans ce Journal, vous parliez ainsi d’une « propulsion dans l’intemporel ».

Oui, la nage est, pour moi (mais aussi pour beaucoup de lecteurs et de lectrices que j’ai rencontrés), un moyen d’évasion. Elle est ce qui vous allège : on n’éprouve plus aucune sensation de poids, ce que je trouve merveilleux, et nous confronte en effet à l’immensité de l’horizon. Quand on nage, on tourne le dos à la terre, à la plage, aux maisons qui se trouvent derrière, en gros à tous les soucis. C’est une sorte de dispositif de départ, c’est « se jeter à l’eau », comme on dit. Mais ce qui caractérise ces femmes, c’est que quatre d’entre elles savent nager : Bashkirtseff, Mansfield (mais qui, quand elle arrive sur la côte, est trop malade pour le faire), Colette et ma mère. Les autres ne nagent pas, car à l’époque, c’était encore très rare, d’autant plus pour les femmes. De plus, les séjours dans le Sud se faisaient surtout l’hiver ; on parlait d’ailleurs d’hivernants pour qualifier ceux qui s’y rendaient en villégiature. C’est seulement après la Première Guerre et surtout dans les années 30 que la Côte d’Azur est devenue un lieu de prédilection estival. Les Américains, notamment le couple Fitzgerald, ont lancé la mode des vacances l’été ; puis, en 1936, c’est l’ébranlement du Front populaire qui instaure les congés payés. Toutes les côtes ont été concernées et se sont ouvertes à une autre classe de la population.

Baudelaire a écrit dans Mon Cœur mis à nu : « Pourquoi le spectacle de la mer est-il infiniment et si éternellement agréable ? Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. […] Douze ou quatorze lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme sur son habitacle transitoire. » Vous retrouvez-vous dans cette définition ?

Oui, c’est une magnifique citation. D’autant plus que Baudelaire n’était pas un nageur, me semble-t-il. Il a consacré un poème à la mer, intitulé « L’homme et la mer », avec ce vers fameux : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » Il avait un rapport extrêmement intuitif et fort à la mer et à l’immensité.

Portrait de Mlle Sophie Cruvelli, de l’Opéra, par Karl Müller (1852)

Comme vous l’écrivez, « le déménagement de notre mère vers la Riviera, plus qu’un simple changement de région, était d’abord le choix de la lumière contre l’envahissement par le glauque de la dépression ». N’est-ce pas le cas de toutes ces femmes ? Et peut-être également de vous-même, puisque vous avouez que « l’enfouissement d’une douleur non vécue dans toute son ampleur et qui ressurgit des années après me guettait » ?

Oui, sauf éventuellement la première, la cantatrice Sophie Cruvelli, qui abandonne sa carrière à trente ans, alors qu’elle est au sommet de sa gloire, pour épouser le vicomte Vigier, un des hommes les plus riches de l’époque. Pour moi, il est impossible de savoir si, en renonçant à sa carrière, elle a le sentiment de perdre quelque chose ou non. Mais pour les autres, il est certain qu’elles abordent cette grande lumière, ce bleu des tableaux de Matisse, cette fantastique éclosion des fleurs, sur un fond de désir. Pour la reine Victoria, c’est le désir d’oublier son deuil ; pour Katherine Mansfield, il s’agit de sa douleur. Son désir, comme hélas des milliers de personnes à son époque, c’est de guérir de la tuberculose. Paradoxalement, la Côte d’Azur rime aussi avec la perte de la santé : on s’y rend pour se soigner mais c’est bien souvent vain. Quant à Colette, quand elle acquiert en juillet 1926, la Treille Muscate, située route des Canebiers à Saint-Tropez, elle vient de vivre son second divorce, elle a cinquante-cinq ans et a l’impression de commencer une nouvelle vie, plus indépendante. Enfin, ma mère se rend dans le Sud après son veuvage. Je pense que cet effet de comblement de la nature est d’autant plus fort qu’on le ressent et qu’on l’aborde dans un état de fragilité.

Pour en revenir à Sophie Cruvelli, une interprétation peut consister en ce qu’elle était en quête de quelque chose qui manquait à sa vie, d’où le fait, comme vous l’exprimez dans le livre, qu’elle disparaissait souvent sans crier gare avant une représentation, au grand dam de ses imprésarios ; cette quête a finalement abouti dans le Sud et c’est pour cela qu’elle s’y est installée.

Oui, elle était vraiment une des grandes voix de son temps. Il est dommage qu’on ne possède pas d’enregistrement, c’était bien sûr trop tôt… Verdi, Mendelssohn, etc. ont écrit pour elle. C’était la Callas de l’époque. Quelque chose m’a frappée à la lecture des articles qui lui sont consacrés : j’ai eu l’impression, à partir du moment où elle s’est installée à Nice, qu’elle est devenue une personne différente, beaucoup plus sereine. Elle a continué le chant mais uniquement dans le cadre de concerts caritatifs.

Son portrait ouvre le recueil ; elle est peut-être, de toutes les célébrités présentées, la moins connue de nos jours. Son parcours est étonnant puisqu’il se divise en deux parties : d’abord une jeunesse rebelle ; elle semble en effet être la plus insoumise de toutes, elle rencontre rapidement le succès dans toute l’Europe, a tous les compositeurs (comme Meyerbeer) à ses pieds. Ensuite, une vie rangée de salonnière, elle intègre la haute société mondaine de Nice et fait de cette ville le lieu où il faut être. Est-ce cette bipolarité soudaine qui vous a intéressée dans ce personnage et comment expliquez-vous ce revirement ?

Oui, et ce qui m’a intéressée également, c’est de faire revivre une grande cantatrice dont on ne sait plus rien de nos jours. C’est plutôt son mari, un grand horticulteur, qui a laissé des traces à Nice : je pense au parc Vigier, aux palmiers qu’il a introduits dans la ville et qui sont devenus emblématiques de la Côte d’Azur. La voix est ce qu’il y a de plus fragile et de plus fugitif ; en l’absence d’enregistrement, il ne reste donc plus rien de son œuvre à elle.

Ce chapitre est également l’occasion pour vous de brosser un portrait de Nice, elle-même divisée en deux, entre d’un côté la société aisée de la classe bourgeoise et aristocratique qui se retrouve au Cercle de la Méditerranée et, de l’autre, la société des pauvres, « les classes dangereuses qui menaçaient cette vie de musique et de fleurs » et qui n’ont accès aux premiers que pour demander l’aumône. Comme vous le précisez, les riches parlent de nombreuses langues sauf le nissart. Si la société était très polarisée dans son ensemble, diriez-vous que Nice en était l’exemple le plus représentatif voire caricatural de cette division entre classes[1] ?  

La villa Vigier

Absolument. Le vieux Nice était français depuis très peu de temps. En s’y établissant, cette société internationale, luxueuse, privilégiée, a le sentiment d’arriver au bout du monde. Il faut dire que c’était également très difficile d’accès. Ce qui a vraiment fait exister la Côte d’Azur, c’est le train. Auparavant, il était quasi impossible de s’y rendre. Il y a en effet un fossé entre les nouveaux arrivés et la population indigène, qui ne parle pas leur langue, qui leur paraît tout à fait étrangère et avec qui ils n’établissent que des relations de maîtres à serviteurs. C’est toujours vrai dans de nombreux endroits actuellement : les touristes se calfeutrent dans des Hilton et n’ont pas de contact avec les habitants.

La beauté du paysage est bien sûr incontournable, là où le ciel et la mer se répondent pour faire de ce lieu un camaïeu de bleu où tous les sens sont stimulés. Votre écriture immerge le lecteur dans les rues de Nice ou de Menton. Avez-vous conçu aussi cet ouvrage comme un voyage, non pas seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace ?

Oui, j’ai d’ailleurs été très contente quand, au festival du Livre de Nice, un lecteur qui est un guide de la ville m’a informée qu’il suivait mon livre comme une sorte d’itinéraire touristique et qu’il le conseillait à ses clients. Il y a en effet un côté « guide » dans ce livre, par rapport aux choses qui demeurent et à celles qui ont disparu. Je pense par exemple à la magnifique maison qu’occupait Marie Bashkirtseff sur la Promenade des Anglais, où il ne subsiste plus qu’une plaque. Une photo de cette maison apparaît d’ailleurs dans l’ouvrage. Même chose pour la maison qu’occupait Sophie Cruvelli dans l’actuel parc Vigier : il s’agissait d’un palais vénitien construit sur le modèle de la Ca’ d’Oro à Venise. Il n’en reste maintenant plus rien[2]. Il s’agit donc aussi d’un témoignage sur les incroyables destructions qui ont été opérées sur la Riviera au fil des ans et la sauvagerie des lotissements et des constructions. Nous avons assisté au même dénaturement sur la côte espagnole.

C’est en effet une certaine idée de Nice qui s’évapore. Cette Nice artificielle du XIXe, exotique, excentrique, reflet d’une richesse ostentatoire, qui n’est qu’un « décor », cette « ville-théâtre à l’architecture de caprice ».

Exactement. Ces personnes vivaient entre elles. Je cite justement une sorte de code de politesse ou de comportement où il est martelé qu’il faut faire très attention car, dans les villes balnéaires, on peut être conduit à fréquenter des gens qui n’appartiennent pas à la même classe sociale. Comme il s’agit de lieux où se rassemblent beaucoup de richesses, cela attire les aventuriers.

La Promenade des Anglais à Nice entre 1890 et 1910

Si vos portraits sont des récits biographiques qui restituent le parcours de ces femmes dans le sud de la France, il est également très fréquent que vous interveniez directement dans l’histoire par des inserts, si l’on reprend un terme cinématographique. Vous évoquez par exemple vos séjours en bordure du parc Vigier avec le fantôme de la vicomtesse. Au sujet de Katherine Mansfield, vous écrivez : « Je ne peux penser à sa jeunesse, à son innocence, à son insolence, si tôt punies, sans partager sa souffrance et son effarement. Sans m’effondrer avec elle », comme si vous ressentiez une proximité et une empathie pour toutes ces femmes et comme si leurs doutes et questionnements vous touchaient personnellement aussi.

C’est tout à fait vrai et c’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre : une demi-page pour chacune d’entre elles n’était pas suffisant. J’ai éprouvé l’envie de m’aventurer plus loin dans leur vie et, dans ce trajet d’accompagnement et de résurrection, je m’implique entièrement. Et chacune, à sa manière, me dit quelque chose. Il en va de même pour les lecteurs, je suppose.

On peut ressentir plus ou moins d’empathie pour ces femmes. La reine Victoria, par exemple, n’a pas l’aura sympathique ou pathétique dont bénéficient vos autres personnages. Vous parlez d’ailleurs d’une « absence d’aura spécifique propre » lorsque vous regardez des photos d’elle à Menton, Grasse ou Nice. Même si vous revenez sur l’épisode émouvant de son enfance corsetée dont elle essaye d’oublier les contraintes en s’évadant avec ses poupées, ainsi que sur l’amour fou qu’elle portait à Albert, la Victoria qui se rend sur la Riviera est une femme âgée, fragile et inaccessible qui tente désespérément d’allonger le peu de vie qu’il lui reste dans un dernier effort qui restera forcément vain. N’est-ce pas finalement le portrait d’une femme terriblement seule que vous avez brossé ? 

L’hôtel Excelsior Régina aux alentours de 1900

Je dois bien avouer que pour Victoria, je ne me projette pas. Tout comme je ne me projetterai pas pour Marie-Antoinette. La situation vécue par une femme de mon époque et par une autre de la leur est tellement différente qu’il est quasi impossible d’intérioriser leur vie. En revanche, pour Katherine Mansfield, Colette ou ma mère, bien sûr, je peux m’y livrer. Il faut bien se représenter que Victoria ne se déplaçait pas seule : elle arrivait sur la Côte d’Azur avec un premier train qui transportait tous ses bagages, ses chevaux, son âne, son ameublement ; il y avait également un second train avec ses serviteurs, les courtisans. C’était tout un protocole à respecter. Qu’est-ce que se sentir reine dans ce monde de cérémonies ? Il faut dire aussi qu’elle occupait cette fonction depuis l’âge de dix-huit ans, bien qu’elle se fût sentie reine bien avant car sa mère l’y avait préparée. Sans doute y a-t-il une solitude, mais il faut compter également sur un orgueil incommensurable et sur sa famille. Elle a eu neuf enfants, dont certains, d’ailleurs, sont liés à la Riviera : son plus jeune fils, Léopold, est mort à Cannes à l’âge de trente ans ; son fils aîné, le prince de Galles (futur Édouard VII) se rend souvent dans le Sud également… Il la désespère car il est joueur, libertin, dépensier, tout le contraire d’elle. Quand elle se rend sur place, elle est rejointe par ses filles, des cousins et cousines, des petits-enfants… On peut dire qu’elle est seule mais dans un univers très peuplé. L’hôtel Excelsior Régina Palace, qui existe toujours, a été construit pour elle, sur la colline de Cimiez ; elle y occupait soixante-dix chambres. Quand on pénètre dans le hall, on se rend compte de la démesure ; c’est un endroit prévu pour des concerts, des bals, des représentations… C’est à la mesure des rois et des reines.

Un autre personnage orgueilleux, c’est Marie Bashkirtseff, qui adopte une forme de rébellion dirigée contre son environnement familial : « cet écart déchirant entre son sérieux à étudier, se perfectionner, travailler, et un environnement qui ne lui parle que divertissement et frivolités. » Ce qui la distingue des autres femmes que vous décrivez, c’est qu’elle ne s’est pas exilée d’elle-même dans le Sud, elle a suivi sa famille, dont elle a souvent honte. Quel rapport a-t-elle entretenu vis-à-vis de la Riviera ? Elle en parle comme d’un « affreux désert » mais en chante aussi la beauté « à en devenir folle ».

Elle est représentative de la diaspora russe d’avant la révolution de 1917, puisque sa famille, qui est passée par Baden-Baden, Paris, etc., est arrivée à Nice en 1870 après la déclaration de guerre franco-prussienne. Elle y reste jusqu’à ses dix-huit ans environ. Elle est extrêmement sûre d’elle, belle, arrogante, riche, mais mon empathie vis-à-vis d’elle se concentre sur un point : son désir d’étudier. Elle se met à la rédaction de son journal en français à l’âge de douze ans et se révèle une grande artiste, dont la carrière est brisée par la maladie ; c’est un grand drame dans sa vie. J’ai choisi des femmes qui sont aussi exemplaires des malheurs de l’époque : Marie Bashkirtseff meurt à vingt-cinq ans, Katherine Mansfield à trente-quatre. Ces jeunes gens, si privilégiés par la naissance et la fortune, arrivent sur la côte avec un espoir de vie très limité. Marie est aussi admirable car, malgré son narcissisme et son égotisme, elle a des moments d’incroyable sincérité et tout son journal est écrit sous le signe de la vérité, contre les obstacles qui s’accumulaient envers les femmes qui souhaitaient devenir artistes. Quand elle commence son journal, qu’elle destinait déjà à la publication, elle pense qu’elle sera chanteuse ; elle observe à ce titre Sophie Cruvelli avec envie et même jalousie. Mais sa tuberculose, qui n’est pas diagnostiquée tout de suite (on pense alors qu’il s’agit de laryngites ou d’angines), lui fait perdre sa voix. Elle renonce au chant et c’est pour cela qu’elle se lance avec énergie dans la peinture, domaine dans lequel elle se révèle tout aussi douée.

Marie Bashkirtseff, Autoportrait à la palette, vers 1883

Katherine Mansfield, elle, a un parcours tragique. Elle se rend dans la Riviera pour améliorer sa santé puisqu’elle est aussi tuberculeuse mais cette quête d’une santé retrouvée est désespérée. Elle est une « poupée cassée » à l’image de sa poupée japonaise brisée. Vous êtes vous-même directement affectée par sa mort puisque, dans le passage le plus émouvant du livre, vous précisez que vous êtes au bord des larmes en pensant à elle. Quel aspect de sa personnalité vous a le plus touchée ?  

Tout d’abord son innocence. Elle arrive à Londres à quinze ans pour entrer au collège et y revient quelques années plus tard ; elle décide d’y passer sa vie. Elle n’a aucun désir de mariage ou de famille et se jette dans l’inconnu, en vivant comme les jeunes filles dans notre société d’aujourd’hui. Elle le paye évidemment très vite, dans le sens où elle tombe enceinte ; le père, qui était aussi jeune qu’elle, disparaît, elle perd son enfant, elle tombe ensuite malade à la suite de cette fausse couche ou de cet avortement. Son corps intériorisera toutes les difficultés qu’elle rencontre dans son existence : elle a peu d’argent et se retrouve seule dans un Londres insalubre. C’est aussi la raison pour laquelle tant d’Anglais se rendent sur la Côte d’Azur où l’air est plus respirable. Il faut imaginer, pour les populations pauvres, ce que cela représentait de vivre dans des logements humides et non chauffés. Elle-même y attrape la tuberculose et, pour tenter de la soigner, se rend dans le Sud. Elle se vit dès lors comme artiste et je suis très sensible à son désir de liberté pure.

Colette est la femme dont vous semblez la plus proche. Vous vous retrouvez dans son rapport à l’écriture (que vous découvrez à quinze ans), à la féminité et au corps (« Je me suis librement projetée dans le corps délié de Claudine » ; Mansfield a elle aussi ressenti la même chose). D’ailleurs, vous éprouvez le même plaisir de nager et avez l’amour du sport en commun. Vous indiquez aussi que Colette vous a sauvée de « la glu de la culpabilité ». Plus que le Sud, la littérature aussi a un effet thérapeutique et libérateur. 

Colette vous sauve de toutes les culpabilités. Si on lit Claudine à l’âge de quinze ans (qui est aussi l’âge de Claudine), on se place du côté de l’envie de rire : Claudine est espiègle, malicieuse, moqueuse… Dans Claudine à l’école, il est intéressant de remarquer qu’elle est élevée par son père, il n’y a pas de mère. Cette dernière apparaît bien plus tard, dans la Maison de Claudine. Pourtant, la mère est la personne qui a vraiment éduqué Colette. Dans la série des Claudine, la mère est complètement effacée, ce qui laisse la jeune fille, qui est un modèle de gaieté, tout à fait libre de grandir en sauvageonne, alors que le père est inexistant et perdu dans ses études. Cela m’a enchantée car j’ai grandi sur la plage et je me suis sentie très proche de cette liberté qu’elle éprouve au contact de la nature.

Contrairement aux autres, Colette a découvert le Midi par amour, celui qu’elle éprouva pour Maurice Goudeket. Le Sud a été comme une révélation et la mer est pour elle un appel à la liberté. Son attrait pour le Sud relève donc beaucoup de l’ordre du sentiment : elle se libère de la tutelle de l’homme qui l’a fait souffrir ; l’achat de sa villa est synonyme d’indépendance sentimentale. « Le beau temps tient lieu de bonheur sentimental », comme elle dit.

Katherine Mansfield s’appuyant sur le balcon de la terrasse de la villa Isola Bella à Menton, photographie prise par Ida Baker en 1920.

Oui et elle y fait aussi la découverte d’une autre campagne, celle de la Provence et de Saint-Tropez. À cette époque-là, c’était une terre de paysans et de pêcheurs. Elle y achète une maison seule, avec son propre argent. On a du mal à se le représenter maintenant mais c’était alors un monde inexploré, épargné par les touristes. Elle la vendra en 1939 au moment où le tourisme deviendra menaçant et oppressant pour elle.

Votre mère clôt le récit mais elle en est aussi, en quelque sorte, l’origine (« la figure initiale de cet éventail de destins féminins ») puisque vous aviez déjà abordé son parcours dans Souvenirs de la marée basse. Un livre dans lequel l’eau et la nage occupent une place primordiale ; en effet, il s’ouvre sur la description des brasses qu’effectue Jackie dans le Grand Canal du château de Versailles. Peut-on dire que Femmes sur fond azur est une suite de cet ouvrage ?

Oui, c’en est la continuation, ainsi que de Journal de nage. Une sorte de prolongement. Certains auteurs écrivent des séries d’un livre à l’autre ; et d’autres, dont je fais partie, écrivent un livre qui tend plusieurs ramifications possibles. Consciemment ou inconsciemment, nous sommes à l’écoute de ce que ce livre nous propose comme futur. Dans Souvenirs de la marée basse, j’entreprenais un travail de réconciliation avec ma mère et un paysage. Je me situais dans le sillage, aussitôt évanoui d’ailleurs, de sa nage. C’était tout le paradoxe qui consistait à fixer quelque chose qui vous échappe. La mémoire, c’est aussi cela. Et Femmes sur fond azur continue également Journal de nage car il s’agit d’une autre exploration de ce paysage et de cette beauté. Je pense très souvent au Japon et à la sagesse qui se trouve dans les haïkus : cette recherche d’un accord aussi entier et musical que possible avec l’environnement dans lequel on se trouve.

Vous avez développé une relation particulière avec votre mère. Hyperactive, tombée dans la dépression car bridée dans son désir de liberté (« elle allait nager en catimini »), se sacrifiant au nom des conventions et fondant une famille parce qu’il le faut, elle « recommence sa vie » une fois veuve en déménageant dans le Sud. Elle vit donc enfin pour elle. Pendant longtemps, vous ne vous êtes pas comprises. Mais une fois dans le Sud, le lien s’est renoué entre vous. Encore une fois, cet endroit a une vertu thérapeutique. Est-ce cela qui vous a permis de « pardonner » à votre mère, si différente de vous ?

C’est un chapitre de quinze pages, j’ai donc dû, sur cet espace réduit, résumer une réalité qui s’est matérialisée beaucoup plus progressivement. La femme que j’ai trouvée dans le Sud a gagné ma sympathie, davantage que celle que je connaissais, enfant, sur la côte atlantique. Je crois que cette manière qu’a eue ma mère de céder aux conventions était très répandue à cette époque, et elle l’est toujours d’ailleurs. Il y a des femmes qui se réalisent et s’accomplissent entièrement dans le fait de fonder une famille et dans leur rôle de mère et d’épouse ; mais pour d’autres, ce n’est pas aussi simple. Lors des rencontres que j’ai faites en librairie, de nombreuses femmes m’ont dit comprendre cet état dépressif qui a touché ma mère. L’époux rentre le soir et raconte sa journée mais la femme, qu’a-t-elle comme récit ?

Colette et Maurice Goudeket dans les années 20 sur la terrasse de la Treille Muscate

Matisse traverse aussi en filigrane le récit, depuis le Nu bleu de la couverture. Le peintre a aussi eu sa période niçoise et l’on pense bien sûr à la chapelle du Rosaire de Vence. Peut-on dire que, par l’usage de son bleu (dans ses nus ou sa série sur la Villa Bleue) et de ses couleurs éclatantes qui traduisent la lumière de Nice (lui qui disait : « Quand j’ai compris que chaque matin je reverrais cette lumière, je ne pouvais croire à mon bonheur. Je décidai de ne pas quitter Nice, et j’y ai demeuré pratiquement toute mon existence »), il est le peintre qui a su le mieux restituer Nice et le « bleu marine foncé du ciel et de la mer » dont parle Mansfield ?

Oui, assurément ! J’ai, pour ma part, beaucoup apprécié New York, et quand Matisse s’est rendu lui-même là-bas, il a dit : « C’est l’autre lumière qui aurait pu me donner envie de rester. » Je pense bien sûr beaucoup à lui quand je suis à Nice, car il est justement celui dont la peinture a peu à peu tendu vers une recréation du paysage qu’il avait sous les yeux, celui de la baie des Anges, des palmiers, des fleurs, tout ce qui est enchanté et dont je parle dans le livre. Matisse y est partout en filigrane : son bleu, la simplicité de son trait, d’une souplesse et d’une sûreté extraordinaires. J’évoquais les haïkus, qui sont un des versants artistiques qui bordent ce livre ; l’autre est Matisse. Je me sens proche de lui car c’est un homme du Nord qui a découvert le Sud tardivement et qui ne s’y est pas acclimaté tout de suite. Il a apprivoisé progressivement cette beauté, et il a appris à la déchiffrer et à en rendre compte. Il est intéressant de noter que l’un des premiers tableaux de Matisse est consacré à la baie des Anges par temps de pluie (à cette époque-là, il résidait dans un hôtel qui donnait directement sur la mer) ; un peu comme s’il montrait de Nice ce qui lui est le plus familier, pour se diriger ensuite vers le beau temps, comme dirait Colette.

La Riviera est une parenthèse de bonheur. Seule Vigier semble avoir été heureuse tout au long de sa vie. Le Sud n’est pas forcément synonyme de bonheur assuré car on peut finir par le quitter comme Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield ou Colette. Mansfield a semblé le trouver ainsi que l’inspiration dans sa villa Isola Bella dans la senteur de pin et de menthe mais, comme vous le précisez plus loin, elle y éprouve « le désespoir de sa solitude » et « le paysage paradisiaque s’est renversé en son contraire ». N’est-ce pas un bonheur en trompe-l’œil ?  

Je ne crois pas. Encore une fois, chaque histoire est singulière. Mais pour beaucoup, le Sud est très dur. Si le soleil et le bleu suffisaient à apporter le bonheur, toutes les histoires seraient résolues. Aucune n’a décidé de rester dans le Sud, hormis Sophie Cruvelli, qui commence une autre histoire après son mariage. Les autres ne font que passer. Le cas de Katherine Mansfield est particulièrement tragique puisqu’au moment où elle aperçoit cette beauté extraordinaire qui l’entoure et se rend compte à quel point elle aime la villa Isola Bella, à Garavan, dans les hauteurs de Menton, elle est obligée de constater que le soleil ne la guérit pas et que son état empire. Elle se rend alors en Suisse dans un dernier effort puis renonce à l’idée de guérir et rejoint Georges Gurdjieff, un mystique qu’on a pu qualifier de charlatan. Il habitait près de Fontainebleau, à Avon, et avait constitué une sorte de petite communauté de fidèles. C’est là qu’elle est morte et enterrée. Pour elle, le Sud, c’est le renoncement et la lucidité sur son état. Elle l’a quitté pour un autre type d’émotion, l’émotion spirituelle. Elle était passionnée par Dostoïevski et les poètes russes, elle a donc rejoint quelque chose qui l’animait depuis toujours, cette sorte d’exaltation spirituelle.

Henri Matisse, Tempête à Nice, 1919-1920

« Est-il donc possible qu’on puisse se renouveler ? » demande Katherine Mansfield. Votre réponse est-elle alors oui ?

Oui, assurément ! C’est quelque chose qu’on constate quand on habite Nice et quand on y passe l’hiver. Mais c’est vrai aussi au Portugal ou au Maroc : de nombreuses personnes âgées viennent s’y fixer, non avec l’idée qu’ils vont recommencer leur vie à zéro, mais bien plutôt dans l’idée que le temps de loisir qui est désormais à leur disposition doit être vécu autrement, dans la douceur et la contemplation. En tout cas, j’espère que c’est ce qui les anime. Je pense qu’on peut changer sa vie ; même si l’on ne peut pas se changer complètement soi-même, on peut néanmoins faire des choix qui nous révèlent d’autres ressources, nous ouvrent d’autres voies. Et si l’on ressent son existence, son métier, une relation comme une prison, il faut mettre toute son énergie pour s’en évader. Cela n’est pas facile, parce que c’est comme un saut dans l’inconnu, mais pour sûr il vaut mieux prendre ce risque qu’attendre le temps de la retraite pour réaliser son rêve. C’est à chacun d’inventer sa Riviera.

 

[1] « Hors du Cercle, tout pouvait arriver, hors du Cercle régnait la cacophonie, à côté des chants des lavandières du Paillon, des pêcheurs de la plage des Ponchettes et des marchands ambulants, s’élevaient, de jour, vis-à-vis du palais Vigier, ceux des bagnards, coiffés d’un bonnet rouge, suants, affamés, battus, désespérés, enchaînés à casser et faire exploser la roche de la colline du Château. De nuit, il n’était pas rare d’entendre, à travers les fenêtres en ogive, les bruits de leurs bagarres, les voix impuissantes de leur rage. » (page 45)

[2] Le Palais vénitien des Vigier a été détruit en 1967.

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