Langues vivantes : Luis Sagasti entre Borgès et Quignard

Un ami, un soir, m’a raconté une anecdote amusante. Celle-ci s’était déroulée durant la Seconde Guerre mondiale, peut-être en 1942, plus vraisemblablement 1943. Un bataillon allemand fort de plusieurs centaines d’hommes avait été chargé de localiser et d’annihiler un village normand qui, savait-on dans les hautes sphères du Reich, avait témoigné de nombreux faits de résistance. Longtemps, les compagnies tournèrent dans le bocage. Ses hommes menaçaient, interrogeaient paysans et veuves, lesquels s’évertuaient à les orienter avec plus ou moins d’exactitudes. Pendant des mois, le village demeurait introuvable, comme la fin d’un livre. Ou son début… Il faut le dire d’emblée, la chose martiale a une liaison secrète avec la littérature. Dino Buzzati, Ernst Jünger ou Julien Gracq en témoignent. Avec son nouvel ouvrage Langues Vivantes paru cette année aux éditions do, Luis Sagasti l’affirme de nouveau. Dans son chapitre intitulé « Histoire d’un poème », l’écrivain et critique d’art argentin décortique la naissance d’une poésie durant la Grande Guerre. Gustave Chalier, soldat fusillé pour désertion, laisse à son commandant un texte dont ce-dernier envisage instantanément la portée universelle. En trois pages, Luis Sagasti raconte comment le commandant divise le poème en trois et confie chacune de ses parties à un soldat, de sorte que sa langue, par l’effet de la transmission et du morcellement, survit à son auteur tout en conservant sa force.

Il en va de même de l’écriture de Luis Sagasti. Fragmentaire et constellaire, elle autorise le lecteur à sentir affleurer le secret de la littérature. Non pas le temps d’un seul chapitre, mais tout au long d’un livre dont les multiples récits, facettés comme des diamants qui se réfléchissent les uns les autres, se déploient dans l’espace et le temps. Un tableau de Matisse, une page du journal d’Agota Kristof, quelques notes de Nick Drake, les peintures carcérales de Purvis Young ou celles, immémoriales, de Lascaux… À l’instar du poème écrit par Gustave Charlier, les prétextes choisis par Luis Sagasti trouvent leur intensité dans leur forme éparse. Il en résulte un chapelet d’aphorismes englobé dans une promenade en pointillés, proche de ce qu’a pu livrer W. G. Sebald avec Les Anneaux de Saturne (1995) ou, plus encore, avec Austerlitz (2001).

Blaise Pascal et Michel de Montaigne, bien sûr, ont donné ses lettres de noblesse au genre digressif ; et notre temps a encore vu des Français se prêter à cet exercice. La forme éclatée fut privilégiée par Georges Perec, que ce soit avec les souvenirs regroupés dans Je me souviens (1978) ou les connaissances du monde réunies dans Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien (1982). Pendant trois jours, depuis le café de la Mairie où il s’était installé, Perec prétendait rendre visible « ce qui ne se remarque pas […] : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. » Cependant, Sagasti procède aussi du jeu, empruntant par là à l’Oulipo. Peut-être a-t-il lu François Le Lionnais… Et a-t-il lu Pascal Quignard ? Probablement pas, tant il est certain que les hommes, à des kilomètres et à des siècles de distance, acquièrent les mêmes intuitions. Quignard, avec ses fameux Petits Traités (1991), s’est livré à une entreprise similaire à celle de Sagasti. Concentrant une somme érudite d’anecdotes, de réflexions et de références venues de la philosophie, de la musique, de l’art et de la vie quotidienne, l’auteur de Tous les matins du monde (1991) a cherché à comprendre l’humanité et le monde à travers le langage — qu’il soit écrit ou visuel.

Sagasti, sans doute par sa nationalité, n’échappe pas non plus à l’influence de Borgès. Sa façon de compulser les récits renvoie à l’idée une bibliothèque infinie où l’érudition n’est jamais un savoir éteint mais un feu puissant, susceptible d’alimenter tous les imaginaires. La bibliothèque de Sagasti n’est toutefois pas tout à fait borgésienne : selon ses propres mots, l’auteur préfère « les livres qu’on ne peut pas facilement ranger sur une étagère. ».

Ses évocations sont autant de vagues qui se succèdent, laissant les images remplacer les mots. Rien d’étonnant quand on sait que Luis Sagasti fut, de 1995 à 2003, conservateur au Musée d’Art Contemporain de Bahía Blanca, pour lequel il a rédigé de nombreux catalogues d’exposition. Plus que de commenter les anecdotes, il les collectionne, les dispose les unes par rapport aux autres, à la manière d’un cadavre exquis, nous laissant le soin de recomposer la plus totale des figures — si cela est possible.

Est-ce un hasard si Langues Vivantes s’ouvre sur une photographie de Ludwig Wittgenstein ? La Maîtresse de Wittgenstein (Wittgenstein’s Mistress), publié chez P.O.L. en 1991, a fait de son auteur David Markson un autre grand assembleur de fragments érudits. Ce-dernier avait même, dix ans plus tard, publié This Is Not a Novel (2001), œuvre expérimentale amalgamant anecdotes, aphorismes et citations d’artistes.

Au bout du compte, si compte nous n’avons pas perdu, Langues vivantes, en visant l’œuvre totale, se révèle un fragment d’univers. À travers l’évolution des langages, son récit constellé, à cheval entre la rigueur documentaire et la divagation poétique, témoigne de l’impossible dévoilement d’une signification universelle. Mais faut-il encore vouloir la dévoiler ? Après Luis Sagasti, convenons avec George Perec, Blaise Pascal, Pascal Quignard et tous ces promeneurs, que l’anecdote est peut-être, la poésie mise à part, la forme la plus capable de nous laisser entrevoir le sens caché du monde.

Comment ne pas songer à celle que m’avait confiée mon ami ? Comment ne pas songer à ce patelin normand traqué par les Allemands ? En définitive, le village n’existait pas. Ou plutôt, il n’existait plus. Il avait été rasé dès le début de la guerre. Cette dernière s’acheva sans qu’une seule compagnie ait pu en trouver la trace. À quoi bon vouloir absolument trouver ce qui ne peut pas l’être ? La langue, comme toute force, possède ses limites. Le poète sait les reconnaître pour mieux s’en faire des amies — dans le sens où l’entendait Montaigne de La Boétie. Il joue avec elles comme avec un danger excitant, tourne autour, les devine avec pudeur sans jamais les compromettre.

Article rédigé par Guilhem Barbet

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