Stay Free de Patrice Jean ou le naufrage tragique des utopies

Patrice Jean vieillit, ses lecteurs aussi ; le mal est universellement répandu, mais combien d’auteurs attaquent vraiment sa paroi ? Le froid s’empare de nos membres raides, et il ne nous reste plus qu’à nous tourner vers le passé, avant que sa lumière ne cesse de nous parvenir — à moins qu’elle ne nous ait dépassés depuis longtemps ?

Je digère depuis quelques jours Stay Free (Le Cherche Midi), qui a fait resurgir ma propre jeunesse, quand je pensais conquérir le monde avec ma guitare électrique, et mon groupe. Symétrique avec son avant-dernière œuvre, La Vie des spectres, Stay Free est à nouveau le récit d’une désillusion (thème qu’on retrouve dans Tour d’ivoire, ou La Poursuite de l’idéal, voire Le Parti d’Edgar Winger), celle de lycéens nantais qui rêvent de changer le monde à coups de riffs ravageurs, et qui se fracassent contre le mur tagué du réel. Les politiciens ne sont que des vicelards qui excellent à mentir, les jolies filles préfèrent sortir avec des garçons bien nés, et les belles âmes de gauche, des bourgeois révolutionnaires du dimanche qui se paient de mots devant le petit personnel qu’ils exploitent.

L’idéalisme, sorte de drogue dure, finit toujours mal, et seuls les rêveurs — on pourrait dire lecteurs —peuvent espérer survivre au milieu de toute cette fureur, transportés par Jean dont la gaffe sûre et souple mène toujours aux confins de la vie, ce destin des hommes en forme de brume tiède et grise, piège où disparaît tout « jeune » s’étant imaginé une existence brillante et mouvementée, comme on descend des rapides. Tous les chemins mènent au Styx.

© Nicolas Guilbert

Sans doute la plus personnelle de ses œuvres, Stay Free est un livre façonné avec tendresse. Jean, esquivant l’emphase, y déroule une nostalgie jamais méchante pour un monde disparu, avec au fond d’une eau — où l’on a encore pied — les espoirs, les utopies, les croyances politiques d’une époque révolue, mystérieuse et majestueuse comme ces épaves oubliées loin du soleil. Proche et respectueux de ses personnages, il les a laissés libres d’être naturels, en évitant de leur plaquer à distance son ironie d’homme mûr, ce rire si particulier qu’on peut apprécier dans ses autres romans.

Histoire vraie et vivante, remuante comme un enfant à qui l’auteur aurait tenu la main pendant 300 pages (avant de le laisser partir, pour mieux en faire le deuil), dénuée de cynisme mais aussi, peut-être, de la drôlerie jeanesque habituelle (on est loin de Louis le Magnifique ou de la philosophie selon Bernard). Plus désespéré que jamais — donc plus baudelairien qu’aymesque — le style se dépouille de plus en plus, visant l’indépassable horizon flaubertien, où Jean n’a de cesse de naviguer.

On espère pour ce livre un grand succès populaire, et des prix en pagaille, pour qu’enfin son auteur recueille la reconnaissance universelle que son talent mérite, celle qui le place — de son vivant — près des grands écrivains du temps, et de ceux qui avaient fait de cet ancien pays qu’on appelait France, la Rome de la littérature.

Article rédigé par Thomas Desmond

Auteur/autrice

Verified by MonsterInsights