Les Tendresses de Zanzibar, aux éditions du Rocher, c’est l’histoire d’un homme retranché, barricadé dans ses reliques – ferrailles miniatures, bibelots, souvenirs en toc et en or mêlés – qui regarde venir la fin. La maladie, la femme aimée qui s’efface, et lui qui s’accroche… à quoi ? À des images. À une langue. À un passé qui n’en finit pas de revenir cogner aux vitres. Un roman d’amour, oui, mais sous cloche. Asphyxié presque. Et d’autant plus vibrant.

Thomas Morales, on le connaît pour ses chroniques, ses élégies patinées, son dandysme singulier – une plume de collectionneur, toujours entre la vitrine et la mémoire des choses. Ici, il pousse plus loin : il ne décrit plus seulement le monde, il s’y engage pleinement. Il fait de la phrase un terrier. Et la langue s’y déploie autrement.
Dès l’ouverture, ça vous saute à la gorge : « Rien ne peut m’arriver. Je suis à l’abri, dans ma soupente » – et déjà, quelque chose tremble. L’abri ? Une illusion capitonnée. Et tout le style est là : accumulation, suffocation douce, inventaire à la Prévert sous Lexomil. Les objets s’empilent comme pour retarder l’effondrement : « Vieilleries et pacotille sur ma cheminée… formats poche aux couvertures colorées par milliers… façon mikado géant. » Ça tangue, ça déborde, ça refuse le vide. Une écriture qui colmate.
Morales déploie une phrase longue, sinueuse, travaillée, où chaque détour semble porter une nuance supplémentaire. Et puis, tout à coup, ça perce. Brut. « La maladie est cette terre brûlée qui envahit tous les recoins de l’existence. » Là, plus de brocante. Plus de clinquant. Seulement le réel qui ronge. Et ça touche.
Le cœur du livre, c’est cette histoire d’amour hors norme, presque hors monde. Une fusion contre les autres, contre le social, contre la reproduction même : « Nous nous en foutions éperdument. » Ils marchent, ils s’isolent, ils s’inventent une géographie intime – Paris comme labyrinthe affectif. C’est beau, intense, enveloppant. Une bulle qui se densifie à mesure qu’elle se construit.
Et le style épouse ça : des phrases qui s’enroulent, se reprennent, s’enrichissent – pleines de références, de noms, de clins d’œil. Jorge Luis Borges, Emmanuel Bove, Ennio Flaiano… ça éruditionne, ça circule, ça tisse un réseau souterrain où le texte dialogue avec d’autres voix. Morales écrit comme il habite son livre : par couches successives, par sédimentation affective, mêlant le trivial et le sublime.
Et quand il allège, quand il laisse affleurer une forme de simplicité, alors tout s’éclaire. Sur les corps, par exemple : « Les peaux… se reconnaissent… elles s’accordent comme ces musiciens d’orchestre… ». Là, plus de filtre. Seule une vérité fragile, presque primitive.
Au fond, Morales ne raconte pas seulement une histoire d’amour : il tente de sauver ce qui peut l’être. Chaque phrase devient un geste de retenue, une manière de dire non à l’effacement. Et si tout menace de disparaître, il reste cette langue – dense, vibrante, habitée – qui continue de battre, coûte que coûte.