Quitter ce lit que je fais tous les matins et qui me défait à chaque fois. Me lever avec la violence plein les poches.
Voilà le programme si vous le voulez bien. (0 pas)
Matthieu Lorin nous invite dans Cartographie d’une rancune (éditions de la Crypte, 2025) à l’accompagner le temps d’une balade. Dès les premiers vers (ci-dessus), l’auteur installe une tension entre l’aveu d’une usure et le tentation d’un programme. Or, ce programme ne prévoit pas de réconciliation. Le narrateur a en effet lui-même conscience que l’horizon d’attente est bouché. Il l’annonce au lecteur par le nom qu’il donne au lieu de son conflit : Marne-la-Poisse (88 pas).

Espace géographique, espace intime : une poésie des territoires intérieurs
Habiter un espace, c’est habiter ses contraintes. À Marne-la-Poisse, on croise une femme dont les craintes sont des volcans (672 pas), des rues qui jurent à pleins poumons (1442 pas). Le lieu de la souffrance construit la souffrance de celles et ceux qui y habitent, et par ce message, l’auteur adhère moins à la fortuna latine (ou au destin) qu’à une lecture constructiviste des affects. Mais quelles sont les causes de ces affects ? C’est peut-être la question centrale de ce problème, que Matthieu ne fait que soulever sans jamais donner de réponse fixe. En revanche, il réaffirme le lien entre exploration extérieure et intérieure, et fait de la balade, un objet d’introspection.
Une poésie des affects
La poésie de Matthieu Lorin est une poésie de la matérialité physique des sentiments. Exemple :
À force de cogner le plâtre de la déception, elle se promène en moi comme un caillot (4112 pas).
N’en déplaise aux pourfendeurs du sentiment, qui lui préfèrent une poésie conceptuelle, l’auteur s’inscrit dans une écriture des affects qui continue d’exister, tant dans le champ éditorial que sur les réseaux sociaux. Surtout, il ancre son objet poétique dans une sensorialité (visuelle le plus souvent) précieuse dans une société où notre capacité à toucher, voir, sentir, est mise à mal.
La langue et l’image pour éclairer notre rapport au monde
L’auteur signe Cartographie d’une rancune, dans le style qu’on lui connaît depuis ses précédents ouvrages : une écriture tenue, très dense en images et en métaphores. Dans cette balade, ce procédé agit paradoxalement comme l’impossibilité de dire le mal qui ronge Marne-la-Poisse. La mémoire est trop lourde, la souffrance indissociable du sujet qui la porte. La clé réside alors dans le mensonge. Se cacher dans la langue pour accepter de vivre.
Rentrer barricader ma mémoire […]
Je veux des volets aussi épais que les épaules de mon père. (8815 pas)
Matthieu Lorin éclaire ici notre rapport au souvenir, aux maux présents et aux angoisses de l’avenir : c’est le mensonge qui nous permet de tenir tous ensemble ces aspects de notre existence. Le langage n’est plus, comme on voulait naïvement le croire, l’outil qui nous aide à trouver le chemin de la vérité. Il est la manifestation de nos représentations partielles du réel. Celles qui permettent à chacune et chacun d’habiter leur Marne-la-Poisse.
Article rédigé par Rémi Letourneur