Joris-Karl Huysmans – La passion de l’art

Publiés initialement en 1905, ces essais sur trois œuvres de peintres médiévaux, Trois primitifs, apportent un éclairage subtil sur deux pans de la vie et de l’œuvre de Huysmans : la critique d’art et la conversion mystique au catholicisme. Plus que des essais d’art, un miroir promené le long d’une foi complète mais douloureuse.

  

À Rebours : un titre, un choc. De Joris-Karl Huysmans (1848-1907), le lecteur avisé connaît surtout ce roman, pointe avancée de l’esthétique fin-de-siècle en littérature française, qui mêle décadentisme, cynisme, mysticisme, et dont Huysmans restera à jamais le héraut. À ses débuts, l’auteur, obscur fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, se fait le défenseur du naturalisme zolien avant de rompre avec cette école trop scientiste, pour explorer les voies du symbolisme et « les tendances vers l’artifice » (À Rebours). Le « grand roman », héritier de l’épopée antique, a quitté l’Hexagone en cette fin de XIXe siècle pour s’installer en Russie avec Gogol, Dostoïevski et Tolstoï. En France, les écrivains cherchent à s’évader par tous les moyens : expérience mystique traduite par le symbolisme ou par la conversion, littérature de voyage, cynisme traduit par le décadentisme, fascination pour les correspondances avec un autre monde.

Vierge allaitant l’Enfant de Robert Campin

Huysmans, lui, est tiraillé par ses pulsions intimes et littéraires contraires, incompatibles, extrêmes, qu’il réussira pourtant toujours à fusionner dans ses romans (Là-bas, En route). Désespéré de raison, mystique de volonté, ce curieux de la Kabbale et du satanisme se tourne vers le catholicisme au tournant du siècle. Quêteur de Beauté, Huysmans s’intéresse dès le début à la peinture pour devenir critique d’art (découvreur d’un certain Manet en 1877, puis de Monet, Degas, Cézanne). Le converti catholique consacre dès lors sa recherche de Beauté à l’analyse de l’art religieux. Publié deux ans avant sa mort, le recueil de critiques Trois primitifs, réédité en 2006 par les éditions Manucius, dévoile les talents littéraires et esthétiques d’un Huysmans qui s’inscrit dans la grande lignée des romanciers-critiques d’art, qui va de Baudelaire à Malraux en passant par Proust.

La Florentine de Bartolomeo Veneto, vers 1520

Le sentiment premier face à Dieu

Ce livre, écrit au crépuscule d’une vie dévouée à l’art et venue sur le tard au catholicisme, se compose de l’analyse et de la critique de trois œuvres religieuses : le Retable d’Issenheim de Mathias Grünewald, La Florentine de Bartolomeo Veneto et La Madone allaitant l’Enfant Jésus de Robert Campin. Le choix de trois tableaux peignant des scènes d’inspiration religieuse rejoint les centres d’intérêt de l’écrivain pétri de cette foi, conquise à la force d’une quête insatiable d’Absolu. Mais elle signe aussi l’intérêt de Huysmans pour les « Primitifs ». Dans le Retable de Grünewald, le Christ est représenté notamment comme un Dieu dont le corps s’efface progressivement pour marquer sa déité. Mais ce même corps, décharné, squelettique, se livre, encore accroché à la croix du supplice, à la putréfaction, à la désintégration des tissus, à la mort des organes vitaux. Et, dans un style à la fois clair, sobre, didactique, Huysmans laisse comprendre à nouveau sa fascination pour ce que cette scène a de décadent, rappelant la matérialité humaine, trop humaine, du corps du Christ.

Du Nouveau ? Ah non, pourtant !

Chacun à leur manière, ces primitifs médiévaux renvoient à Huysmans un miroir révélateur. Nommés ainsi parce qu’ils furent les premiers à peindre au chevalet et non sur les murs, les enluminures ou le vitrail, Grünewald, Veneto et Campin représentent le travail isolé du peintre dans son atelier, si proche de l’individualisme dans la création, magnifié par les romantiques du XIXe siècle et que le solitaire Huysmans éprouve jusque dans une retraite spirituelle à la fin de sa vie. Mais ce sont bien leurs styles que l’écrivain glorifie dans ce livre, mêlant noirceur et lucidité, allégorie spirituelle et réalisme cru, vénération chrétienne et inscription dans la gangue quotidienne.

Ces trois études, Huysmans les mène dans son style, avec un vocabulaire technique qui n’altère en rien la fascination pour ces œuvres médiévales. Il faut dire que le Moyen- Âge a de quoi fournir des points communs avec l’esthétique fin-de-siècle et la foi de l’écrivain. Et la lecture des ces trois essais, aux confins de la critique d’art et de la confession littéraire, éclaire différemment les paroles du personnage de Là-bas, autre chef d’œuvre de Huysmans : « Si je suis logique, j’aboutis au catholicisme du Moyen- Âge, au naturalisme mystique ; ah non, par exemple, et si pourtant ! »

Article rédigé par Olivier Stroh

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