Huit yeux dans la forêt, une araignée inconnue, une femme qui la traque : dès les premières pages de Vulnérées (aux éditions Æthalidès), Christophe Scotto d’Apollonia installe un monde où la science frôle le fantasme et où la difformité peut devenir une forme de beauté. Olympe, arachnologue au crâne déformé et au regard singulier, baptise sa découverte Achaïa. Elle ne sait pas encore que cette araignée va prendre dans son existence une place qui dépasse largement la zoologie

Il faut surtout lire la phrase de Scotto d’Apollonia à voix haute pour mesurer sa démesure. Dès l’ouverture, l’araignée apparaît ainsi :
« Sous un soleil qui tel un œuf éclaté éclaboussait le ciel, à travers le feuillage épandu des troncs griffus, dans l’atmosphère suffocante d’humidité baveuse, se distinguaient huit grands yeux d’une phosphorescence pointilleuse, repliés dans une cavité soyeuse, hospitalière, étendue de fils poisseux. La muse y demeurait, curieuse du prétendant à caresser de ses crochets, à liquéfier de ses baisers, à sucer de ses mandibules, afin que sa proie d’amour, sa mâle proie offre sa chair, séminale et musculaire, à l’épouse et à la mère, son exosquelette récuré, érigé, mortuaire. »
La scène donne immédiatement la mesure du projet : le scientifique contaminé par l’érotique, la précision anatomique qui bascule dans le fantasme, le vocabulaire précieux voisinant avec le franchement charnel. La phrase ne décrit pas seulement l’araignée, elle fabrique son propre organisme, avec ses replis, ses sucs, ses crochets et ses excroissances.
Cette démesure n’est pas gratuite. Le roman est nourri de Lautréamont, de Barbey d’Aurevilly, de Lovecraft, du gothique et du Black Metal. Olympe possède une « beauté maldororienne », puis une « beauté cthulhienne ». Chez elle, la difformité cesse d’être une disgrâce pour devenir une esthétique, presque une revanche.
Mais derrière cette débauche de références et d’images, le roman tient sur une blessure très humaine. Olympe et Arcanie, deux femmes marquées par leur différence, ont grandi dans une fraternité née du rejet : « du lait de la souffrance », disent-elles. Puis Adrien est entré dans leur histoire. À partir de là, l’amour devient territoire disputé, identité à défendre, ancienne blessure qui refuse de cicatriser.
« Au fond, ils s’en foutent de nous. Ton Adrien comme les autres. Faut faire avec. » Ambroisie résume brutalement une vision désabusée de l’amour. Olympe, elle, refuse ce cynisme. Elle veut croire qu’un homme peut reconnaître en elle autre chose qu’une anomalie. Adrien lui a donné ce regard. Il lui a aussi donné la mesure de ce qu’elle risque de perdre.
Vulnérées est donc un roman qui assume ses excès. Parfois la phrase déborde, surcharge, menace de s’emballer. Mais cette fièvre constitue aussi sa singularité. Ici, la monstruosité n’est jamais seulement une affaire de corps : elle commence dans le regard que les autres posent sur eux.