Martin Schongauer, « Beau Martin » oublié

Le Musée du Louvre rend hommage, du 8 avril au 20 juillet, au grand maître du XVe siècle, Martin Schongauer. Cet artiste, aujourd’hui oublié, a pourtant influencé son époque par ses gravures très ouvragées et ses peintures. Son talent puisait dans l’héritage des Primitifs flamands, en faisant rayonner le gothique européen, notamment dans l’Europe du Nord et les Pays-Bas. Curieux du monde et des styles à la mode, comme tout artiste ambitieux, il approfondissait sa formation grâce aux voyages, avant de fonder son atelier. Natif de Colmar (appartenant alors à l’Allemagne), il a grandi dans une famille d’orfèvres. Rien d’étonnant que son œuvre se caractérise par un grand soin des détails et une technique virtuose. Les droits d’auteur n’existant pas, les artistes se plagiaient abondamment. On peut s’étonner aujourd’hui que le même motif se retrouvât sous le burin ou le pinceau d’innombrables graveurs et peintres, multiplié parfois avec de légères modifications. Dürer, admirateur de Schongauer, s’inspira de lui, malgré son style à part.

Mais le « Beau Martin », lui aussi, « volait » des images gracieuses d’autres artistes. Confidence : c’est « La Vierge au buisson de roses » de Stephan Lochner, son prédécesseur, qui m’a fait découvrir Schongauer et sa Vierge qui trône au Louvre en star de l’exposition. Je vous incite à comparer ces deux peintures au charme irrésistible ; ma préférence va vers la madone de Lochner. D’emblée, les couleurs saturées frappent par leur netteté. La géométrie et les détails ciselés où chaque feuille des plantes est visible, chaque ornement de la couronne de la Vierge, forment un climat de recueillement qu’apprécieront les amateurs de l’art du Moyen Âge, de Van Eyck ou de Van der Weyden. C’est un univers singulier, peuplé surtout de scènes religieuses contemplatives, mais aussi animé de monstres fantastiques qui, sous prétexte d’incarner les tentations des saints, laissent parler l’imagination de l’artiste et ses tourments. Il est évident que Jérôme Bosch connaissait l’œuvre de Schongauer en représentant les démons de saint Antoine, ressemblant étrangement aux chimères de son contemporain. Devant le relief sculpté d’un anonyme, présenté à l’exposition, je reconnais le génie de Wit Stwosz, sculpteur de Nuremberg, dont l’autel de l’église Mariacki de Cracovie est un modèle magistral du gothique. Les mêmes visages angéliques auréolés de chevelures ondulantes, les mêmes draperies complexes, la même folie de détails qui emboîte des histoires à l’infini. On dirait une passion narrative débridée. Elle est visible notamment dans les célèbres gravures de Schongauer. Malgré leur petit format, certaines font un effet monumental. « Le Christ portant sa croix », à la dimension modeste (28 cm x 43 cm), bouleverse par sa tension dramatique. Cette composition dynamique évoque déjà les orchestrations théâtrales de Tintoret qui emplissent les murs entiers un siècle plus tard ! Devant les toiles du peintre italien, le spectateur est renversé par leur ampleur gigantesque mouvementée. Les gravures de Schongauer, en revanche, absorbent le regard dans un tumulte plein de détails sans disperser l’attention car, bien que vives, ces scènes ont une logique interne réfléchie. Discipline et débridement, tel est le secret de cette œuvre foisonnante.

La seconde partie de l’exposition présente de nombreux exemples de l’influence qu’exerça Schongauer sur ses contemporains et les générations futures. Nous plongeons dans le temps où les artistes franchissaient les frontières, curieux de styles, de nouveautés, parfois jaloux et admiratifs devant tel ou tel maître, copiant ce qui leur plaisait, parachevant ainsi leur maîtrise, s’encourageant à s’exprimer de plus en plus librement. Des pièces d’orfèvrerie exposées au Louvre rappellent la formation originelle de Schongauer, son attachement à la technique difficile et à la religion. En (re)découvrant cet artiste hors pair oublié, nous parcourons l’époque aux affinités artistiques évidentes, expression marquée d’un charme qui ne se démode jamais. Cette création ancienne prouve la force du canon qui, tout en imposant des contraintes, permettait l’invention toujours riche. Le plaisir esthétique d’hier et celui d’aujourd’hui restent intacts : nous sommes dans la famille artistique européenne où l’on appréciait l’élégance, le savoir-faire, l’émotion et… l’originalité.

Article rédigé par Maja Brick                                

https://www.louvre.fr/expositions-et-evenements/expositions/martin-schongauer

Auteur/autrice

Verified by MonsterInsights