« Ici grand ouvert », métamorphoses cosmiques de SMITH

L’actuelle exposition au Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne présente la création protéiforme et très riche de l’artiste SMITH, né en 1985. La sensation d’immerger dans un univers étrange qui touche tous les sens est troublante ! Inutile d’utiliser des drogues pour éprouver un frisson psychédélique : il suffit de traverser ces salles obscures striées de néons et remplies de sonorités énigmatiques. D’où proviennent-elles ? Du cosmos, d’un rêve ? Vite, la palpitation urbaine est oubliée et nous avons l’impression d’être hors du temps, transportés par une fantasmagorie. Sur les écrans muraux, une ville nocturne silencieuse. Dans un loft abandonné (vidéo), un dandy-clochard se contorsionne faisant sa danse d’adieu à ce monde post-industriel, lui, poète incompris, vagabond transsexuel. Ce pauvre prince ressemble au héros de Dante parcourant l’Enfer. Tout autour, des chuchotements, des échos, des craquèlements célestes qui donnent la chair de poule. Ces paysages déserts évoquent aussi bien le cosmos qu’un monde post-apocalyptique où la présence de l’homme n’est qu’une trace. Vestiges de sa vie passée ou future ? Il ne reste de lui qu’un uniforme militaire et des ruines. Il deviendra poussière stellaire.

 

Plusieurs images font penser aux premières photographies spectrales du XIXe siècle. Car il s’agit de fantômes ! Sur les clichés (métal brossé) exposant des silhouettes plasmatiques aux membres irradiés de l’intérieur, les contours sont fluides.

Malgré cette fascination pour l’imprécis, l’artiste pratique de multiples techniques sophistiquées, thermogrammes, impressions directes sur aluminium brossé, sculptures en plâtre, installations, vidéos. Il obtient des couleurs fluo qui changent selon l’angle optique en produisant une aura fantomatique recherchée. Et il ne s’agit pas uniquement d’esthétique, puisque ces aspects d’illusionniste impliquent des corollaires philosophiques autour de la présence/absence, apparition/disparition.

L’artiste prouve que pour être ailleurs, il ne faut pas forcément se déplacer, mais plutôt ressentir une autre dimension cachée, ouvrir le corps et les yeux, toucher par les sens et l’esprit. Il faut donc être un visionnaire ! Ses objets non-identifiés en mutation permanente sont comme projetés dans le vide et la solitude. Les vastes salles du musée forment une boîte noire destinée à être déchiffrée par chacun des spectateurs ou par des civilisations à venir. Ces images subliminales aux apparences variables ne sont jamais statiques, le corps humain fusionne avec les végétaux, les minéraux, les étoiles. SMITH rappelle que les possibilités d’être et de créer sont infinies, que la perception n’a pas de bornes, qu’aucune forme n’est invariable. L’homme fait partie de l’Univers, sa vie est un passage fugace après lequel il ne reste qu’un tas de poussière stellaire, un fossile avec ses empreintes préhistoriques ou des préfigurations du futur, comme si le temps était aboli. L’artiste modèle librement ces « vestiges » puisque nulle preuve d’existence n’est certaine. Bien qu’attiré par les sciences et les technologies, SMITH explore des états paranormaux, avant tout l’irrationnel (hystérie, lévitation, somnambulisme, méditation bouddhiste, extase mystique, crise de sommeil, hallucinations liées aux drogues) : « Les portes de la perception » (A. Huxley) sont diverses, les rêveries infinies.

SMITH, Sans titre, in « Dami (Fulmen) », 2023. Thermogramme sur aluminium brossé. (Courtesy Galerie Christophe Gaillard.)

Ses formes flottent dans une danse joyeuse incessante. Selon cette vision, notre monde n’est pas définitif. Les transitions de genre, de forme, de sensibilité ne s’arrêtent jamais. D’où l’idée centrale de cette œuvre : métamorphose.

Chaque pièce exposée paraît être une lucarne vers l’infini. De ces micro-histoires se compose un univers entier : formes organiques et inorganiques, rues désertes, humains errants, corps célestes… Nous plongeons dans des climats hallucinatoires où l’homme-hybride se déplace, libéré des lois physiques. Parfois sa silhouette translucide effilochée semblable à des racines de plante s’envole vers le ciel nocturne (sculpture « Mr Patate »).

La mort n’est pas la fin de l’existence mais l’étape d’un long voyage. Après la vie terrestre, l’homme incarné suit son destin imprévisible. Ce merveilleux universalisme permet de vivre des états innombrables passés et présumés. Dans cette perspective, la vie éternelle est réelle dès maintenant grâce à l’imagination, où la matière et l’esprit vivent sans ruptures, corps humains, plantes, minéraux, corps célestes, un grand Tout animé par des clignotements de néons et d’astres. Nous gardons cette mémoire en nous dirigeant vers l’inconnu, vers un destin universel, global, absolument vertigineux. Chacun y retrouvera son rêve, sa méditation, son chemin cosmique, sa transe en état de veille. Cette œuvre sensorielle évolue sans cesse, produit des émotions, inspire des réflexions. Sa poésie est poignante. SMITH dit : « Je fais des signes à mon futur dans notre tourbillon de feu et de métal. Je fais des signes de douceur. Je me décorpore lentement. À la fin, il ne me restera qu’une traînée de ténèbres et une comète insensée – jusqu’où se déplie encore la mort… »

Article rédigé par Maja Brick                 

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