Un nom de rue. De collège. On se désespère en songeant à quoi est réduit, pour bon nombre de nos contemporains, le nom autrefois si vivant de Sévigné. Heureusement, comme le savoir fut jadis sauvegardé dans les scriptoria, quelques démiurges œuvrent avec humilité à maintenir l’éternité des lettres. Infatigables copistes penchés sur leurs métiers, remisant leur travail de génération en génération, retissant le lien que l’ignorance sans cesse étiole, ils épargnent ainsi le passé de l’oubli. Grâce soit rendue à ceux-là qui nous font écouter le Grand Siècle, nous donnent à entendre les voix du XVIIe et ressuscitent, d’après Pierre Brasseur, « ces timbres disparus et ce nombre perdu, cette paix ensevelie et ses orages éteints, ce marbre et cette chair, ces flammes et ces ténèbres — et cette vivacité au fond de cette lenteur. » Cela peut être à la manière de Marc Fumaroli[1], tenant de l’essai, de Françoise Chandernagor, tenant du roman, de Laurence Plazenet[2], par le récit introspectif, ou encore selon des formes plus inattendues comme en atteste Aux Rochers, le dernier livre d’Hélène Raveau publié récemment aux éditions Ovadia. Disposant un savant miroir, l’autrice de Syzygie nous fait redécouvrir l’une de nos épistolières les plus prestigieuses.

Marie de Rabutin-Chantal, plus connue sous le nom de Madame de Sévigné, n’a pourtant jamais songé à créer une œuvre littéraire. Robert Kopp, dans La Revue des Deux Mondes, rappelle que c’est malgré elle que la marquise fut « promue au rang de grand écrivain[3]. » Les 400 ans de Madame de Sévigné sont tout de même l’occasion de s’éblouir encore de son style virevoltant, spontané, parfois badin. Une exposition événement, installée au Musée Carnavalet — qui fut autrefois sa résidence — nous permet d’approcher cette figure unique immortalisée par Claude Lefèbvre. On explore ses influences et sa famille, à l’instar de son cousin, le turbulent Roger de Bussy-Rabutin, et de sa fille qui, dans son « petit Versailles de la Drôme », devient Madame de Grignan. On ressort du musée plus intrigué que jamais par la monumentale correspondance que Madame de Sévigné nous a léguée. Car ses écrits, jamais figés, recèlent un secret : ce sont en réalité des dialogues. Elle même l’avoue lorsqu’elle écrit à sa fille, en 1675 : « ce sont des conversations que vos lettres ; je vous parle et vous me répondez », ajoutant qu’une « heure de conversation vaut mieux que cinquante lettres. » Non pas des lettres mortes, donc, mais des causeries vivaces qu’Hélène Raveau, dans son nouvel ouvrage, défiant le temps et la mort, se propose de poursuivre. Fidèle à l’esprit du temps, sur le ton de la confidence propre aux bosquets et aux boudoirs, l’autrice s’est lancé un pari audacieux, celui de répondre, à quatre siècles de distance, aux épistoles de Madame de Sévigné. Brisant ainsi la stupide certitude selon laquelle on pourrait lire les lettres de la marquise sans lire celles de ses destinataires, Hélène Raveau nous offre une formidable, une délicieuse galerie de portraits et de sentiments. Ces soixante-cinq missives en méritaient bien une supplémentaire. Et si les temps ont changé, et si le courrier par lequel nous avons adressé nos questions à Hélène Raveau fut électronique, c’est avec une courtoisie tout à fait digne du Grand Siècle qu’elle a répondu à À Rebours.
À Rebours : En vous adressant à Madame de Sévigné, quatre siècles après sa naissance, vous vous livrez à un exercice audacieux et charmant. En réalité, vous vous adressez à son âme puisque, en sa compagnie, vous finissez par vous pencher sur son corps. Aux Rochers n’est-t-il pas plutôt, en définitive, une conversation avec vous-même ? 
Hélène Raveau : Le désir de correspondre avec celle qui, sans le savoir, sans le vouloir, a écrit à des milliers de destinataires inconnus vivant dans d’autres siècles que le sien, m’est venu comme un défi. Soudain, alors que le 400e anniversaire de sa naissance se rapprochait, j’ai réalisé que nul n’avait jamais eu l’idée de lui répondre, ni l’audace de le faire par-dessus le fossé des siècles. C’était un défi ontologique. En lui écrivant, j’ai voulu la rencontrer, la connaître, peut-être nouer une amitié intemporelle. Une des dernières lettres que nous connaissons de Madame de Sévigné est une lamentation sur la mort prématurée du jeune Blancheflort. À ces lignes pleines de tendresse et d’empathie, j’ai répondu en miroir, m’adressant sinon à l’âme de la marquise, du moins à son fantôme, et lui demandant de venir avec moi se recueillir sur sa propre dépouille. Mais je ne crois pas pour autant, dans cette soixantaine de réponses adressées à une épistolière du Grand Siècle, avoir conversé avec moi-même. Le tissu de sa correspondance est si serré, si complexe, si riche, si organique, qu’il en émane une personnalité et même une personne bien réelle. Lire l’ensemble de ses lettres m’a fait suivre la trajectoire de son existence, l’évolution de ses réactions face à la douleur de séparation, son combat de plus en plus franc avec l’idée de la mort dans un siècle où la mort intervient chaque jour au beau milieu des vivants, son questionnement acharné et d’une lucidité absolue sur la dévotion, c’est-à-dire la foi, dont elle avoue qu’elle ne l’a pas. Il m’a semblé, après avoir écouté la narration d’une vie, être invitée sinon à prendre cette vie pour modèle, du moins à réfléchir sur les mêmes préoccupations.
Le titre de votre ouvrage, Aux Rochers, s’inspire du nom de la demeure des Rochers, petit château situé non loin de Vitré, en Bretagne, d’où la marquise écrivit nombre de ses lettres. Vous l’avez parcouru afin de vous rappeler son souvenir, comme nombre d’autres endroits où, écrivez-vous, « la peur me saisit en traversant toutes ces pièces, tous ces labyrinthes consacrés à la mémoire. » Que représentent ces lieux de mémoires et de quelle manière vous inspirent-ils ?
Les Rochers et Vaux-le-Vicomte restent des lieux habités. Ce n’est pas le cas de Fontainebleau, du Louvre, de Versailles ni même du Carnavalet, tombés sous la protection de l’État et, comme tels, vidés de toute présence charnelle. Vous dites lieux de mémoire. Cette expression provoque en moi le même recul que le péremptoire devoir de mémoire dont on nous rebat les oreilles. Toutes deux, de concert avec la muséification frénétique de notre temps, encagent, momifient, pétrifient notre passé. Il paraît que certains Américains venant en France disent qu’ils vont au Musée. C’est sans doute une des raisons qui m’ont fait écrire à Madame de Sévigné. À la mémoire labellisée, je préfère la folle et divine imagination, miraculeuse faculté qui ne croise que des vivants. Quand on les parcourt, les lignes de Madame de Sévigné viennent tout juste d’être jetées sur le papier. Sa correspondance n’est pas un lieu de mémoire. C’est une fontaine jaillissante. Pour moi, il n’y a pas d’eaux plus belles ni plus vives que les Lettres du Grand Siècle. Madame de Sévigné vit au milieu d’un moment exceptionnel. Je le lui rappelle à plusieurs reprises, car elle n’en a nulle conscience bien sûr, ne pouvant comme moi comparer avec un futur qu’elle ne connaîtra jamais, mais dont j’évoque à mi-mots parfois les bouleversements. Jamais Madame de Sévigné ne se demande ce qui pourrait advenir, historiquement et politiquement parlant, du royaume de France ni de la royauté. Je n’ai pas osé le lui dire. Elle vit comme dans un diamant ou, pour reprendre un de ses mots préférés, comme dans un cristal inaltérable. Décédée en 1696, elle ne verra pas les années désastreuses de la fin du règne de Louis XIV, encore moins les temps d’épouvante de la Révolution : épouvante que la République, soi-dit en passant, a classée sous le devoir d’oubli.
Le Grand Siècle a pour coutume de ne pas dissocier la forme du fond, poussant le style littéraire, comme le style pictural ou architectural — pour ne citer que ceux-là — dans ses formes les plus abouties. On se demande donc si les lettres de Madame de Sévigné représentent pour la marquise de véritables missives ou avant tout un exercice de style.

Madame de Sévigné écrit comme elle parle et parle comme elle écrit, c’est-à-dire en profusant son exceptionnelle et très féminine intimité avec la langue française. Tous les portraits à clés faits sur elle soulignent le charme, la justesse et la vivacité dont elle anime les cercles de conversation. Cela lui vient de son éducation. Fillette, elle n’a pas subi celle des couvents. Elle s’est délectée des grands romans des Précieuses, à la différence des garçons immergés dans le latin dès leurs premières années de collège. Le français est vraiment sa langue maternelle. Ce qui définit le mieux son style, c’est la spontanéité, ce que les Italiens appellent la sprezzatura — une liberté un peu effrontée qui la fait disputer avec le grammairien Ménage, refuser ses remarques, revendiquer hautement son libre-arbitre et ses licences par rapport aux règles : c’est mon style, dit-elle. Aucun exercice là-dedans : Madame de Sévigné n’applique aucune méthode extérieure, tout lui est consubstantiel. C’est pourquoi ses lettres sont à ce point saisissantes. Si jamais voix du XVIIe siècle fut enregistrée sur le vif, c’est la sienne. Elle est la reine des digressions, prenant son élan sur un mot et en développant toutes les potentialités jusqu’à être étonnée elle-même d’avoir été amenée jusque-là. Elle s’en excuse alors auprès de son destinataire en rejetant la faute sur sa plume, dont elle parle comme d’un cheval emballé dont elle ne peut maîtriser les écarts. Ni rature ni repentir. Comme on ne peut effacer une parole orale une fois prononcée, Madame de Sévigné n’efface jamais ce qu’elle a écrit. D’ailleurs, elle ne se relit pas, ou fort rarement, pressée qu’elle est toujours de finir à temps pour l’ordinaire de la poste. Quant aux rapports entre la forme et le fond, je dirais pour notre épistolière ce que Charles du Bos a dit de l’esprit français à propos du cardinal de Retz et d’autres écrivains du même siècle, que sa profondeur est à la surface. « L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours », écrit La Fontaine. Il y a de cela chez sa contemporaine. La profondeur des sentiments, des passions, des pensées de Madame de Sévigné cascade au fil de ses lignes. Il lui arrive souvent, entraînée dans le flux de son style, de commenter tout courant l’expression qui vient de lui venir ; comme elle appelait sa petite-fille aînée « mes petites entrailles » et qu’elle vient de recevoir de ses nouvelles : « On me mande que mes petites entrailles se portent bien. Elles vont être habillées ; cela est joli, de petites entrailles avec une robe. » Voilà de la profondeur à la surface !
Madame de Sévigné rêva toute sa vie d’intégrer la Cour sans jamais y parvenir. Par quels moyens ou quels intermédiaires tenta-t-elle de rejoindre l’entourage du roi ?
Quand le jeune Louis XIV annonça, à vingt-deux ans, qu’il gouvernerait désormais sans premier ministre, coup de majesté destiné à inspirer à tous un respect mêlé d’effroi, Madame de Sévigné avait trente-quatre ans. Cette décennie de différence lui permet, en début du règne personnel, quelques réflexions sur ce que le Prince pourrait encore apprendre, par exemple se méfier des flatteurs : mais toute sa vie, elle voua à celui qui prit pour emblème le soleil une admiration et une confiance sans faille. Peut-on dire pour autant qu’elle rêva d’intégrer la Cour ? Dans sa première jeunesse, sans doute. Mais son mari n’acquit jamais de charge officielle et ne fit jamais partie de la Maison du Roi. Une fois veuve, elle dut se contenter de fréquenter celles qui fréquentaient la cour : Madame de Coulanges, épouse de son cousin ; Madame de la Fayette, fille d’honneur de la reine mère Anne d’Autriche jusqu’en 1655 et très liée avec Henriette d’Angleterre, femme de Monsieur ; Madame de Maintenon surtout, qui réussit à la faire inviter à la dernière représentation d’Esther par les demoiselles de Saint-Cyr. Avoir échangé quelques paroles avec le roi la transporte, si l’on en croit ce qu’elle raconte à son moqueur cousin Rabutin. Mais il semble bien qu’avec le temps, la cour, qu’elle appelle ce pays-là, n’exerce plus sur elle l’attrait d’autrefois. Elle devient sensible aux masques et aux rôles de ce théâtre. Seule la figure royale reste idéalisée. C’est quelque chose que nos contemporains ont beaucoup de difficultés à comprendre et même à envisager que ce culte de la personne royale, cette immense révérence qui entoure le souverain et qui draine avec elle une confiance inébranlable dans la justice de ses jugements. Dans l’affaire Fouquet, c’est Colbert que l’opinion publique rend responsable du traitement extrêmement cruel appliqué au surintendant. Madame de Sévigné ne peut supposer un instant que tant de cruauté naisse du cœur royal. Si elle arrive à l’envisager, alors elle se réfugie dans une citation de la Jérusalem délivrée du Tasse :
« Godefroy écoute, et son air sévère Inspire plus de crainte que d’espérance »
pour tamiser par la poésie une crainte inavouée. Chose étonnante pour nous encore, même son cousin Bussy-Rabutin, qui semble si libertin, n’échappe pas à cette adoration pour la figure du roi et passe toute sa vie à implorer un pardon pour sa conduite de jeunesse, pardon qui viendra tard et partiellement. Racine aussi, qui n’arrive à bien respirer que dans l’air de Versailles et cachera soigneusement sa fidélité à Port-Royal de crainte de s’attirer les foudres solaires.

Si Madame de Sévigné ne fréquenta que fort peu la Cour, sa fille, elle, frôla la trajectoire du Roi au point de danser avec lui. Peut-on dire que cette anecdote éclaire les rapports particuliers qu’entretinrent mère et fille ?
Celle qui n’était encore que Françoise-Marguerite de Sévigné dansa en effet dans trois ballets de cour sur la scène du Palais-Royal, à dix-sept et dix-huit ans, costumée en bergère, en nymphe de la mer et en Omphale, remarquée par tous pour sa grande beauté, et particulièrement par le roi qui, déguisé en berger, en Renaud ou en Alexandre, danse avec elle. Madame de Sévigné fait partie des spectateurs. Il n’est pas interdit de rêver sur ce qu’elle ressentit en regardant ainsi sa fille de loin, offerte aux yeux de tous et possible proie du royal prédateur. Sans aucun doute l’admiration sincère pour sa beauté et la grâce de ses pas de danse fut-elle offusquée par l’inquiétude. Inquiétude maternelle à coup sûr, mais inquiétude aussi devant cette incarnation spectaculaire du passage du temps. Sur la scène, sa fille est autre, elle lui échappe comme un personnage échappe à la personne. Peut-être peina-t-elle à la reconnaître, ce qui est la préfiguration de ce qui arriva quand Françoise-Marguerite, métamorphosée en épouse follement amoureuse, s’enfuit à Grignan.
Madame de Sévigné entretient des rapports complexes avec sa fille, certes, mais plus encore avec son fils. Les relations entre le frère et la sœur n’en sont pas moins passionnantes. Que pouvez-vous dire de cet étonnant triangle affectif ?
Charles de Sévigné gagne énormément à être connu. On a trop souvent vu en lui un mal aimé : victime de l’amour débordant de sa mère pour une sœur manifestement préférée, victime de la réputation de noceur que lui ont valu ses frasques de jeunesse, victime aussi de sa propre très grande beauté qui lui valut les attentions fort vives de Ninon de Lenclos parmi bien d’autres femmes. Je pense au contraire qu’il est bien aimé, je veux dire aimé de la bonne manière, car l’amour que sa mère éprouve pour lui est sincère, attentif, inquiet aussi, comme le prouvent les craintes de Madame de Sévigné quand il se jette dans l’expédition de Candie contre les Turcs, sa terreur affolée quand elle croit qu’il a été tué au passage du Rhin, sa désolation quand il manque mourir de la petite vérole et qu’elle le voit grelottant au coin de son feu aux Rochers. En réalité, l’amour de sa mère pour lui ne semble moindre que comparé aux sentiments frénétiques qu’elle éprouve pour sa sœur. Il n’est pas excessif de dire que Charles adore sa mère puisqu’il le lui écrit dans l’une de leurs très rares disputes. Il aime aussi tendrement sa belle petite sœur sans jamais lui reprocher d’être la préférée, mais en lui reprochant en revanche d’être excessive dans ses inquiétudes pour la santé maternelle. Dans leur singulière trinité affective, l’amour circula jusqu’à la fin et même au-delà. Il est certain que le fils et la fille continuèrent à s’aimer, si l’on peut dire, dans le souvenir de leur mère. Cet amour fraternel, Madame de Sévigné a bien contribué à ce qu’il lui survive en apurant de son vivant comptes et contentieux, en procédant au partage définitif des biens entre le frère et la sœur à l’occasion du mariage de Charles, diminuant ainsi drastiquement ses propres ressources, donc son propre train de vie.
Même si sa correspondance ne leur accorde que relativement peu de lettres, Madame de Sévigné n’en vit pas moins avec passion les grands événements géopolitiques de son temps. Quels sont-ils, et comment les aborde-t-elle ?
La guerre de Hollande (1672-1678) et la guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697) — également appelée la guerre de Neuf Ans — sont les deux événements géopolitiques auxquels Madame de Sévigné consacre des lignes vibrantes et mémorables. Pathétique, tragique et lyrisme funèbre, dramatisation des scènes de combat ou de deuil, réflexions sur les destins humains, tout nous permet de vivre aujourd’hui avec elle non seulement l’action guerrière, mais les réactions des familles des militaires quand leur parvient la nouvelle de leur mort. La politique de conquête de territoires menée par Louis XIV pour assurer les frontières est évidemment approuvée par sa noblesse, et les jeunes gens brûlent d’y briller. Le 8 avril 1672, Madame de Sévigné annonce à sa fille le début de la guerre de Hollande en ces termes : « La guerre est déclarée, ma bonne, on ne parle que de partir. J’en suis dans une inquiétude épouvantable. » Après deux mois éprouvants pendant lesquels rien ne filtre de la stratégie royale — « Rien n’est plus confus que toutes les nouvelles de l’armée, ce n’est pas faire sa cour d’en mander ni de se mêler de deviner et de raisonner » — la nouvelle des morts au combat, vécue chez Madame de la Fayette en présence de La Rochefoucauld qui apprend que deux de ses fils ont été tués et le troisième blessé, est une des scènes les plus dramatisées de la correspondance, vécue au rythme des nouvelles qui arrivent et rythmée par une affolante anaphore : « On dit qu’il est blessé, on dit qu’il a passé la rivière dans un petit bateau, on dit que Nogent a été noyé, on dit que Guitry est tué. » La douleur des mères — Madame de Longueville qui a perdu le fruit de ses amours de frondeuse avec La Rochefoucauld — et des épouses — Madame de Nogent qui ne quitta plus le grand deuil de veuve de toute sa vie — est évoquée avec une empathie véritable. Madame de Sévigné n’a-t-elle pas couru comme une folle chez Madame de Pomponne demander des nouvelles de son fils Charles ? On la rassure, une lettre de lui arrive trois jours après : « Il n’était point à cette première expédition, mais il sera d’une autre ; peut-on trouver quelque sûreté dans un pareil métier ? » Seize ans plus tard, le 11 octobre 1688, quand c’est au tour de Madame de Grignan de craindre pour la vie de son fils au début de la guerre de Neuf Ans, Madame de Sévigné revit ses propres craintes : « Je vous vois partout dans un déchirement de cœur si sensible que j’en sens vivement le contrecoup. » À ces scènes de lamentation s’ajoutent les scènes de combat que Madame de Sévigné brosse avec toute l’admiration que son âme cornélienne ressent devant les actions héroïques. Le passage du Rhin à cheval lui arrache des exclamations que son moqueur cousin Bussy, militaire à qui on ne la fait pas, tempère en disant que cela ne vaut tout de même pas le passage du Granique par Alexandre. Un silence dans ses lettres m’a frappée. Celui qu’elle maintient, alors que la Gazette en parle dans chacune de ses publications bimensuelles des années 1683-1685, sur l’avancée des troupes turques à travers la Hongrie, leur remontée sur le Danube, leur arrivée à Belgrade, le siège de Vienne enfin, événement géopolitique majeur qui, s’il s’était terminé par leur victoire sur l’empereur, aurait ajouté l’Autriche à l’empire ottoman. Louis XIV, lié à la Sublime Porte par le pacte qu’avait signé François Ier, tout à sa politique offensive contre les Habsbourg et à son conflit avec le fervent défenseur de la chrétienté qu’était Innocent XI, absolument imperméable à l’idée que ses propres frontières pourraient un jour être assiégées non plus par l’empereur du Saint-Empire romain germanique, mais par le sultan d’Istanbul, refuse toute aide. Si le silence royal ne bâillonne pas la Gazette, on sent que les commentaires sur l’événement sont plus que prudents. Même Bussy se tait. La victoire du roi de Pologne, aidé par Charles de Lorraine, est ensuite saluée, racontée, magnifiée. Le royaume de France semble, face à cette immense menace, s’être retiré de l’Histoire.
Madame de Sévigné doit également faire face à des défis littéraires. Elle se retrouve par exemple à arbitrer une querelle entre trois madrigaux. En quoi son arbitrage est-il révélateur de sa finesse ?
Court poème galant, forme poétique assez libre puisque ni son nombre de vers ni son mètre ni son schéma de rimes ne lui sont imposés, le madrigal doit en revanche faire preuve, dans l’art de la déclaration ou du compliment amoureux, de grâce et d’esprit. On y meurt d’amour, mais de mille manières, et c’est justement la manière de le dire qui fera pencher la balance. Départager trois madrigaux qui développent les mêmes idées, dire lequel semble le meilleur, c’est le petit jeu auquel se livre Gilles Ménage auprès de Jean Chapelain, Madame de la Fayette et Madame de Sévigné. Je ne dévoilerai pas ici les auteurs des madrigaux pour laisser à la lecture le plaisir de goûter tous les composants de la scène. Mais une chose est claire : le choix de Madame de Sévigné est à l’évidence le plus juste. Elle est musicienne, elle sait chanter. Est-ce cela qui lui a fait préférer le madrigal le plus juste ? L’un est en français, les deux autres en italien, mais à l’évidence, ce n’est ni la langue, ni le nom des auteurs qui a déterminé son choix. On se trouve là devant le mystérieux je ne sais quoi par lequel les Classiques, à bout d’arguments raisonnables, justifiaient leur admiration et leur jugement. Voici celui qui me plaît davantage, « sans que je puisse quasi dire pourquoi » : cette formulation signe une sensibilité restée très proche de l’idée que la langue des poètes leur vient des dieux. Madame de Sévigné préfère le poème qui lui semble touché par la grâce.
L’écriture spontanée de Madame de Sévigné verse très souvent dans la drôlerie. Dans votre livre, vous lui confiez d’ailleurs : « Il a fallu que je m’assoie, Madame, tant votre lettre m’a fait rire. » En quoi consiste donc son humour ?

À vrai dire, Madame de Sévigné fait plus souvent sourire que rire, et ce que l’on nomme humour s’appellerait plutôt à son époque un trait d’esprit. À l’évidence, elle aime éclater de rire derrière son éventail. Dans sa première jeunesse, entourée de son mari, de son cousin et de quelques autres bretteurs, la grivoiserie galante n’est pas pour lui déplaire. Du moment que l’on habillait bien la chose, dit Bussy, on pouvait l’emmener fort loin. De cet esprit que nous qualifierions presque de gaulois, mais en costume de cour, elle garda toujours le goût. La manière dont elle parle du fiasco de son fils dans les bras de la Champmeslé est savoureuse. Les scènes à plusieurs personnages ne lui font pas peur, elle possède un peu de la vis comica qu’elle aime chez Molière : et que ce soit Louis XIV faisant une farce à un vieux courtisan devant un parterre de témoins, Boileau s’échauffant devant un inénarrable jésuite au sujet de Pascal -« Distinguer, distinguer, morbleu ! distinguer, distinguer si nous sommes obligés d’aimer Dieu ! » – ou elle-même, un peu éméchée en fin de repas chez son ami le comte de Guitaud, échangeant avec lui, par écrit d’un bout à l’autre de la table, des répliques à sous-entendus salés, l’art du dialogue comique avec rebondissements sur un mot et allusions sexuelles — « Il est encore bien vert, cet homme-ci. Dis-je vrai ? Répondez » — est développé, théâtralisé, parfaitement maîtrisé. Cependant, la dimension humoristique l’emporte nettement, puisqu’il n’est quasi pas de lettre où elle n’apparaisse, exceptées bien sûr les lettres d’affaire où les soucis financiers sont le seul fond. Cet humour jaillit au fil de la plume, imprévisible et brillant. Reconnue comme ayant bien de l’esprit par le roi lui-même, la jeune Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, s’est exercée avec son cousin Bussy à ce qu’ils appelaient rabutiner, une façon de mêler le sérieux et le plaisant, de ménager une distance entre le sentiment et sa formulation, de rester un peu détaché en maniant avec doigté l’ironie, et surtout de donner à l’expression un effet de pointe. La lettre qu’elle envoie à son fils le 5 août 1684, censée le consoler de n’avoir pas épousé Melle de Mauron en lui racontant comment cette folle a voulu traverser l’Atlantique vers les Indes, est, de la première à la dernière ligne, d’un irrésistible bonheur de moquerie : « C’est là où Dieu l’appelle, c’est où elle veut faire pénitence, c’est où elle a vu, sur la carte, les endroits qui l’invitent à finir sa vie sous le sac et sur la cendre. » « On ne peut jamais se repentir de n’avoir pas épousé une folle », ajoute Madame de la Fayette, chez qui le travail de sardonique distorsion de la logique n’est jamais en reste.
Vous ne pouvez vous empêcher, dirait-on, de dresser la comparaison entre l’époque de Madame de Sévigné et la nôtre. Qu’est-ce qui les fait, selon vous, si dissemblables ?
Comment répondre à cette question ? C’est sans doute dans ces tentations comparatives que j’ai eu le plus l’impression que Madame de Sévigné recevait mes lettres. Comme on n’annonce pas de but en blanc la disparition d’un être cher, je n’ai jamais pu aller plus loin que quelques allusions à la disparition de son monde. J’ai réellement ressenti, sur ce sujet-là, l’inégalité de nos conditions. Sur elle, sur son époque, sur tout cet univers qui appartient à notre passé, je savais beaucoup. Sur moi, sur mon époque, sur notre univers, elle ne savait rien. Son époque ne me faisait pas peur, elle m’était connue. La mienne, si elle s’y était trouvée transportée, aurait sans aucun doute provoqué en elle une terreur panique, une formidable épouvante : c’est en tout cas ce que je ne voudrais jamais vivre moi-même. Il n’est pas impossible que mon projet de lui écrire trouve une de ses sources dans cette terreur-là, qui serait bien la mienne, et que j’ai supposé qui serait la sienne. Contrairement à tout ce qui vient aussitôt à l’esprit, ce n’est pas à une mère éplorée et possessive que j’ai voulu parler : c’est à une femme pleinement de son temps, si absolument de son présent qu’elle n’envisage jamais que le futur puisse être différent, ni même qu’il puisse un jour advenir. Jamais elle ne parle du futur en termes historiques, en termes collectifs. Elle suit le parcours de ses petits-enfants. Elle prie Dieu de disparaître avant sa fille. Mais jamais ne lui vient à l’esprit, malgré ses nombreuses lectures sur l’histoire de France, que le changement puisse affecter l’avenir. Le seul avenir qu’elle envisage — encore que le mot soit irrecevable puisqu’il s’agit d’éternité — c’est celui de l’au-delà. La différence essentielle entre son temps et le nôtre est là : nous vivons aujourd’hui sous un ciel vidé de mystère. Le sentiment métaphysique, particulièrement en France, n’existe plus que chez de rares individus. Nous n’en sommes plus à la séparation de l’Église et de l’État, nous avons tué l’idée même de Dieu. Voilà certainement ce qui provoquerait chez Madame de Sévigné, si elle revenait, un transissement qui la rejetterait aussitôt dans la tombe. Mais peut-être éprouverait-elle un immense soulagement ? Qui sait ? Je dis cela parce que son sentiment religieux semble fondé sur la peur du châtiment éternel bien plus que sur la confiance en la bonté de Dieu. De plus en plus influencée par la sévérité augustinienne, de plus en plus en accord avec les penseurs de Port-Royal, Madame de Sévigné semble bien souvent ne retenir que l’image du Dieu justicier. J’ai été très étonnée, en lisant ses nombreuses évocations de paysages, que jamais ne s’y adjoigne un sentiment de gratitude pour l’auteur de cette nature. Jamais elle n’y parle de la présence, certes invisible mais réelle, de Dieu, qui inspire tant de poètes et d’auteurs spirituels de son temps.
À un endroit, vous demandez à Madame de Sévigné si elle mesure « la chance [qu’elle a] de vivre en un siècle où tant de cœurs et d’esprits, tant de grands prédicateurs et tant de grands penseurs tisonnent et enflamment sans cesse la question de Dieu ? » Comment Madame de Sévigné vit-elle cette question ?
Sur la vie spirituelle de Madame de Sévigné, Roger Duchêne a écrit un admirable petit livre que l’on vient de rééditer aux éditions Le Passeur[4], et qui sonde avec une extrême finesse toutes les strates d’un esprit peinant à laisser s’expanser l’âme. « Je ne suis ni à Dieu ni au diable », dit-elle. Extraite de son contexte et proposée à l’un de nos contemporains en lui demandant d’en deviner l’auteur, cette phrase ne serait jamais attribuée à Madame de Sévigné. En la choisissant pour titre de son ouvrage, Roger Duchêne affiche d’emblée l’aporie à laquelle la confronte la question religieuse. Les réflexions et introspections auxquelles se livre régulièrement Madame de Sévigné sur son rapport à Dieu sont toujours assez brèves, lâchées au détour d’un autre sujet. Une lettre se détache, celle du mercredi 16 mars 1672, qui m’a paru si singulière que j’en ai cité de nombreuses lignes, renvoyant à Madame de Sévigné, dans le ciel littéraire, de quoi méditer sur un passage qu’elle n’a sans doute pas relu avant d’envoyer sa lettre. « Je me trouve, dit-elle, dans un engagement qui m’embarrasse ; je suis embarquée dans la vie sans mon consentement. Il faut que j’en sorte, cela m’assomme. » Ces accents pascaliens cependant ne me semblent pas déboucher sur la nécessité d’un pari sur Dieu. C’est plutôt une interrogation angoissée sur son salut qui se développe : « Comment serai-je avec Dieu ? La crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui ? N’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l’enfer ? ». Cette interrogation lui vient du regard qu’elle porte sur la vie qu’elle mène : une vie moyenne, ni versée dans la sainteté ni versée dans l’impiété, ce qui laisse une insupportable incertitude sur le jugement divin. Dans une lettre de l’année précédente, le 10 juin 1671, la formulation « Je ne suis ni à Dieu ni au diable », suivie de « Cet état m’ennuie », posait déjà le désarroi devant l’incertitude. Rien de plus « naturel » que cet état, souligne-t-elle. On craint Dieu bien sûr, mais sa loi est si dure qu’on n’arrive pas à la suivre, et on se retrouve parmi l’immense troupeau des tièdes. Le raisonnement n’aboutit à rien, la question du salut est insoluble. Seule une vie dévote, toute vouée à Dieu, permettrait de faire pencher la balance vers le salut. Or, Madame de Sévigné le dit : elle n’est pas dévote. Dans nos mots d’aujourd’hui, cela veut dire qu’elle n’a pas la foi. C’est son immense regret. Elle en parle à sa fille, à son cousin Bussy. Toutes ses lectures de dévotion — François de Sales, Blaise Pascal, Pierre Nicole — plaisent à son esprit sans convaincre son cœur. Toutes les homélies et oraisons funèbres qu’elle écoute — Bourdaloue l’enchante — ne l’emportent que comme de belles tirades au théâtre. Ce « Je ne suis ni à Dieu ni au diable » m’a fait me demander si, dans cette formulation doublement négative, une part inconsciente de notre épistolière n’aurait pas envisagé la possibilité d’une vie détachée de toute croyance.
Madame de Sévigné entretient une correspondance avec son cousin Roger de Bussy-Rabutin jusqu’à la mort de ce dernier. S’adressant à elle, vous écrivez : « Vous le provoquez. Vous traitez de choses sérieuses sous un air de raillerie, comme il vient fort justement de vous le reprocher. Ne voyez-vous pas à quelle tendresse pour vous il faut imputer la patience avec laquelle il répond à vos aigreurs ? » Comment qualifier la relation qu’entretiennent, leur vie durant, les deux cousins ?
C’est une relation qui commence comme un jeu galant, se poursuit par un très cruel affrontement d’amour-propre, continue avec des réconciliations plus sincères chez lui que chez elle, et s’achève, dans leurs dernières années, sur une communion mélancolique et tragique qui leur fait évoquer leur jeunesse et la nécessité de se préparer à la mort. Roger de Bussy-Rabutin trouvait sans aucun doute sa cousine à son goût, et n’aurait pas rechigné à la consoler des infidélités de son mari. Une fois mort le mari dans un duel pour une autre, il en appelle à sa cousine pour une aide financière qui lui est refusée, se venge en faisant d’elle un portrait à charge qui la rend folle de rage. Le temps passant, ils en reviennent à s’écrire, elle toujours avec un peu d’aigreur et trop prompte à rappeler les chicanes du passé, lui de manière beaucoup plus conciliante et, m’a-t-il semblé, beaucoup plus attentive aux chagrins qui poussent sa belle cousine à tremper sa plume dans le fiel. Je l’avoue, j’ai pris le parti de Roger. Il m’a semblé que cet homme, sous sa carapace, cachait une extrême sensibilité. Sa cousine ne semble pas l’avoir perçue. Elle ne cesse, sous prétexte de compassion, de lui rappeler ses échecs, son exil, sa carrière militaire interrompue, toutes lettres auxquelles il répond en stoïcien. Mais lui, malgré les années qui passent, n’en démord pas : elle est bien la seule avec qui il peut continuer à jouir des plaisirs de l’esprit. Leur relation m’a touchée. Il s’est joué entre eux une connivence, une amitié peut-être, que leur dernier échange consacre. Il y parle de son salut, « seul ouvrage capable de contenter le cœur ». Trois ans après, Madame de Sévigné quitte ce monde.
L’une des plus belles lettres de Madame de Sévigné est celle où, pour son cousin Bussy, elle aborde « la grande mort », c’est à dire la disparition de Turenne. Le maréchal vient en effet d’être tué par un boulet de canon le 27 juillet 1675, près de Salzbach, pendant la guerre de Hollande. Que représente Henri de La Tour d’Auvergne pour Madame de Sévigné et, par extension, pour sa génération ?
Pas de carrière plus célèbre, et à juste titre, que celle d’Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne. Né en 1611, entré au service de la France à vingt ans, promu maréchal à seulement trente-deux, il accumule sous Louis XIII les victoires contre les armées impériales (guerre de Trente ans), aide à rétablir l’autorité royale durant la Fronde, gagne en 1658 la fameuse bataille des Dunes contre l’Espagne et mène de remarquables campagnes durant la guerre de Hollande, dont l’épisode fameux du passage du Rhin. L’estime que lui manifeste Louis XIV est tout aussi singulière, puisqu’il crée pour lui un grade exceptionnel, celui de maréchal général des camps et armées du roi. Cette distinction, accordée en 1660, donne à Turenne autorité sur l’ensemble des armées et le place au-dessus de tous les maréchaux de France. Pour la mort de cet homme toujours victorieux, ironiquement fauché par un boulet de canon qui n’aurait pas dû l’atteindre, Madame de Sévigné redouble d’adjectifs : terrible mort, grande mort —-et conseillant à sa fille d’écrire à ce sujet une lettre de condoléance au cardinal de Bouillon, neveu du maréchal, glisse que sur un si haut sujet, « il n’y a qu’à laisser aller sa plume. » C’est là qu’apparaît un terme que nous n’employons plus et qui justement, parce qu’il nous est devenu étranger, nous envoie à la manière du boulet qui abat Turenne l’intense et funèbre sensation de froid qui glaçait ceux qui attendaient d’autres nouvelles : « Nous attendons avec transissement le courrier d’Allemagne. » Sous nos yeux se dresse le cénotaphe verbal d’un immense militaire, adoré de ses soldats et modèle de toute une génération, qui le jour même de sa mort, sous le feu de l’ennemi, disait haut et fort qu’il ne prétendait pas mourir ce jour-là. Belle réplique d’audace, de défi, de démesure peut-être. En auditrice accomplie des oraisons funèbres de son temps, Madame de Sévigné ne tarde pas à qualifier cette mort de providentielle, puisqu’elle grave à jamais dans le marbre une gloire qui, si le héros avait eu le temps de vieillir, aurait fatalement perdu de son éclat. Aux lauriers que le père de Rodrigue se lamente de sentir flétrir sur ses cheveux blancs, elle préfère une image stellaire : « Quelquefois, à force de vivre, l’étoile pâlit. » Turenne n’était pas resté insensible au charme de la jeune veuve. Madame de Sévigné n’avait pas répondu à ses discrètes avances. Bussy-Rabutin, qui a fréquenté le maréchal de plus près, particulièrement lors de la bataille des Dunes, ne manque pas d’écorner la statue qu’elle lui dresse. Non, maintient-il, votre maréchal était bien loin de mépriser la gloire comme vous voulez me le faire croire, il avait au contraire pour elle la plus grande passion, et sa modestie n’était qu’un masque. Nous ne savons pas si Madame de Sévigné s’est laissé convaincre. Mais à coup sûr, comme Bossuet avait qualifié de providentielle la mort en pleine jeunesse d’Henriette d’Angleterre parce qu’elle l’emportait avant que l’orgueil n’ait germé dans son âme, peut-être aurait-elle qualifié ainsi celle de Turenne si elle avait pensé que l’orgueil et le satanique amour-propre commençaient à assiéger sa belle forteresse intérieure.
Vous écrivez : « Tout est musée de mon temps. Carnavalet est un musée. Le Louvre est un musée. Saint-Germain est un musée. Fontainebleau est un musée. Vaux-le-Vicomte est un musée. Versailles est un musée. Chambord est un musée. Grignan est un musée. Seuls vos fantômes les habitent. Les gens de mon temps traversent vos ombres. » Ironiquement, Madame de Sévigné est actuellement célébrée au Musée Carnavalet à travers une exposition visible jusqu’au 23 août. L’avez-vous vue ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?
Dans cet hôtel devenu musée de la ville de Paris et où l’on peine à savoir dans quelle pièce exacte Madame de Sévigné avait installé sa chambre, je regrette toujours que le souvenir de celle qui y habita soit réduit à quelques objets. L’exposition, quant à elle, est particulièrement riche. J’ai été impressionnée par le nombre de portraits qui y sont rassemblés, particulièrement de femmes : Madame de Sablé, Mademoiselle de Scudéry, la grande Mademoiselle, la duchesse de Longueville, la marquise de Rambouillet, la duchesse de la Meilleraye, et également ceux d’Arnauld d’Andilly, de la Rochefoucauld, de Bussy, de Turenne, d’Ormesson, Colbert. Mais aussi des scènes d’enfance, de la vie parisienne, les places, les ponts, les bateaux de bains sur la Seine. Les gravures de chaires et de mausolées. Quelques lettres autographes aux lignes quasi effacées. Mais pour moi, rien ne peut rivaliser avec la vie qui émane de sa correspondance. Tous les portraits m’ont fuie. Alors que les peintres au contraire avaient voulu capturer des présences, tous ces visages ne m’ont renvoyée qu’à des absences. Je n’ai pas entendu l’écho de conversations. Même l’enregistrement de quelques lettres par Dominique Blanc, diffusé dans une petite salle, m’a semblé anachronique ! Je ne peux entendre la voix de Madame de Sévigné qu’en lecture silencieuse. Elle est liée pour moi au mouvement de sa plume, à sa recherche de solitude, à tous les lieux où – « me voici à la joie de mon cœur » — elle s’écarte des autres pour couvrir de lignes ses grandes pages. Bien sûr, elle a vécu au milieu de sa famille, de ses amis, de son temps. Mais je crois que c’est à son écritoire qu’elle a le plus intensément vécu. L’exposition, comme toute exposition historique, ne répond qu’à un devoir de mémoire.
Pour finir, saurez-vous nous dire s’il existe d’autres personnages historiques avec les âmes desquels vous aimeriez converser ?
J’aime marcher sur les passerelles entre présent et passé. Je les imagine tendues entre deux falaises de continents temporels. Sous elles, le vide. Je taille dans ce vide de moellons de lumière et je construis — ou je reconstruis, comme dans Les Choses d’en-haut, court récit en fragments dans lequel l’abbaye de Port-Royal des Champs, sauvagement rasée sur l’ordre de Louis XIV, resurgit intacte au début du XXIe siècle. La conversation avec les vivants d’autres temps, ceux que l’on appelle les morts, est une rêverie très particulière. Il faut vivre avec chacun d’eux intimement, dans la pénombre de l’âme et de l’imagination. L’inspiration d’Aux Rochers m’est venue de Jean-Michel Delacomptée, dont tout l’œuvre, admirable, nous présente comme la quintessence des êtres avec qui il converse. Quelques lignes de Je ne serai peintre que pour elle citent une phrase de Madame de Sévigné : « Il faut que je vous dise comme je suis présentement. J’ai M. d’Andilly à ma main gauche, c’est-à-dire du côté de mon cœur ; j’ai Mme de la Fayette à ma droite ; Mme du Plessis devant moi, qui s’amuse à barbouiller de petites images ; Madame de Motteville, un peu plus loin, qui rêve profondément ». J’ai aussitôt cherché la lettre (1er août 1667) qui évoque ce cercle d’amies : vu par les yeux de Madame de Sévigné, je dirais même vu depuis le fond de ses yeux, il rend tellement sensible une conscience prenant conscience du présent où elle baigne que j’ai décidé de lui répondre depuis mon propre présent. Vous me demandez si j’aimerais converser avec d’autres personnages historiques, d’autres âmes du passé. Je ne sais que vous répondre. Les destins singuliers m’attirent. Peut-être Emily Brontë marchant dans la lande. Emily Dickinson recluse à sa fenêtre. Marie Guyart montant sur le vaisseau vers le Québec. Ce sont toujours des images de traversées.
Entretien mené par Guilhem Barbet
[1] Marc Fumaroli, La grandeur et la grâce. Quand l’Europe parlait français ; Le Poète et le Roi, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014
[2] Laurence Plazenet, La blessure et la soif, Gallimard, coll. « Blanche », 2009
[3] Robert Kopp, « Mme de Sévigné : “ Elle écrit comme elle parle… “ » in Revue des Deux Mondes, n° 3866 – juillet-août 2026
[4] Roger Duchêne, Je ne suis ni à Dieu ni au diable. La vie spirituelle de Madame de Sévigné, Le Passeur, 2026