Guillaume Sire enchante avec son histoire de méchante

Guillaume Sire a pris l’habitude de conditionner son récit à un procédé narratif comme pour rappeler que toute littérature est mise en abîme. Ici, avec Chante Méchante, aux éditions Calmann-Lévy, il s’agit d’un manuscrit retrouvé, celui d’une femme qui, durant trois semaines, se voit mourir et récapitule sa vie, mélangeant confession personnelle, lettres à ses proches et réécriture de sa vie. La matière semble nous parvenir de façon brute, voire brutale. La narratrice, fille de la méchante, conclut ainsi : « La principale vocation de la littérature est de nous permettre de dire adieu à ceux qui sont partis, à défaut de leur rendre la vie. Sous son vernis de méchanceté, ce livre est à la fois une prière et un cri d’impuissance. » Nous répétons souvent et avec obstination qu’il y a dans le blasphème un art de dissimuler une prière, dans l’insulte adressée à Dieu.

Voici donc le journal de Léonie Dantin, celle qui apprend qu’elle va mourir et estime bien le mériter, car elle se sait méchante depuis sa naissance : « Tout ce que j’ai fait dans ma vie, même lorsque j’étais gentille, je l’ai fait parce que j’étais méchante. » Et rien n’est exagéré là-dedans au regard de la personnalité que nous découvrons. Léonie est une actrice que l’on reconnaît dans la rue, mais il faut dire qu’elle a commencé tôt à porter des masques. Elle résume ainsi cette façon d’être : « Depuis mon enfance, je joue la comédie, je hais tout le monde. » Confrontée à la mort, la seule question qu’une comédienne peut encore poser est : « Le public va-t-il applaudir ? Dieu va-t-il rappeler ? »

Au jour du diagnostic, elle est mariée à Sébastien, le gentil mari qui pardonne tout. Incapable de l’aimer de son vivant, elle lance en bravade pour elle-même : « je t’aimerai quand je serai morte. » La maman malade, la maman gâche-tout, a deux enfants, Arthur et Inès. Ce qui la console est de ne pas avoir à enterrer ses enfants. Léonie prend prétexte de l’absence de Sébastien à l’heure de l’annonce fatale pour fuir. Elle ne veut pas que son mari la voie pourrir, elle fuit donc vers son amour passion, vers l’homme qu’elle a jadis détruit, l’artiste Antoine Besançon. Elle fantasme sur ces retrouvailles dix-huit ans trop tard. L’idée est littéraire : pour mourir dans ses bras. Comme un éléphant fuyant le troupeau pour le cimetière, elle part à Guernesey où son amour qui venait à elle pour qu’elle le détruise, a trouvé exil. Elle passe trois semaines à regarder de drôles d’oiseaux, les fous de Bassan, ceux-là vivent et meurent en couple.

© Renaud Konopnicki

Léonie se révèle même méchante avec elle-même, il faut bien. Elle prend un malin plaisir à fourailler sa plaie, à ne se trouver aucune circonstance atténuante. Orgueilleuse au plus haut point, elle pense que tout ce qui arrive est sa faute. « La pieuvre de ma méchanceté (la preuve ?) avançait ses tentacules dans les cellules de mon pénitencier en faisant cliqueter son trousseau. » Elle nous conte sa vie, et même si nous rions, même si nous nous attendrissons par moments, il faut bien avouer que nous avons affaire à une espèce de psychopathe nymphomane… « Les filles comme moi, les salopes nihilistes, veulent être aimées à la ville comme elles le sont sur scène. » Elle le sera un peu en livre.

Morale de l’histoire : « La vie est injuste, je vais mourir, nous allons tous mourir, et nous serons un peu moins morts si nous avons un peu aimé. » La belle affaire, la méchante nous livre son testament, sa leçon de vie. Puisqu’elle va mourir, elle croit avoir compris quelque chose. Vous nous avez chanté bien des choses, méchante, eh bien dansez maintenant ! Avec cette histoire originale, son point de vue immersif, Guillaume Sire nous confirme être un virtuose de l’art narratif dans lequel il fourre toute son intelligence et son esprit.

Article rédigé par Maximilien Friche 

Auteur/autrice

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