Dans sa préface à Bouvard et Pécuchet, Raymond Queneau nous dit que « toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée ». Il ajoute que « Le Satyricon, la Divine Comédie, Pantagruel, Don Quichotte, et naturellement Ulysse sont des odyssées, c’est-à-dire des récits du temps plein. » Le nouveau roman de Caroline Hoctan, La Fabrication du réel, publié aux éditions Tinbad, fait assurément partie de la catégorie des romans odysséens tant le thème de la connaissance de soi occupe une place centrale au sein de l’ouvrage. Ce « temps plein » est celui de l’ontofiction, néologisme créé par Serge Lehman dans la préface qu’il offre au roman, par opposition à l’autofiction qui avait saturé l’espace littéraire du temps où elle était encore « à la mode ».

Dans son précédent roman (Dans l’existence de cette vie-là, Fayard, 2016), on avait laissé un narrateur non-identifiable (conformément au Neutre théorisé par Roland Barthes dans Le Degré zéro de l’écriture) en pleine quête intérieure au cœur d’une New York rongée par la crise financière. Presque dix ans plus tard (tel est le rythme de publication des trois romans de Caroline Hoctan, preuve s’il en est que la véritable odyssée dure toute une vie), cette quête continue toujours entre deux mondes. Si le précédent roman rendait un vibrant hommage à la littérature américaine (symbole de la « vraie vie »), avec la Fabrication du réel nous entrons dans le vif du sujet, au cœur de la grande parodie. Cette thématique est d’autant plus intéressante qu’elle ne s’exprime pas seulement à travers la vie personnelle de l’auteur et son rapport au père, mais aussi au niveau politico-historique, ce qui, par moment, donne au roman tous les ingrédients d’un thriller empreint de mystères. Mais jamais elle ne cède à la facilité de faire de son roman un thriller à suspense trop convenu. L’histoire débute par une coupure de courant généralisée à Lutèce, capitale de l’Hexagonie. Voici le narrateur (ou la narratrice, on ne sait toujours pas) coincé dans un « monde désemparé et désemparant », plongé dans l’obscurité, comme Dante qui débute sa Divine Comédie en pleine selva oscura.
Dans ce contexte apocalyptique, une femme apparaît et partage ses réflexions sur le paradoxe du langage dans la littérature. Ce personnage mystérieux, que l’on retrouvera à plusieurs reprises, joue le rôle de Béatrice dans cette « comédie du réel ». Elle n’est pas celle de l’Amour suprême de Dante (même si cette dimension est bien présente dans le roman) mais plutôt la Béatrice de Mallarmé qui entraîne la mort à soi-même avant la nouvelle naissance. Car la question qui traverse l’ouvrage de Caroline Hoctan est bien la nécessité de créer une nouvelle langue pour conjurer le simulacre, et atteindre cette « langue au-delà de toutes les langues » chère non seulement à Dante et son doce stil nuovo mais aussi au poète soufi Ibn ‘Arabi et sa science des lettres (‘îlm al hurûf) ainsi qu’à Paul Celan qui affirme : « Dans une langue étrangère, le poète ment. » Sortir du monde comme représentation, de la société du spectacle de Debord, de la mimesis intégrale du Quichotte, de la caverne des simulacres de Platon : voici le projet. C’est donc avant tout l’histoire d’un effondrement qui nous est raconté, où l’apocalypse individuelle coïncide avec la fin de tout un monde parodique, dans lequel l’Enfer est devenu Paradis et inversement (« le vrai est un moment du faux » nous dit Debord). Tout au long du livre, le personnage principal se débat avec lui-même et avec le langage (ce qui revient au même d’une certaine manière) en tentant d’écrire une « espèce de roman » intitulée L’Exviela, qui ressemble à ces Léviathans littéraires dont on ne voit jamais le bout et dont le titre est une référence subtile au précédent roman de Caroline Hoctan.
Cette quête prend sa source en Usonia dans l’Archipel de la Fiction (on reconnaît New York, la ville de tous les simulacres), lieu d’origine du père dont le passé ressurgit à travers des objets et des personnages plus ou moins bien intentionnés. Ce père flottant, éternel étranger jusque dans sa langue, agent secret ayant travaillé pour les réseaux Stay Behind de l’OTAN, est une hydre à plusieurs têtes : vie clandestine, personnalités multiples, culte du secret… Après sa disparition, le narrateur se rend compte que sa vie n’est que le prolongement de la vie parodique du père et provoque ainsi l’effondrement de « cette vie-là ». Dès lors, avec le thème de la prédestination en filigrane, le roman de Caroline Hoctan plonge au cœur de notre condition tragique d’être humain et de notre rapport à la vérité, à l’image d’Œdipe et de l’accomplissement inéluctable de sa destinée tel qu’annoncé par le devin Tirésias…
Le moyen d’en sortir est la sublimation du réel comme moyen d’atteindre la vérité. Ou, en termes philosophiques, la nécessité de la katharsis pour s’affranchir du règne de la mimésis… Vaste programme donc. Dans ses conditions, le je n’est pas un simple pronom, nécessaire à la fabrication du récit, mais il devient un je mythique au-delà du temps et de l’espace, affranchi des conditionnements de l’existence. On comprend dès lors pourquoi le narrateur tient tellement à écrire une « mythobiographie » de l’écrivain Melmoth (de son vrai nom Jack-Alain Léger), artiste aux vies multiples et aux masques innombrables, dont l’œuvre est une quête d’identité sans concession jusqu’au sacrifice de soi. Ce roman est donc aussi l’histoire d’un sacrifice nécessaire, celui que doit effectuer l’écrivain pour (et contre) la vérité (sa vérité et aussi celle du monde dans lequel il évolue). Quand la lecture et l’écriture (la littérature en somme) se confondent avec la vie, la fiction devient la matière du réel. Autrement dit, on ne vit pas pour écrire, mais on écrit pour vivre une vita nuova qui suit l’effondrement de cette vie-là. Toutefois, on ne sort jamais impunément du simulacre…
Les chaînes qui maintiennent le narrateur au réel viennent du père et de son passé (un passé toujours présent). L’auteur nous offre ici une occasion d’atteindre un degré supérieur dans la grande parodie en plongeant dans les coulisses de l’Histoire. En effet, les réseaux Stay behind mis en place par l’OTAN durant la guerre froide sont une parodie du gouvernement ésotérique du monde qui régit le cours de l’Histoire de manière clandestine. Les saints sont remplacés par des agents secrets qui eux aussi abandonnent leur individualité et évoluent au-delà du temps et de l’espace. Le réseau le plus connu de cette période étant le réseau Gladio qui a sévi en Italie durant les années 1970 (avec la complicité de la CIA et de la tristement célèbre loge P2), en mettant en place une stratégie de la tension visant à empêcher l’arrivée au pouvoir du parti communiste. S’ensuit alors une série d’attentats sous faux drapeaux et de golpi (coup d’états en italien) dénoncés en son temps par le poète Pier Paolo Pasolini dans son ouvrage inachevé Petrolio. Il le paiera de sa vie sur une plage d’Ostie en novembre 1975. Dans le roman de Caroline Hoctan, le narrateur risque aussi sa vie à plusieurs reprises (notamment sur une plage, peut-être un clin d’œil à Pasolini…) et c’est lorsque ce dernier se trouve face à sa propre mort que surgit le personnage de Bardo (dont le nom est inspiré du Bardo thodol, le livre des morts tibétains) qui vient du « bout de l’Agartha » (désignant un royaume souterrain où vit le Roi du Monde selon la tradition hindoue).

Pour autant, il n’y a pas de machine arrière possible, il faut aller jusqu’au bout de la grande parodie. C’est-à-dire jusqu’au siège de la CIA, lieu symbolique du père et de sa langue du simulacre, où le personnage principal est invité à participer à un programme scientifique interne, là où la fabrique du mensonge est érigée en ordre mondial selon la formule bien connue de Kafka. C’est devant Kryptos, cette sculpture mystérieuse réalisée par Jim Sanborn, que le narrateur connaît son illumination. Derrière l’apparence du récit, il y a une grande profondeur dans le nouveau roman de Caroline Hoctan qui est une grande œuvre dans le sens alchimique du terme, ancrée dans son époque, à l’ère de la post-vérité. La puissance d’une grande œuvre réside souvent dans la force d’un détail qui devient son centre de gravité.
Au milieu du roman, on découvre ce personnage d’homme marié qui s’est laissé embarquer dans « cette vie-là », la vie parodique qu’il n’a jamais voulue. Il est chasseur et jubile quand il « shoote du gibier », comme pour se venger de leur liberté, de cette vie manquée qu’il n’embrassera jamais. Ensuite, ce Don Quichotte des temps modernes ira littéralement tuer le temps dans un bistro qui devient le lieu de tous les possibles.
La Fabrication du réel est un roman au-delà du temps, le début et la fin se confondent comme dans un éternel retour où l’écrivain occupe la place du saint affranchi des conditions trop humaines et qui connaît la vie divine, la vraie, la seule qui vaille : « Écrire, c’était se fondre corps et âme dans le Verbe, pour atteindre l’illumination, puis cette tâche accomplie, vaquer simplement aux besoins du quotidien. »
Un article rédigé par Ali Benziane
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