La Faim n’est pas un livre qu’on ouvre pour se distraire. On l’ouvre en sachant qu’on va y laisser un morceau de soi. Dès les premières lignes, ce n’est plus une lecture : c’est une crise, une brèche ouverte dans la peau du narrateur… et dans la mienne. Le narrateur, un homme sans nom, sans gloire, titube dans les rues, affamé de pain, affamé de reconnaissance, affamé de tout ce qui permet de tenir debout. « La seule chose qui me gênait un peu, c’était, malgré mon dégoût de la nourriture, la faim quand même. Je commençais à me sentir de nouveau un appétit scandaleux, une profonde et féroce envie de manger qui croissait et croissait sans cesse. Elle me rongeait impitoyablement la poitrine… » Je marche avec lui, je sens son corps qui se dérobe, sa tête qui tourne, ses jambes qui flanchent, son souffle qui se fait court, son esprit qui vacille. Tout cela pour un seul maître : la conscience d’un homme qui se débat pour exister.


Ce qui frappe chez Hamsun, c’est cette puissance physique de la pensée. Le narrateur ne pense pas comme un philosophe bien nourri : il pense comme quelqu’un qui lutte pour ne pas être effacé par la faim. « Rien ne m’aidait ; je m’évanouissais impuissant, les yeux ouverts, fixant le plafond… que se passerait-il si je mordais ? » Cette idée folle, brutale, presque animale, n’est pas une métaphore : c’est une confession, une littérature au plus près de l’instinct, qui frappe et fait trembler.
Puis il y a ces moments où la faim ne se contente plus de ronger son corps, elle ronge sa perception du monde : « Je ne souffrais pas ; ma faim avait fait passer la douleur ; au contraire, je me sentais agréablement vide, détaché de tout ce qui m’entourait… Je restais là, les yeux ouverts, dans un état d’absence totale de moi-même. » Là, c’est la littérature physique : je ressens l’absence de soi comme une douleur douce et perverse. Le narrateur devient un spectre flottant au-dessus de sa propre misère, et je vacille avec lui.
Et puis Hamsun note cette vérité aiguë, presque insolente : « Le fait est que ma pauvreté avait aiguisé en moi certaines facultés au point de me valoir de véritables désagréments, oui je l’assure, de véritables désagréments, hélas ! Mais cela avait aussi des avantages, cela me venait en aide dans certaines situations. Le pauvre intelligent était un observateur bien plus fin que le riche intelligent. Le pauvre regarde autour de soi à chaque pas qu’il fait, épie soupçonneusement chaque parole qu’il entend dire aux gens qu’il rencontre ; chaque pas qu’il fait lui-même impose à ses pensées et à ses sentiments un devoir, une tâche. » C’est ici que l’intelligence se fait aiguillon. La pauvreté, la faim, l’extrême fragilité deviennent des instruments de lucidité. Elles sculptent la conscience, affûtent l’observation, transforment la vigilance en arme. Je retrouve cela chez Fante : Bandini, dans la poussière et la solitude de Los Angeles, guette chaque geste, chaque mot, chaque détail avec une acuité que le confort ne permet jamais.
Hamsun transforme la privation en machine à penser. Chaque idée, chaque image, chaque éclat de conscience est taché de cette condition extrême. Ses nerfs sont exposés, son esprit se débat, il rêve, hallucine, se raille lui-même. Ce n’est pas de la simple autofiction : c’est une écriture qui dépouille, qui secoue par la gorge. Et puis cette ligne, presque une déclaration de guerre à la médiocrité et à la facilité : « Ce n’était pas mon intention de m’effondrer ; non, je mourrais debout. » Voilà la rage de Hamsun. Ce n’est pas un effet stylistique : c’est une énergie vivante, une rage qui retourne comme un gant, qui oblige à sentir la littérature dans le corps, pas seulement dans le cerveau.
Et c’est là que John Fante entre en résonance. Quand je relis Demande à la poussière, je sens cette même urgence, cette même fièvre. Arturo Bandini, pauvre écrivain dans une Los Angeles écrasante et poussiéreuse, est le frère spirituel du narrateur de Hamsun. Lui aussi avale la misère, la solitude, la faim de reconnaissance, et transforme tout ça en mots. Fante a été bouleversé par Hamsun, et on le sent dans chaque phrase haletante, chaque confession déchirée de Bandini : l’écriture devient une machine de survie, une manière de tenir debout quand tout le reste menace de réduire à néant. La filiation est là, palpable : Hamsun invente la littérature de la faim et de l’extrême lucidité, Fante la transforme, la propulse dans la poussière, mais la même énergie, la même rage est intacte.

La Faim est toujours nécessaire aujourd’hui parce qu’il ne laisse jamais tranquille. Il ne console pas. Il ne polit pas la misère. Il met face à la dignité, à la solitude, à la folie, à la survie. Il pose la question : quand tout te quitte, quand la société te refuse, quand il ne reste que toi et ta faim, qui es‑tu ? Que reste‑t‑il de soi ?
Alors oui, je reviens à La Faim encore et encore. Parce qu’il me montre comment écrire avec tout ce que l’on a – jusqu’à la dernière étincelle nerveuse de l’esprit. Parce qu’il n’est pas seulement le récit d’un affamé : c’est une énergie narrative à l’état pur, un miroir de nos peurs et de nos forces. Ce narrateur affamé, oscillant entre lucidité et folie, ne se contente pas de vivre : il hurle, il se débat, il meurt debout. Et moi, lecteur, écrivain, je ressens chaque humiliation, chaque morsure, chaque souffle, et je sais pourquoi la littérature vraie existe : pour secouer, retourner, faire sentir vivant. Et si Fante a pu transformer cette énergie pour écrire l’Amérique des laissés-pour-compte de Bandini, c’est que Hamsun a ouvert la voie : la littérature, quand elle est vivante, mord, traverse, consume et rend plus humain.
Article rédigé par Grégory Rateau