C’est une biographie de référence, publiée aux éditions Fayard, que le médiéviste et historien du droit Yves Sassier consacre à Robert II le Pieux, deuxième roi capétien après le fondateur Hugues Capet. Associé au trône dès le vivant de son père et ayant régné dans les faits de 996 à 1031, Robert, descendant d’une lignée qui a déjà donné deux rois intérimaires (Eudes et Robert Ier), hérite d’un pouvoir et d’un domaine royal restreints. Contesté d’un côté par les derniers représentants de la dynastie carolingienne et ayant maille à partir d’un autre côté avec des seigneurs récalcitrants, comme l’ambitieux comte de Blois, et même avec son épouse la reine Constance, Robert le Pieux sut pourtant jouer d’habileté et se maintenir au pouvoir plusieurs décennies. À son actif figurent l’agrandissement du royaume en Bourgogne, le développement du monachisme, l’encouragement du mouvement de la Paix de Dieu, mais c’est surtout en institutionnalisant le principe de primogéniture (la couronne est promise au premier né des fils du roi) que Robert a réussi à enraciner le pouvoir capétien et à permettre à ses descendants de régner sur la France pendant 800 ans. À Rebours explore, avec Yves Sassier, les origines de la plus puissante dynastie d’Europe.
À Rebours : La précédente biographie qui avait été consacrée à Robert le Pieux, celle de Laurent Theis en 1999, mettait l’accent sur le fait qu’il était le roi de l’an mil. Dans la vôtre, vous vous attachez plutôt à le montrer comme le roi qui, étant le fils du fondateur Hugues Capet, a permis à la nouvelle dynastie capétienne de s’enraciner. Avant de s’attacher à cet aspect particulier de son règne, pensez-vous que « l’an mil », dans les faits et dans sa symbolique, a été synonyme de grands bouleversements ? Ou cela a-t-il été exagéré ?
Yves Sassier : Il fut un temps où de nombreux historiens, à la suite de Georges Duby, considéraient que l’an mil était une période de grands bouleversements. Pour ma part, après avoir lu les travaux d’autres historiens comme Dominique Barthélemy, je serais plus mesuré. Je crois que ce « bouleversement » que représente la dissémination et l’hérédité des pouvoirs en de nombreuses régions du royaume et jusque sur des territoires et châtellenies de faible étendue a été plus précoce qu’on ne le pense : il a commencé avant la fin du IXe siècle et se poursuit encore dans les années 1100-1120. Cela dit, l’an mil est une période de grande réforme monastique : là est aussi le bouleversement, qui va à contre-pied de la volonté de l’épiscopat. Ce dernier joue alors un rôle politique important dans la France du Moyen Âge : les évêques, chefs religieux des cités, jouissent d’un vaste patrimoine ecclésiastique et de vassaux qu’ils peuvent mettre à disposition du roi ou de grands princes. Cette période a été l’occasion de frictions fortes entre le monachisme[1] et l’épiscopat, et la royauté d’Hugues Capet et de Robert le Pieux a hésité entre les deux partis, même si elle prend plutôt position pour le premier. Cet aspect me semble très important à mentionner et aboutit à une vision quelque peu différente de celle qui consiste à considérer que l’an mil fut le temps d’un grand bouleversement mais aussi de celle qui, à l’inverse, ne voit dans ce laps de temps qu’une prolongation de l’ère carolingienne. Il y a eu une distorsion dans l’Église. Il m’a été reproché, avec ce livre, de m’être trop penché sur la relation du roi avec l’épiscopat et avec le monachisme. Mais cet aspect est politiquement essentiel.
Si l’on s’attache à la représentation de la figure de ce roi, on peut affirmer qu’il a souffert d’une image d’Épinal peu flatteuse, celle d’un monarque faible, tiraillé entre une deuxième épouse (Berthe) dont il était épris et une troisième (Constance) qui le tyrannisait. On connaît ce tableau du XIXe siècle le montrant abattu avec Berthe, alors qu’il vient d’être excommunié, ce qui, dans les faits, n’est jamais arrivé. Cette histoire imaginaire héritée du XIXe siècle occupe-t-elle encore, à votre avis, une trop grande place dans la conception que nous pouvons avoir de ce roi en particulier mais aussi de l’histoire de France en général ?
Je pense que oui. Cette image léguée par le XIXe siècle est caricaturale et excessive. Elle ne tient pas compte des réalités profondes de cette époque. Depuis le début du Xe siècle, la notion d’État, si tant est qu’elle ait jamais existé, est complètement hors de propos s’agissant de la France, car la royauté a une capacité d’action beaucoup plus faible qu’au temps de Charlemagne ou de Louis le Pieux, voire de Charles le Chauve. Elle accuse un déclin dont Hugues Capet et Robert le Pieux ont hérité. Les historiens du XIXe ont trop envisagé l’Histoire de cette période du Moyen Âge et trop jugé ses principaux acteurs à partir d’une vision centralisatrice de l’État, dont on peut même douter qu’elle puisse être appliquée au gouvernement des deux ou trois grands carolingiens des VIIIe et IXe siècles. On a ainsi reproché à Robert d’avoir échoué dans ce qu’aucun monarque de l’époque, y compris l’empereur du Saint Empire romain germanique qui était pourtant beaucoup plus puissant, n’a pu accomplir, à savoir la mise en place d’un système étatique. On peut parler d’influence royale, de fidélité à l’égard de la royauté, mais cette fidélité est personnelle plus qu’institutionnelle, par conséquent variable en fonction des personnes et des circonstances, dont la faillite de la part d’un grand du royaume n’entraîne souvent nulle réaction forte d’une royauté dépourvue de tout monopole de puissance.
Cela conduit à se poser aussi la question de la fiabilité des sources, ce que vous exposez en introduction. En effet, entre les hagiographies, les témoignages postérieurs, les chartes ou diplômes royaux qui ne donnent que des renseignements parcellaires, la correspondance non datée (on pense à celle de l’évêque Fulbert de Chartres), rares sont les sources contemporaines tout à fait fiables. Comment avez-vous relevé ce défi ?
Les sources les plus fiables sont en effet la correspondance de Fulbert de Chartres, et aussi les diplômes royaux, qui sont malheureusement en petit nombre (une soixantaine pour trente-cinq ans de règne). La correspondance de Fulbert est remarquablement intéressante mais elle ne fait bien souvent qu’effleurer certains événements qu’elle évoque, connus des interlocuteurs de Fulbert qui peut donc s’épargner de les relater dans le détail, si bien que l’historien se doit de manier avec grande précaution les hypothèses relatives à ces événements. De plus, les lettres ne sont pas datées et c’est très problématique lorsqu’il s’agit de les situer dans la chronologie du règne. Quant aux sources plus tardives (ne serait-ce que celles qui sont postérieures d’une dizaine d’années seulement de la fin du règne), elles sont le reflet du ressenti, de l’opinion de chaque chroniqueur, à l’image de ce que peut faire un journaliste aujourd’hui. Ce ressenti existe toujours et peut venir fausser le jugement de l’historien moderne, que le chroniqueur soit contemporain, ou qu’il soit postérieur au règne proprement dit : un aspect légendaire peut dans ce dernier cas – et cela ne facilite pas non plus la tâche de l’historien – venir alors se greffer sur événements historiques.
Vous avez évoqué la parcimonie des actes et diplômes, comment l’expliquez-vous ? Y en avait-il davantage sous les rois carolingiens ?

Les diplômes de l’époque carolingienne, assez nombreux, s’appliquaient à tous les grands établissements religieux du royaume ; les premiers Capétiens, quant à eux, n’exerçaient qu’une influence très indirecte sur tout ce qui ne relevait pas du domaine royal ou qui n’était pas de proximité épiscopale ou abbatiale avec le roi. La sphère extérieure au domaine direct du roi et aux évêchés dits royaux (Nord-Est, Bourgogne, région d’entre Seine et Loire hors Normandie), ne demandait pas l’octroi de diplômes, et c’est l’une des raisons de la rareté de ces actes. Sous les Carolingiens, le roi, même en période de crise, en distribuait un peu partout. Cela commence à s’atténuer sous les derniers d’entre eux pour aboutir à une véritable parcimonie sous Hugues Capet et Robert le Pieux. Par ailleurs, l’extrême fin du IXe siècle a vu disparaître tout acte législatif du roi, sauf si l’on considère qu’un diplôme peut entrer dans cette catégorie ; il s’agirait alors d’une « législation » pour un établissement religieux particulier, et non pour tout le royaume. Il existe des villes sur lesquelles le roi exerce son influence directement mais elles sont peu nombreuses et ne sont pas complètement entre ses mains non plus : des évêques, des abbés de monastères urbains, voire des nobles laïques possèdent une partie de la cité ainsi que des faubourgs et des terres alentour. L’autorité du roi n’est donc pas totale dans les cités de son domaine, si bien qu’il lui est difficile, même au niveau d’une cité, de légiférer pour l’ensemble de sa population.
Comme on l’évoquait plus haut, vous mettez l’accent sur l’enracinement capétien. Il faut dire que Robert le Pieux est issu d’un lignage prestigieux qui a déjà fait l’histoire de ce qu’on ne nomme pas encore la France, puisque la dynastie des Robertiens a déjà donné deux rois et a pratiquement exercé la réalité du pouvoir sous les derniers Carolingiens. Les Pippinides avaient déjà remplacé les Mérovingiens ; ici, le schéma se reproduit quasi à l’identique : une dynastie en remplace une autre, arrivée en bout de course. Cela était-il inévitable dans le sens où cette famille dirigeait dans les faits ?
L’accession au trône des Capétiens aurait pu être évitée car il restait un carolingien, Charles de Basse-Lorraine [oncle du dernier roi Louis V]. Mais sa personnalité sombre et brouillonne rendait malgré tout inévitable l’appel à Hugues Capet, moins peut-être en tant que fondateur d’une dynastie qu’en tant que « roi intérimaire » : il est en effet très probable qu’un parti proche du très jeune futur empereur Otton III, celui de l’archevêque Adalbéron de Reims qui joua un rôle majeur dans l’avènement de Hugues Capet, espérait que l’éviction de Charles pourrait déboucher à terme sur un retour de l’unité impériale au profit des Ottoniens. Ce qui n’arriva pas car Hugues Capet, dans les mois qui suivirent son accession à la royauté, fit en sorte que l’archevêque couronne et sacre son fils Robert.
Robert est d’abord un roi lettré et il a bénéficié d’une éducation poussée, délivrée notamment par Gerbert d’Aurillac, futur pape Sylvestre II. Peut-on dire que c’est une pratique inhabituelle à cette époque, puisqu’il faut remonter à Charles le Chauve (au milieu du IXe siècle) pour trouver un prince fin lettré et il faudra ensuite descendre à Louis VII au XIIe pour en retrouver un ? Comment concevait-on alors l’éducation du prince ?

Nous ne disposons pas réellement de renseignements sur l’éducation des derniers Carolingiens, nous ne savons pas très bien quel était l’état de leur culture. En revanche, on sait en effet que Charles le Chauve était cultivé, comme les rois anglo-saxons de l’époque. Dans l’Empire, Otton II avait reçu, notamment de Gerbert un cours laps de temps, une véritable culture chrétienne et antique et maîtrisait parfaitement l’expression latine. Hugues Capet n’avait pas cette culture. Lorsqu’il n’était encore que duc, il s’était rendu en Italie pour rencontrer Otton II et s’était vu contraint de prendre un interprète clerc pour échanger avec l’empereur et se faire traduire en langue vulgaire ce qu’Otton disait en latin. Robert le Pieux, quant à lui, a reçu une éducation assez exemplaire dont on ignore cependant l’exact détail. Il parlait le latin, écrivait des poèmes, chantait… Il pouvait aussi présider des assemblées et maîtrisait l’art de la rhétorique.
On le connaît sous le surnom de Robert le Pieux. Qu’est-ce qui a justifié ce sobriquet ? Est-ce en raison de son soutien au monachisme réformé, dérivé de la doctrine de Cluny et de saint Benoît?
D’après son biographe, qui ne se cacha pas de vouloir en faire un saint, il aurait fait preuve, sa vie durant, d’une intense piété, et aussi d’un souci de secourir les plus faibles. La culture acquise passe par des textes profanes mais aussi et surtout religieux. Et en cela, Robert s’est beaucoup intéressé à la religion, à son rituel, et bien sûr aussi à la culture monastique, et il a présidé des assemblées conciliaires, comme l’avaient fait les grands Carolingiens.
Un épisode important de l’opposition entre moines et évêques est le concile de Saint-Basle-de-Verzy en 991, qui vise à déposer l’archevêque de Reims Arnoul (fils illégitime du roi carolingien Lothaire et partisan légitimiste) qui a trahi Hugues Capet et Robert, alors roi associé. Se font alors face l’argument de la primauté romaine et celui de l’autonomie juridictionnelle des évêques de France. Dans quelle mesure ce débat théorique a-t-il été capital et est-ce là le point de départ d’une volonté autonomiste qui conduira à la papauté d’Avignon par exemple ? Est-ce représentatif du pouvoir de plus en plus grand de l’épiscopat, qui pourrait même être tenté de se libérer de la tutelle monarchique ?
Cela annonce même le gallicanisme. Il y a toujours eu en Europe, et notamment en Europe carolingienne, une attitude de défiance et de réserve vis-à-vis de la toute-puissance pontificale. Les clergés des royaumes ont très tôt souhaité jouer un rôle important dans la définition de la politique, y compris la politique religieuse du prince. Ainsi connaît-on au moins une lettre de Charles le Chauve au pape destinée à le renvoyer dans ses cordes et le prier de s’occuper de ses propres affaires. Au royaume des Francs de l’ouest, on affirme donc son autonomie, non à l’égard de la religion et du rôle spirituel du pape, mais bien à l’égard de l’intervention systématique de la papauté pour des questions qui ne touchent pas aux affaires immédiatement religieuses. Ce concile de Saint-Basle de 991 s’est prononcé sur une trahison, celle de l’archevêque Arnoul de Reims qui a ouvert les portes de sa ville à son oncle Charles de Basse-Lorraine dans le cadre du conflit opposant celui-ci à Hugues Capet et son fils. Les évêques n’ont pas voulu qualifier cela de trahison, car cela aurait contraint le concile d’évêques à prononcer une peine qui aurait pu conduire à la mort. La trahison a été dissimulée sous une autre raison : l’archevêque a eu, en favorisant une action violente contre sa cité, une attitude indigne d’un prélat de son état.
Un mouvement conciliaire d’initiative épiscopale fait son apparition autour de l’an mil, c’est celui de la Paix de Dieu (théorisée au concile de Charroux en 989 et qui se place dans la continuité du capitulaire de Carloman de 884) ; cette initiative sert surtout à protéger les biens de l’Église (défendus dans des plaids transfrontaliers regroupant religieux et laïques). Quel rôle joue alors le roi dans ce mouvement ? N’est-il pas le garant de la paix ?

En principe, c’est lui, bien sûr. Mais dans un royaume disloqué et sans État, le roi n’est que le chef théorique d’une hiérarchie de fidèles disposant, dans la réalité, d’une forte autonomie sur leurs territoires. Il est donc difficile dans ces conditions de prendre la tête d’un mouvement pour la paix, et les premiers conciles de paix se réunissent en Aquitaine, en Velay, et dans d’autres régions de l’Occitanie. L’Église s’est efforcée de faire jouer au roi un rôle, quoique secondaire, qui passait aussi par le biais de conciles. Le roi n’y assistait pas toujours. Il s’est par exemple fait représenter par des émissaires à un concile de paix réuni en Bourgogne, et c’est dans la foulée de ce concile qu’ont été instituées par les évêques du nord des paix diocésaines, avec de toute évidence l’accord du roi : une source nous montre ainsi un évêque, celui de Beauvais, prendre l’engagement auprès du roi de garantir la paix et de maîtriser l’usage de la violence.
Robert a été associé au trône du vivant d’Hugues Capet, d’ailleurs contre l’avis de l’archevêque de Reims et de certains seigneurs. C’était déjà le cas sous les Carolingiens et ce le sera encore jusqu’à Philippe Auguste inclus. Peut-on dire qu’il y a en cela une continuité avec la dynastie carolingienne et une incertitude identique concernant l’avenir, ce qui s’expliquerait par une faiblesse intrinsèque de la dynastie ? Hugues Capet était en effet considéré comme un roi « intérimaire ».
Il a été considéré comme tel par certains de ceux qui l’ont fait roi, notamment l’archevêque de Reims. Ce dernier, comme je l’ai dit plus haut, ne rêvait sans doute que d’une chose, à savoir que les Ottoniens reprennent pied dans la partie de l’empire qui avait été dévolue aux rois des Francs de l’ouest. Il y avait aussi d’autres princes qui n’étaient pas d’accord avec l’accession d’Hugues Capet au trône. On devine ainsi une très forte opposition en Aquitaine. Les ducs d’Aquitaine n’ont commencé à prendre en compte, dans leurs actes, le règne de Robert qu’à partir de 991-992, alors qu’il était roi associé depuis 987. L’une de ces années 991-992 correspondrait à celle de la mort de Charles de Basse-Lorraine, le prétendant « légitimiste » … La décision d’Hugues Capet de faire couronner son fils Robert de son vivant s’est ainsi faite contre l’avis de certains grands du royaume.
Il faut dire que les rois sont élus et les héritiers sont proposés par leurs successeurs aux grands seigneurs et à l’épiscopat. On voit ainsi, à la fin du règne de Robert, que la désignation de son fils et successeur désigné Henri, futur Henri Ier, n’allait pas de soi, puisqu’il a été contesté par sa mère elle-même, la reine Constance, qui lui préférait son cadet. Robert consacre donc le principe de primogéniture ?
Tout à fait, il a consolidé ce principe. Avant les Capétiens, ce principe était encore assez flou : au milieu du Xe siècle, Charles, le futur duc de Basse-Lorraine, avait bien été évincé au profit de son aîné, Lothaire. Il faut dire que la monarchie carolingienne du Xe siècle ne conservait qu’une vague influence en-dehors de son domaine, qui n’était lui-même limité qu’à quelques grandes villes et palais : Reims, Laon… Ce précédent a joué un rôle dans cette volonté de Robert de ne pas créer plusieurs rois en divisant son domaine et d’imposer une règle qui voulait que seul l’aîné hérite. Le roi aurait pu choisir l’un de ses fils pour lui succéder, mais il a posé comme principe que c’était à l’aîné que la charge était dévolue. C’est vraiment lui qui a institué, disons plutôt « institutionnalisé », cette primogéniture.
Le pouvoir du roi doit compter en grande partie sur celui des seigneurs (les comtes et ducs), qu’on appelle fidèles. Le règne de Robert, mais aussi celui de ses successeurs, est une suite continuelle d’alliances et de ruptures avec les seigneurs selon le contexte. « Loin de relever d’une relation stéréotypée d’étroite dépendance, la force du lien rattachant un grand du royaume au prince n’exclut pas le marchandage, la désaffection voire la trahison. » Ainsi, le comte Eudes II de Blois est l’un de ses alliés avant de devenir son rival. Comment les rois capétiens, et Robert en particulier, se sont-ils attachés les services et la fidélité des grands du royaume ? Les alliances matrimoniales suffisaient-elles ?

Il faut néanmoins préciser qu’Eudes Ier et Eudes II de Blois ne furent pas de très bons fidèles. Ils étaient fils et petit-fils de Thibaud le Tricheur, un personnage déjà très contesté et contestable sur le plan de la fidélité. Parlons des alliances matrimoniales, et prenons uniquement l’exemple de Berthe de Blois, veuve d’Eudes Ier et deuxième épouse de Robert, qui a été l’enjeu d’une véritable stratégie d’alliance matrimoniale. Je précise qu’elle descendait en ligne directe de Louis IV d’Outremer, le roi carolingien du milieu du Xe siècle. Elle était issue de deux maisons royales, les Carolingiens et les Ottoniens (son arrière-grand-père étant le roi de Germanie Henri Ier l’Oiseleur, le premier des Ottoniens). Cette alliance, si l’on excepte l’histoire d’amour rapportée par la légende et à laquelle les historiens accordent sans doute une trop grande place, représentait un intérêt politique considérable. Elle accroissait considérablement la quantité de sang carolingien et royal qui coulait déjà dans les veines capétiennes. Les enfants de Berthe et d’Eudes Ier de Blois étaient encore très jeunes, et Robert était donc en mesure de contrôler une puissance qui avait inquiété Hugues Capet. Enfin, Berthe était la sœur du roi de Bourgogne Transjurane qui n’avait pas d’autre héritier potentiel que tout enfant né ou à naître d’elle. Le seul problème était la consanguinité, puisque la parenté était trop proche aux yeux de la papauté (ils étaient cousins au troisième degré : issus de germains). C’est l’une des raisons – mais pas la seule – expliquant que Robert ait finalement été contraint de se séparer d’elle.
C’est à cette époque que se constituent des territoires (duchés ou comtés) qui deviennent héréditaires. « Les lignées de nobles descendent du sang des rois. » (Adalbéron de Laon dans le Poème au roi Robert). Le morcellement du royaume et son isolement parmi de grands blocs qui se constituent sont-ils alors le principal danger de la monarchie capétienne naissante ?
Je ne sais pas si c’est vraiment un danger pour elle, car il y a tout de même une certaine fidélité au roi qui se manifeste durant tous ces règnes successifs (hormis peut-être avec Hugues Capet). On note une relative accalmie durant celui de Robert car les grands du royaume (ducs de Normandie, d’Aquitaine, comtes de Flandre, d’Anjou, et même ceux de la maison de Blois) témoignent, à des degrés certes bien divers, d’une certaine proximité à l’égard du roi. Lors des événements climatiques étranges qui ont eu lieu durant son règne, le duc d’Aquitaine et d’autres grands ont consulté le roi et les évêques de son entourage, ce qui signifie qu’ils étaient en relation presque permanente avec lui. Ils lui adressent des lettres, le sollicitent et attendent des réponses : savoir ainsi quel signe divin se cachait derrière les fameuses pluies rouges (qui étaient en réalité du sable venant du Sahara) qui s’étaient abattues sur le sud-ouest du royaume. Ces relations proches, directes, se traduisaient aussi parfois par des assistances mutuelles. Cependant, chacun jouait son rôle politique dans sa région, et entretenait des relations avec d’autres régions de l’Europe. Quand Robert a refusé le trône d’Italie qu’on lui proposait, les Italiens se sont tournés vers le duc d’Aquitaine. Ce dernier n’y était pas opposé mais s’est inquiété des conséquences que cela induirait et, le temps de réfléchir à cette proposition, il a demandé au roi Robert de se tourner vers la Lorraine afin de monopoliser l’attention du roi de Germanie qui lorgnait lui aussi sur l’Italie. Un autre exemple de cette proximité est la mention du nom de certains grands comme apposant leur seing au bas des chartes du roi, ce qui montre bien qu’ils viennent épisodiquement aux assemblées royales.
C’est aussi à cette époque qu’apparaissent les premières théories sur les droits et devoirs des fidèles vis-à-vis de leur suzerain et vice versa, exposées notamment dans la correspondance de Fulbert de Chartres.

Oui, Fulbert est l’auteur d’une remarquable lettre sur la fidélité vassalique qui fera par la suite le tour des cours européennes et servira de modèle, notamment dans l’Empire. Dans les faits, on insiste surtout sur les obligations négatives, comme le fait de ne pas nuire au roi, de ne pas porter atteinte directement à sa personne. Cela laissait une assez grande marge de manœuvre puisque les seigneurs pouvaient attaquer les vassaux du roi sans lui porter atteinte directement. Ils avaient aussi le devoir de porter assistance au roi, mais ce cas-ci ne se présenta pas souvent, en dehors, on l’a vu, de l’affaire bourguignonne, ou encore de celle des comtés champenois dans laquelle le comte d’Anjou aida (de loin) le roi contre le comte Eudes II de Blois.
Peut-on dater du règne de Robert la conception de la société en trois ordres ? Cf. Poème au roi Robert d’Adalbéron.
C’est plutôt à l’époque carolingienne que se dessine cette notion des trois ordres, c’est donc un peu plus ancien. Des travaux récents ont d’ailleurs démontré que cette tripartition remonte à l’époque romaine et même grecque (elle est déjà présente dans le Timée de Platon, qui divise la société en trois : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent). Le monachisme a beaucoup joué dans la définition de cette notion ; en effet, c’est dans les monastères qu’est apparue cette idée qui a ensuite été reprise et invoquée, en tentant d’en exclure le monachisme, par les évêques, notamment par Adalbéron de Laon dans son Poème au roi Robert.
Il reste malgré tout puissant, ne serait-ce que symboliquement. Il a ainsi le même statut que l’empereur du Saint Empire et traite avec lui d’égal à égal. Serait-ce là sa principale force ?
Oui, il a un caractère sacré et se place au-dessus des autres par ce seul fait. Il est aussi le seul prince de son royaume à pouvoir prendre des décisions pour l’ensemble du royaume. Mais ces décisions ne concernent que les affaires extérieures. Lui seul peut converser officiellement avec l’empereur, etc.
C’est donc l’Emmanuel Macron du XIe siècle…
D’une certaine manière, on peut dire cela ! Robert n’avait pas beaucoup de pouvoir pour les affaires internes, comme semble (apparemment…) en être dépourvu notre président depuis un an, mais il était (presque) incontournable pour la diplomatie.

Le territoire sur lequel Robert exerce un pouvoir effectif est très réduit. L’objectif est d’étendre cette influence le plus possible. Robert s’illustre notamment dans la guerre de succession de Bourgogne. Est-ce là son plus grand succès ?
Oui, c’est un succès qui a mis un peu de temps à se concrétiser. Et il n’a justement pas été beaucoup aidé dans cette tâche. Le duc de Normandie aurait envoyé, voire dirigé lui-même, aux dires de chroniqueurs plus au moins tardifs, une armée en sa faveur en Bourgogne, mais une aide systématique et continue dont fait état le plus tardif de ces chroniqueurs (normand de surcroît) n’est pas prouvée par d’autres sources ; l’armée du roi fut le plus souvent, probablement, composée de ses propres vassaux du domaine royal et de ceux des évêques du nord du royaume, voire de certains évêques bourguignons, mais très peu. Nous savons qu’il a rencontré de nombreuses difficultés dans cette entreprise mais il est parvenu à mettre la main sur la Bourgogne, à la conserver jusqu’à sa mort et à faire en sorte que son successeur au duché de Bourgogne ne remette pas en cause l’héritage ainsi que certaines alliances qu’il avait nouées (avec la maison de Nevers notamment, en donnant la main de sa fille au successeur du comte Landry qui était auparavant un opposant).
Son règne se distingue comme étant celui où les hérétiques sont pour la première fois condamnés à mort. Quel retentissement cela a-t-il eu ?
C’était en effet inédit que cette attaque contre les hérétiques qui lui est personnellement imputable. En-dehors peut-être de quelques empereurs du Bas Empire, dont Justinien (qui avait mis en place une législation pouvant conduire à la peine capitale), c’est la première fois qu’une telle politique aussi répressive est mise en œuvre. Auparavant, on les chassait ou bien on les enfermait dans des monastères, quand ils avaient quelque importance, mais on ne les tuait pas. Je ne parle pas des Saxons qui, païens, refusaient de se convertir comme de reconnaître la domination carolingienne et qui se firent parfois massacrer, car c’est une question beaucoup plus politique. Robert est donc le premier roi du Moyen Âge – d’autres le feront après lui dans l’empire, notamment – à avoir ordonné la mise à mort des hérétiques pour l’unique raison qu’ils étaient hérétiques. Il n’y avait d’ailleurs pas qu’eux ; je me pose la question de savoir à quel point il a participé à une chasse aux juifs.
C’est justement le premier règne sous lequel les juifs ont été persécutés, alors qu’ils menaient plutôt une vie paisible sous les Carolingiens, ils avaient même bénéficié de la protection de Louis le Pieux. Dans ce cas, c’est une rupture assez radicale, comment s’explique-t-elle ?

Ce que nous en savons est raconté quinze à vingt-cinq ans plus tard par l’historien Raoul Glaber, depuis la Bourgogne. Il rapporte qu’Orléans fut l’épicentre d’une répression contre les juifs. Ce fait est mentionné également dans une chronique juive du XIIe siècle qui fait de Robert l’acteur principal des massacres commis. Cela pose donc, pour l’historien, un problème à double titre : l’éloignement physique et l’éloignement dans le temps des sources qui en parlent. Cependant, il est très probable qu’il s’est passé quelque chose. Surtout, Raoul Glaber montre très bien quel peut être le ressenti d’un moine de cette époque à l’égard des juifs, et il est terrible. Pour lui, et ses contemporains, les juifs sont les assassins du Christ et ils doivent payer jusqu’à ce qu’ils se convertissent. C’est évidemment un message impossible à entendre de nos jours, et même de la part de certains rois médiévaux : Charles V le Sage, trois siècles plus tard, se comportera en protecteur des juifs face aux violences commises contre ceux-ci dans certaines cités de son royaume.
Quel bilan tirer de ce règne ?
Robert le Pieux a joué un rôle essentiel, pas forcément de façon pleinement consciente. Avec le recul que permet l’Histoire, nous savons qu’il a imposé et ainsi consolidé une solution institutionnelle qui n’était pas évidente, à savoir associer son successeur premier né (ou aîné des survivants de ses fils), évitant ainsi pour l’avenir les conflits parfois violents de succession que connaîtront d’autres royaumes. Prenons l’exemple de l’Angleterre, où s’opposèrent les descendants de Guillaume le Conquérant durant plus d’un siècle. On se souvient notamment des conflits opposant les fils de Guillaume, l’aîné, Robert Courteheuse, et le plus jeune, Henri Beauclerc qui évinça son aîné en Angleterre comme en Normandie, et ceux d’Henri II Plantagenêt, Richard et Jean. Ces rivalités actives n’ont pas eu pour théâtre la France capétienne des XIe-XIIIe siècles puisque la primogéniture fut adoptée, et maintenue, grâce aussi bien sûr au « miracle capétien » (un héritier mâle à chaque génération de roi durant près de trois siècles), avec l’accord des grands de façon pérenne. Et c’est à Robert qu’on le doit.
[1] État et mode de vie de personnes qui ont prononcé des vœux religieux et font partie d’un ordre dont les membres vivent sous une règle commune, séparés du monde. Cela concerne les moines, au masculin, et les moniales, au féminin.