Au commencement était la boue, le silence du Béarn et les mains noueuses d’une aïeule qui gratte le dos d’un enfant muet. Puis, par un saut quantique de la misère, apparaît l’ombre d’un homme à la paupière tombante : Sylvester Stallone. Underdog (aux éditions Séguier) c’est précisément ça, le récit d’une collision sacrée entre deux solitudes que tout sépare, sauf l’essentiel : la hantise d’être un « bum », un bon à rien. Bruno Marsan livre ici une longue traversée, un corps-à-corps avec la survie où le ring de boxe et le sentier de montagne se confondent.

Il est des livres qui n’appartiennent pas au commerce des lettres, mais à la géologie de l’âme. Underdog est de cette race rare : une œuvre de sang, de pierre et de lumière, qui vient balayer les faux-semblants d’une époque habituée aux clartés artificielles. En ouvrant ce volume massif, on n’entre pas dans une simple lecture, on pénètre dans un sanctuaire picaresque où la misère se transmue en or pur par la seule grâce du verbe. C’est une plongée dans les racines de la honte pour en extraire une dignité nouvelle.
L’architecture du roman repose sur un entrelacs magistral : une double hagiographie des vaincus. D’un côté, l’enfance de Richard Moreira, « enfant sauvage » niché dans l’âpreté d’un Béarn primitif, là où nul n’aurait pu se vanter d’être si proche des orages, ni de la nuit, qui tombait d’un seul coup, au milieu de l’après-midi, dans un tranchant de hache. De l’autre, l’odyssée de Sylvester Stallone, l’exclu de Hell’s Kitchen, l’homme à la « bouche tordue » que le destin destinait à l’ombre et qui choisit la lumière par la seule force de sa volonté.
L’ombre d’Arturo Bandini, le héros magnifique de John Fante, plane sur chaque page. Comme chez l’Américain, on retrouve chez Moreira cette arrogance du dénuement, cette faim qui n’est pas seulement celle du ventre, mais celle d’une reconnaissance absolue. C’est le cri du « bum », ce mot que Marsan analyse avec une précision d’orfèvre : le bum est surtout un inaccompli. Moreira et Stallone sont les deux faces d’une même pièce, deux êtres pétris de vides qui, en se rencontrant dans le miroir de l’écriture, parviennent enfin à se remplir.
Le style de Bruno Marsan possède la densité des grands classiques. Il peint le monde avec une sensualité terrienne, décrivant les vaches pyrénéennes aux hautes cornes, élégantes, évasées en forme de lyre, avec la même ferveur qu’il raconte la fièvre de Stallone écrivant Rocky en trois jours, porté par les cachets de caféine et la hantise de l’échec. C’est une écriture du relief, une prose qui refuse la ligne droite pour embrasser le baroque des destinées brisées, faisant jaillir la poésie de la poussière.
L’enjeu profond de cette double biographie croisée est celui de la métamorphose. Comment un homme sectionné d’un nerf facial à la naissance, humilié par une société qui le tient pour un déclassé, parvient-il à se réinventer ? La réponse tient dans l’épigraphe salvatrice : « Écrire m’a sauvé la vie ». Pour Marsan, la littérature est une arme de poing, une manière de « tenir la distance » face à la cruauté du monde. C’est un chant d’apprentissage universel qui nous rappelle que l’héroïsme commence par le refus de la fatalité.
Une gifle de beauté dans un monde de tiédeur.
