La littérature française compte bien des stylistes. Elle compte peu d’alchimistes. Genet appartient à cette seconde famille. La beauté de ses phrases n’explique pas tout. Son véritable génie est ailleurs : dans son pouvoir de métamorphose. Entre ses mains, la honte devient faste, l’abandon devient légende, la prison devient royaume. Lorsqu’il publie Journal du voleur à la fin des années quarante, Jean Genet n’arrive pas en littérature comme un écrivain parmi d’autres. Il arrive comme un intrus. Ancien détenu, vagabond, voleur, prostitué à l’occasion, il apporte avec lui un monde que la littérature française regarde rarement en face. Les prisons, les ports, les chambres d’hôtel minables, les frontières franchies dans la peur, les rencontres d’une nuit, les amitiés douteuses, les trahisons, la faim. Pourtant, réduire Journal du voleur à son sujet serait passer à côté de l’essentiel. Car le véritable scandale n’est pas ce que raconte Genet. Il réside dans la manière dont il le raconte.
Dès les premières pages, le lecteur comprend qu’il n’a pas affaire à des mémoires ordinaires. Genet ne cherche ni à se justifier ni à se confesser. Il ne sollicite aucune indulgence. Il ne plaide jamais sa cause. Au contraire. Il accueille les accusations et les arbore comme des décorations. L’une des phrases les plus célèbres du livre résume cette attitude :
« Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé. »
Chez un autre écrivain, cette phrase aurait pu annoncer une confession douloureuse. Chez Genet, elle prend la forme d’une proclamation. Il accepte les mots de l’exclusion pour les retourner contre ceux qui les prononcent.
Plus loin, il écrit :
« Abandonné par ma famille il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Aussi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé. »
Tout est déjà là. L’abandon initial. La blessure originelle. Le sentiment d’avoir été rejeté avant même d’avoir pu choisir sa place. Mais Genet ne s’enferme jamais dans le rôle de la victime. Là où d’autres auraient cherché l’intégration, lui choisit les marges. Là où d’autres auraient demandé pardon, lui érige son refus en principe esthétique.
On a souvent parlé du scandale Genet. On devrait parler davantage du miracle Genet. Car son véritable tour de force consiste à faire naître la beauté là où personne ne songe à la chercher. Les voleurs deviennent des princes. Les détenus acquièrent une grandeur tragique. Les souteneurs prennent parfois l’allure de saints profanes.
Genet utilise constamment le vocabulaire du sacré. Il célèbre ses compagnons de route avec une ferveur qui rappelle parfois les récits hagiographiques. Les figures de Stilitano, d’Armand ou de Lucien apparaissent moins comme des personnages que comme des présences. Ils traversent le récit enveloppés d’une aura que seule la littérature peut leur donner.
C’est ici que la poésie de Genet se révèle pleinement. Son écriture avance par lentes incantations. Une cellule de prison devient un lieu de méditation. Une rencontre amoureuse ouvre sur une réflexion métaphysique. Un souvenir de misère se charge soudain d’une beauté inattendue. Chez lui, le réel n’est jamais reproduit. Il est transfiguré.
Cette phrase en fournit peut-être la plus belle définition :
« Mon orgueil s’est coloré avec le pourpre de ma honte. »
Peu d’écrivains ont exprimé avec autant de force la conversion de l’humiliation en grandeur. Le mot « pourpre » n’est pas choisi au hasard. Couleur royale, couleur liturgique, il élève la honte au rang d’attribut presque souverain.
Cette singularité explique pourquoi Journal du voleur échappe aux catégories habituelles. Ce n’est pas vraiment un roman. Ce n’est pas davantage une autobiographie au sens classique du terme. Les faits importent moins que leur réinvention. Chaque souvenir est retravaillé jusqu’à devenir symbole. Chaque épisode participe à la construction d’une légende personnelle.

Jean Cocteau avait immédiatement reconnu cette voix hors du commun. Sartre, plus tard, lui consacra un ouvrage monumental. Tous deux avaient compris que Genet dépassait largement le cadre de la littérature dite marginale. Son œuvre ne se contente pas de raconter les marges. Elle leur donne une densité poétique rarement atteinte dans la littérature française.
Les prisons ont changé. Les flics aussi. Les scandales surtout. On ne s’étrangle plus comme en 1949 devant les amours de Genet, ses vols, ses provocations ou son admiration affichée pour les traîtres. Tout cela a rejoint l’histoire littéraire. Le soufre s’est dissipé. Le vacarme est tombé. Reste la voix. Elle surgit dès les premières pages. Impossible de la confondre avec une autre. Tantôt prière, tantôt défi, tantôt élégie murmurée dans quelque chambre misérable. Une voix qui ne baisse jamais les yeux.
Quand le livre s’achève, il reste moins une intrigue que des éclats. Une démarche aperçue dans une rue espagnole. Une cellule. Un regard. Une nuit de misère transformée en cérémonie secrète. Le livre se referme. Les silhouettes demeurent.