C’est le scandale de la fin de l’année 2022, il y a exactement deux ans jour pour jour, qui secoue le monde de la bande dessinée : le jeune dessinateur prodige et prolifique Bastien Vivès, étoile montante de la BD, à l’apparence d’éternel adolescent au visage juvénile et aux cheveux longs, connu pour ses albums et romans graphiques comme le Goût du chlore, Polina, Une Sœur ou bien encore le manga Lastman, est l’invité d’honneur du festival d’Angoulême, qui lui accorde carte blanche pour son édition de janvier 2023 et lui dédie une exposition. Consécration ultime. Or, un mois avant que cet événement n’ait lieu, une pétition en ligne rassemblant dessinateurs et militants pour le féminisme et les droits de l’enfant et qui totalise très vite plus de 100 000 signataires, exige la déprogrammation de la présence de Vivès au festival en raison de la « banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité » qui serait présente dans ses œuvres. En cause, trois albums humoristiques (la Décharge mentale, les Melons de la colère et Petit Paul) dans lesquels est représentée de la nudité, notamment infantile. Le scandale divise profondément et bien au-delà du monde de la bande dessinée, entre défense des droits de l’enfant et mise en avant de la liberté d’expression. Malgré ses arguments consistant à dire que les albums incriminés sont des exutoires de fantasmes et dont les traits et l’histoire sont tellement outranciers qu’ils ne peuvent être pris sérieusement, Bastien Vivès, objet de menaces de mort, est déprogrammé et connaît dès lors l’ostracisme, en attente d’éventuelles suites judiciaires. Il revient, deux ans plus tard, dans un album satirique et désopilant, la Vérité sur l’affaire Vivès chez Charlotte Éditions, où il fustige la situation ubuesque dont il a été la victime, entre stages de déconstruction, mea culpa forcé à la radio, obligation de se soumettre à la relecture de sensitivity readers et harcèlement d’éditeurs japonais qui le voient comme un maître du manga pédophile.
Y a-t-il des limites à la liberté d’expression ? La bande dessinée serait-elle devenue un secteur dominé par une certaine bien-pensance ? Percevoir l’Art au premier degré ne révèle-t-il pas une incompréhension totale de son rôle ? Qu’est-ce que cela nous dit de la société de nos jours ? Autant de questions soulevées avec brio par Bastien Vivès dans cet album qui marque son grand retour, pour « continuer à exister ». Il s’en explique devant À Rebours dans le cadre d’un entretien-fleuve exclusif.

À Rebours : Nouvelle coupe de cheveux, nouvelle vie ?
Bastien Vivès : J’ai quarante ans, les cheveux longs me vont moins bien maintenant. Et il a fallu que je trouve une coupe qui plaise à ma femme… Mon dessin provoque un peu ma vie : j’ai toujours dessiné ce qui me faisais rêver et fantasmer. Est-ce que j’ai provoqué des choses qui me sont arrivées parce que je les ai dessinées dans mes albums ? Est-ce que je me suis coupé les cheveux pour ressembler un peu à Corto Maltese, le héros sur lequel je travaille en ce moment ? Peut-être… Il peut y avoir des passerelles entre le dessin et la vie.
Avant d’ouvrir le livre et en s’arrêtant sur le titre, on pourrait se dire qu’il s’agit, au choix, d’une plaidoirie pour vous défendre de toutes les accusations qui ont été portées à votre égard, ou un règlement de comptes, la meilleure défense étant l’attaque. Cependant, à la lecture, on se rend compte que cet album est plutôt un conte kafkaïen qui tourne en dérision tout ce qui vous est arrivé depuis un an. Est-ce dans cet état d’esprit que vous l’avez conçu ?
Je me souviens que j’avais déjà dû subir, avant cette grande polémique, deux ou trois « bad buzz » mais rien qui n’atteigne ces proportions-là, qui ont été telles que j’ai bien cru que je ne dessinerais plus jamais, ce qui m’a vraiment fait paniquer. Une fois cette angoisse surpassée, grâce aux gens qui m’entourent et à mon éditeur qui m’a rassuré et soutenu, il a fallu que j’évacue les ondes négatives que j’avais accumulées. Après la panique, est venue la haine, que j’ai dû transformer en colère pour ne pas faire n’importe quoi. J’ai dû me remettre à faire des notes de blog pour exprimer mes sentiments et c’est comme cela que ce livre est né, sans que j’aie prévu de le publier dans un premier temps. Il contient pas mal d’absurde mais ça reste avant tout un exercice, un mode d’emploi pour les prochains dessinateurs, qui ne sont pas à l’abri d’une polémique similaire. Je me suis demandé si j’allais faire un livre sur « les représentations », notre rapport à l’image dessinée, si cela avait un intérêt et si j’étais bien placé pour en parler. Moi, ce que je sais faire, c’est de la bande dessinée, je me suis dit que je devais continuer dans cette voie et effectuer mon travail. On m’a empêché d’exposer mes œuvres, on a tenté de m’isoler et de me mettre de côté, et la meilleure réponse que je peux apporter à cette « cancel culture », c’est de continuer à exister. À chaque fois qu’une situation comme celle-ci nous tombe dessus, les gens nous répètent que ça servira de matériau pour écrire un livre incroyable qui permettra de revenir sur le devant de la scène. C’est le fantasme de Monte Cristo : on est au bord du gouffre mais on triomphe de tout. Cela reste un fantasme, c’est du Netflix. Dans la vraie vie, c’est évidemment différent. Si on savait programmer un succès, ce serait tellement plus simple, mais ce n’est pas le cas. J’ai relativisé en me disant que c’était un événement de plus dans ma vie (au même titre qu’une naissance, un accident, un enterrement…) et qu’il fallait que je m’en serve pour en tirer un livre, comme je l’aurais fait d’une rupture ou d’une rencontre amoureuse…
On peut aussi se poser la question de la raison qui vous a poussé à écrire ce livre, cette petite autobiographie qui, comme vous le dites en introduction, vous semblait être une idée horrible. Pourquoi avoir changé d’avis ?
Je me suis finalement lancé dans une autobiographie qui dérive complètement. Je respecte tout à fait ceux qui se livrent à des autobiographies, j’en ai lu certaines qui sont tout à fait formidables. Raconter sa vie est quelque chose de très bien mais cela ne fait pas partie de mon travail et de la direction qu’il a prise. J’ai toujours aimé mêler le vrai et le faux avec beaucoup d’autodérision, explorer différentes formes dans la bande dessinée et l’idée de faire un pied de nez à cette orientation que j’ai donnée à ma carrière m’a plutôt séduit. Le meilleur message que je pouvais faire passer, ce n’était pas de me livrer à une plaidoirie et d’expliquer en quoi j’aurais raison et pourquoi les autres auraient tort (les responsabilités étant à mon avis partagées, il est évident que j’aurais pu gérer cette situation autrement), mais plutôt de montrer que je peux continuer à travailler, que je ne suis pas abattu. Le plus important pour moi, c’était ce signal que je voulais envoyer, notamment aux éditeurs. Pendant deux ans, on a tenu bon avec Glénat, Casterman, les Requins Marteaux et quand je vois, il y a à peine quelques jours, ce début de polémique avec Dupuis qui retire de la vente le Spirou de Dany[1], je me dis que tout cela n’a servi à rien. J’ai pris pour ceux qui venaient après, j’ai accepté d’endosser ce rôle, et finalement on se retrouve au point de départ. Dupuis a capitulé en un temps record…

Justement, vous taclez plutôt gentiment votre éditeur dans l’album, que vous montrez frileux et qui a recours à des sensitivity readers pour éviter toute polémique.
C’est l’ambiance de nos jours… Je caricature avec les sensitivity readers, même si ça a toujours existé de manière plus ou moins assumée. Aux débuts de Dupuis, il y avait déjà un censeur, qui était un ecclésiastique [le père jésuite Philippe Sonet] et qui demandait à changer telle ou telle case quand cela attaquait la religion. Quand un éditeur juge qu’un livre pose un problème en particulier, le dessinateur fait relire à son entourage pour recueillir les avis. C’est ce que je fais régulièrement et quand la personne qui relit (mon épouse par exemple, qui est ma première lectrice) tique un peu, je corrige. Mais quand on commence à utiliser ce moyen pour faire pression sur l’auteur et l’empêcher de publier son livre, c’est là où le bât blesse.
L’album est composé d’une vingtaine de saynètes toutes plus absurdes les unes que les autres et chacune réservée à un thème particulier : la justice, la police, les féministes, la presse, etc. On a l’impression que, plus on avance dans le récit, qui est chronologique, plus on s’enfonce dans le non-sens. Quelle est la part du vrai et du faux ? Vous évoquiez aimer mélanger les genres.
J’ai toujours aimé tirer sur le fil du vraisemblable et faire bouger les curseurs. C’est ce que je conseille en général quand je lis un scénario sur lequel on me demande un avis. Bien sûr, je n’ai pas vécu une telle enquête de police et que je n’ai pas fait des stages de réhabilitation, mais on m’a quand même prélevé mon ADN, j’ai dû expliquer à l’agente de police sur quoi je me masturbais, si je consultais des sites pédopornographiques, etc. Il y a eu des choses très intrusives et j’ai poussé le curseur un peu plus loin.
Vous vous mettez en scène dans cet album où vous apparaissez surtout passif, victime des événements qui vous dépassent, comme si vous étiez écrasé par une grosse machine. On évoquait un conte kafkaïen et effectivement, on se croit dans le Procès de Kafka où Joseph K. est soumis aux rigueurs de la justice sans savoir pourquoi. C’est à l’administration, ses lourdeurs et son côté absurde que vous réservez vos premières flèches ; elle vous poursuit pour pédophilie alors qu’elle reconnaît que vous ne l’êtes pas et vous force à réaliser des stages « dans le doute ». Est-ce pour vous la principale source des maux dont vous avez été la cible ?

Je ne dirais pas forcément ça. Je trouve ça triste de subir un procès qui me tombe dessus pour avoir écrit deux livres, c’est un retour en arrière qui m’effraie un peu et ne me donne pas vraiment confiance pour la suite des événements dans la bande dessinée. Un des aspects de cette histoire qui me reste le plus en travers de la gorge est surtout cette tribune qui a été signée dans Mediapart par un collectif d’auteurs et qui s’intitule « Les raisons de la colère ». J’ai trouvé cela incroyable. J’ai été un petit con sur les réseaux, je méritais deux paires de claques mais pas ce déluge de haine. Quand on connaît un peu l’histoire de la bande dessinée et des arts en général et quand on met en parallèle cet appel à la censure de la part d’auteurs, on se dit que cette histoire est folle. J’étais très attentif à ce qu’il s’est passé aux États-Unis, ils ont vécu dans une parenthèse enchantée pendant une vingtaine d’années où tout le monde a pu s’exprimer puis le retour de bâton s’est fait sentir, les éditeurs lâchent les auteurs et on n’a pas vu un auteur émerger en vingt-trente ans. Là-bas, les dessinateurs ne peuvent plus vivre de leur art, donc ils se sont rabattus sur le jeu vidéo ou chez Marvel. Je vois comment les choses se sont déroulées et ce qui nous attend ici. Si les auteurs veulent faire du Marvel, libre à eux, aucun problème, mais il faut se préparer à voir la même dérive en France ; or ici, Marvel n’existe pas, donc il faudra trouver autre chose. La nouvelle génération doit s’y préparer. Elle va évoluer en ce sens, le dessinateur sera relégué au simple rang de dessinateur.
Cet album se place dans la lignée de ceux en noir et blanc que vous avez écrits sur le football ou la famille et qui sont de taille plus petite que des albums classiques. Pourquoi ce format ?
C’est sur ce format que je suis le plus pertinent pour me mettre en scène. J’avais déjà réalisé un album où je me représentais vieux, assez puant et où je grossis mes traits. J’ai toujours exagéré mes défauts, ce côté imbu de moi-même, mégalomane, infantilisé… J’ai voulu conserver ces caractéristiques pour celui-ci et ceux qui connaissent mon travail ne seront pas étonnés de retrouver ce personnage. Et c’est aussi le bon format pour amener de la légèreté. Je ne voulais pas surréagir par rapport à cette polémique.
L’affaire Vivès pose la question de la réception de l’humour et de la caricature : le trait est tellement gros qu’il en devient irréaliste (c’est votre ligne de défense) et pourtant, il est pris au premier degré par certaines personnes. Dans l’album, vous ne résistez pas au plaisir de lancer quelques piques, en reprenant des gags sur les gros seins par exemple ou un acte sexuel en prison. Vous vous représentez aussi enfant avec une érection, clin d’œil à Petit Paul. Est-ce par provocation ?
Oui, c’est mon ADN de base, c’est ce qui m’a toujours motivé. J’ai très souvent entendu des gens me demander : « Mais vous trouvez ça drôle ? » Les personnes outrées me font hurler de rire à chaque fois. La vraie question est de savoir si le monde peut être mon terrain de jeu ; quand on me répond que je n’ai pas le droit de toucher à tel ou tel sujet, le libertaire qui est en moi se réveille et oui, j’agis ou je riposte par de la provocation. Maintenant, évidemment, tout est devenu plus sensible, donc j’ai monté ma propre maison d’édition (Charlotte Éditions) avec Vincent Bernière et Maadiar et j’avance comme ça, je retrouve mon coin de liberté. Pour moi, soit on fait de la bande dessinée avec une liberté totale et on s’éclate, soit on accepte de se mettre des barrières et on suit une certaine tradition en respectant tel format, tel cahier des charges. Je peux me livrer très sérieusement à ces deux manières de faire, qui se valent autant l’une que l’autre. Ce que je n’aime pas, c’est l’entre-deux, le faussement malin pour faire vendre, le vernis humour noir inoffensif et faussement subversif.
Gotlib disait avoir toujours détesté le principe de la bande dessinée pour adulte. Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord avec lui. Je pense que la bande dessinée peut être accessible à tous, tant que ça reste légal ; mes livres incriminés étaient vendus sous blister, interdits aux moins de 18 ans. Le dessin sera toujours un cran en-dessous de la vidéo ou, pire, de la réalité.
Sans vouloir faire de la psychanalyse, pensez-vous que le dessin permet justement aux pulsions de se libérer plus aisément ?
Le dessin permet de représenter des choses impensables : le fantasme, les visions de l’esprit, l’humour… Il laisse une place très grande à l’imagination et on peut tout représenter, c’est ce qui est formidable. Lire des albums de Manara ou autres, ce n’est pas la même chose que de tomber sur des films pornographiques à la télévision. Ce n’est pas la même violence. Je reste convaincu que le dessin est une vision de l’esprit, c’est fictif. Faire face à la psyché de quelqu’un d’autre peut faire peur mais c’est une très bonne expérience que seuls les arts permettent. Serais-je aussi fasciné par les femmes si Claude Sautet n’avait pas filmé Romy Schneider de cette manière ? Il m’a appris à regarder les femmes. Je trouve cela génial qu’un artiste puisse montrer ce qu’il lui plaît dans la vie et le fasse partager.
Le stage de déconstruction de la bande dessinée auquel vous êtes astreint est peut-être le paroxysme de l’histoire. La professeur, qui utilise le langage inclusif et qui est à la pointe des combats féministes et anti-patriarcaux, mégenre une élève et doit faire son mea culpa à vie. Plus parlant encore, elle adopte un réflexe paradoxalement binaire : la BD ne doit traiter que de la biographie et de l’autobiographie, pas la fiction qui est toxique et qui permet à l’auteur de se cacher derrière ses personnages. Est-on arrivé à un moment où la fiction devient suspecte ?

Aujourd’hui, tout devient très suspect. On est dans une période de crispation, où des mouvements de foule se créent et s’amplifient à cause des réseaux sociaux. La foule a besoin en permanence d’exorciser ses bas instincts (racisme, pédophilie, antisémitisme…) et le moyen qui lui permet de le faire est de brûler des sorcières, des livres… Toutes ces polémiques démarrent sur les réseaux car ils permettent de voir le mouvement de foule se créer, par grégarisme. Et bien sûr, elle s’en prend à des cibles faciles. Les artistes ont toujours été des fusibles. Ce personnage de professeur est très manichéen, je m’en sers pour critiquer cette manie de vulgariser pour simplifier, alors que cela ne fait que rendre les choses plus manichéennes : il y a les gentils et les méchants.
Se pose la question du traitement de l’information par la presse, qui a été le catalyseur, l’amplificateur de cette polémique et de manière puissante : dans l’album, vous vous pliez à la radio, sans conviction, au protocole des excuses et du politiquement correct. Il faut dire aussi qu’elle s’est focalisée sur une petite partie de votre œuvre globale (les Melons de la colère, la Décharge mentale et Petit Paul ne sont que trois albums dans toute votre production, d’autant plus que l’acte sexuel et la nudité ont déjà été représentés dans d’autres albums, comme le Chemisier, sans que cela fasse polémique.) Comme s’il s’agissait de correspondre à l’air du temps pour faire du buzz. Une manière de dire que la presse a fabriqué cette polémique d’après vous ?
Elle a fait ce qu’elle adore faire, c’est-à-dire créer des récits : regardez ce jeune auteur qui a percé et qu’on a fait monter tout en haut et puis qui dégringole tout en bas et puis qui remonte. On crée un mouvement. Et moi je me retrouve être la serpillère de toutes ces histoires. Mon objectif est de garder la tête froide et d’identifier les combats que je veux mener, ceux que je veux lâcher. La presse a joué son rôle. Je ne mets pas tous les journaux dans le même sac. Certains journalistes ont fait un travail remarquable en tentant de prendre de la hauteur, d’autres ont fait du travail approximatif, voire carrément nul, mais ce n’est pas très grave. À partir du moment où j’ai compris que ce n’était pas vraiment ma personne qui importait mais l’événement en lui-même, les choses allaient mieux.
La Vérité sur l’affaire Vivès a évidemment déjà suscité des critiques, dont Libération qui vous accuse de vous livrer à « une charge anti-woke digne de Cnews ». Que répondez-vous à ce genre d’attaques, qui pourraient relever du point Godwin ?
La journaliste qui l’a écrit, Ève Beauvallet, est la première à qui j’ai accordé un entretien lors de l’affaire, elle me connaissait bien. Elle avait rédigé un article plutôt en ma faveur, à côté d’un autre qui me descendait. Et l’article que vous mentionnez et qui a été publié à la sortie de mon livre condense les critiques positives et négatives. Je pense que cette polémique a gêné, voire crispé, certaines rédactions. La question sur la nécessité, ou non, de montrer une exemplarité plus forte aujourd’hui sur certains sujets peut engendrer des divergences de points de vue. Je suis plutôt du côté des libertaires, la liberté est capitale pour moi. Mais elle est aussi considérée comme un moyen d’oppression. Les cartes ont été rebattues assez rapidement.

Il est assez cocasse de voir que Libération s’en prend à vous quand on se souvient de sa fameuse une en 1977 qui montrait un enfant réaliser une fellation. Cela est-il d’après vous une illustration du progrès du puritanisme ambiant et du rétrécissement de ce qui est moralement acceptable ?
C’étaient d’autres mœurs à l’époque, qui a bien changé depuis. Ils étaient même allés plus loin puisqu’ils posaient la question de savoir si les parents ne représentaient pas, déjà, une forme d’oppression pour l’enfant, qui devrait s’exprimer par lui-même et pour lui-même. Mais sans un cadre pour le tenir et lui poser des limites, l’enfant est fichu. Cela dit, il y a quand même quelque chose d’assez hypocrite dans le procès qu’on intente à ces années-là alors qu’aujourd’hui, à l’ère de l’ultralibéralisme complètement débridé, on assiste à un retour de la petite morale puritaine bien-pensante qui permet d’avoir bonne conscience. Ce n’est pas possible, on ne peut pas jouer sur les deux tableaux.
Avez-vous l’impression d’avoir été un bouc-émissaire ? D’avoir payé pour les autres ?
Pas tant que cela. Je m’inscris dans l’héritage de ces années-là, comme d’autres plus malins l’ont fait (Riad Sattouf, Christophe Blain…). Ces derniers ont senti que le vent était en train de tourner, ils se sont dit que le moment Pascal Brutal était terminé et ils sont passés à autre chose. Sattouf a cette qualité de pouvoir comprendre parfaitement son époque et de s’adapter à la demande. Moi, je n’ai pas cet esprit-là, je suis resté fidèle au cadre dans lequel j’ai grandi, que j’ai aimé et que je véhiculerai encore longtemps car ça fait partie de moi. Même si mon dessin évolue avec l’âge, avec mes responsabilités d’homme marié et de père. On m’a demandé de renier mes pairs, de dire que la BD d’avant n’est plus acceptable et qu’il faut faire dorénavant autrement mais ça, je ne peux pas… J’aime autant la BD des années 70 que celle réalisée aujourd’hui par les auteurs que j’apprécie.
Gotlib (dans Ragnagna, Oedipus Censorex…), Horacio Altuna dans la Dernière Récré ou Loisel dans Peter Pan avaient déjà flirté avec les sujets liés aux sexualités taboues. Tout cela ne serait plus possible de nos jours ?
Je pense que le message envoyé aux gens est de dire : « les gars, si vous touchez à la pornographie, comme ça a pu être le cas avant, c’est fini pour vous. » Paul Gillon a touché un peu à la pornographie et il est resté, pour beaucoup, un auteur pornographe. S’il y a un artiste dans les pas duquel je m’inscris complètement, même s’il ne fait pas de la BD, c’est Paul Verhoeven. Il est brillantissime dans ses réflexions et il a dit qu’il ne verrait aucune objection à traiter de sexualité, qui est un sujet aussi important que la religion ou l’argent. Pourquoi ne pourrait-on pas en parler aussi facilement ?

Entre-temps, il y a eu l’attentat contre Charlie Hebdo et il y a eu Me Too, peut-on encore faire de l’humour potache, graveleux, et particulièrement en bande dessinée, sur des sujets sensibles comme la religion, la sexualité, les femmes (a fortiori si l’auteur est un homme), à l’heure où la parole se libère ?
Il faut mesurer notre capacité à résister. Soit l’on reconnaît que les frères Kouachi ont gagné, et par conséquent on ne parle plus de ces sujets-là parce qu’ils fâchent, soit vous pensez qu’après Me Too, il y a une bonne et une mauvaise façon de représenter la sexualité… Je pars du principe que ne plus représenter librement, c’est ne plus traiter. Une société qui ne traite plus ces sujets est vouée à l’échec. C’est l’obscurantisme qui gagne. Je pense qu’on peut continuer à aborder ces sujets en connaissance de cause et en sachant ce qu’il s’est passé avant. Les règles du jeu se sont peut-être resserrées mais il reste malgré tout possible d’en rire. Et je continuerai à en rire. On me demande souvent pourquoi je ne me contente pas de faire des albums comme Polina, qui aurait dû m’assurer un avenir tout tracé. Mais je ne peux faire faire Polina 2, 3, 4…
Il faut dire qu’il y a plusieurs Bastien Vivès : celui qui fait de l’humour potache et celui qui lance un regard plus tendre, empathique voire poétique sur le monde et Polina en est justement un exemple. Ce sont plusieurs facettes qui se complètent.
Oui et qui dit que dans vingt ans, on ne considèrera pas Petit Paul comme le meilleur album que j’ai fait ? C’est une question de point de vue et d’époque. Et je ne peux rien faire d’autre que les livres que j’ai envie de faire à l’instant T. Durant plus de quinze ans, j’ai fait coexister ces deux styles et tout se passait très bien.
Vous ne vous cachez pas derrière votre œuvre, vous avez déjà évoqué le fait que ces thèmes que vous traitez relèvent de l’ordre du fantasme. Ne voyez-vous pas dans cette affaire une certaine hypocrisie, ce que vous mentionniez, quand on sait que certains de vos albums ont été vendus sous blister ?
Vendre les BD pornographiques sous blister pour qu’elles ne soient pas accessibles aux enfants, ça me paraît évident. La pornographie est très grossière et bas du front et il faut avoir des références pour l’apprécier, surtout celle que j’ai faite, car je ne me limite pas à la représentation du coït bête et méchant, on est dans de la pornographie au millième degré, humoristique, et qui requiert d’avoir un certain âge pour la lire avec le recul nécessaire et pouvoir se marrer.
La polémique ne part-elle pas du principe qu’on infantilise le lecteur, qui serait incapable de distinguer le vrai du faux et de faire la part des choses ?
Oui, tout à fait. Mes propres enfants ne vont pas d’eux-mêmes vers des œuvres qui ne leur parlent pas, qu’il s’agisse de films, de livres, de dessins. Ils peuvent juger que les dessins sont trop réalistes et ça ne leur correspond pas. En bande dessinée, il y a tout un parcours plutôt bien fait, qui part d’Astérix, Lucky Luke et Tintin, et même Yakari et Petit Poilu pour les plus jeunes, pour se diriger progressivement vers des albums plus réalistes. La BD pornographique est vraiment une niche qui s’adresse à un public adulte très restreint. Mes albums de ce genre se sont vendus à moins de 10 000 exemplaires. Les adolescents y arriveront naturellement s’ils sont curieux et veulent se marrer mais aucun enfant n’a acheté ou ne serait intéressé par ces albums-là. De toute façon, ces albums sont tellement satiriques, outranciers qu’on ne peut pas les prendre au sérieux. La BD purement masturbatoire est depuis longtemps passée de mode, elle est oubliée et ne sert plus à rien. Il suffit d’aller sur Internet… Donc dire qu’il faut interdire ces albums car ils sont une menace pour le lecteur, c’est prendre ce dernier pour un idiot.
Vous avez réussi l’exploit de faire se coaliser contre vous les ligues de vertu de droite et de gauche. Pensez-vous qu’il y a eu, à travers votre cas personnel, une instrumentalisation de l’humour à des fins, si ce n’est politiques, du moins idéologiques ?

Je suis fort, oui… L’extrême gauche et l’extrême droite se sont élevées avec virulence contre moi ; elles adorent monter en épingle des micro-événements et mettre dans la même phrase les viols de Mazan et Bastien Vivès. Pour elles, le mot « pédophilie » est un gagne-pain qui fait mouche à chaque fois car ça rend les gens totalement fous. Le reste ne s’est pas tellement prononcé. Les seuls qui m’ont vraiment défendu, ce sont une droite et une gauche libertaires : Le Point et Charlie Hebdo. Mais si l’on remonte à la base de l’affaire, c’est une polémique ourdie par des auteurs contre un autre auteur. Des associations ont été mobilisées et cela a pris des proportions gigantesques ensuite. Sans cette cabale d’auteurs, je ne suis pas sûr que les associations s’en seraient mêlées.
La BD est-elle selon vous davantage touchée que la littérature générale par ce mouvement de censure et d’autocensure ?
Il y a un peu moins d’argent qui circule dans le monde de la bande dessinée, qui s’est en parallèle davantage politisé. Et comme on demande à la classe politique d’être toujours plus responsable sur certains sujets de société, la bande dessinée suit. Nous sommes dans l’après-Charlie Hebdo. L’attentat a été un événement absolument traumatisant, une charnière. Il y a un avant et un après. Nous sommes dans l’après. Et maintenant, nous payons le prix des propos de gens selon lesquels Charlie a joué avec le feu et devrait être tenu pour responsable. Que cette pensée soit partagée par des auteurs de BD me dépasse. Je n’étais pas forcément politisé avant Charlie et cet événement m’a mis le pied à l’étrier car je me suis senti concerné et en danger. Maintenant, nous nous retrouvons avec Me Too. Je n’ai aucun problème avec cela, je suis très content de vivre dans un monde avec Me Too et j’ai toujours milité pour dire que les femmes ne sont pas des objets. Mais d’un autre côté, Me Too a aussi conduit à une sorte de dérive, qui est le tribunal médiatique. Il se contrefiche de la présomption d’innocence et part du principe que si c’est une femme et donc une victime qui le dit, alors il faut la croire. Cela devient très compliqué.
On parlait du clin d’œil critique à votre éditeur dans l’album. Avez-vous eu l’impression d’avoir été, à un moment donné, lâché par votre éditeur ?
Non, il a surtout fallu qu’on tienne bon chez Casterman. Benoît Mouchart, qui est le directeur éditorial, Charlotte Gallimard, la directrice générale, et Kathy Degreef, l’attachée de presse, étaient en première ligne et ont pris de nombreux coups. Ça a été très violent, c’étaient des tombereaux d’insultes tous les jours. J’appelais mon éditeur régulièrement. Mais on a tenu bon et j’ai pu m’atteler au Corto Maltese avec Patrizia Zanotti, la collaboratrice d’Hugo Pratt, qui a été d’une grande aide. Je ne peux pas laisser la peur tout envahir. Je ne suis pas le seul auteur que Casterman doit gérer et comme, dorénavant, tout ce que je fais est vu comme suspicieux ou comme une provocation, je ne peux pas leur faire revivre la même chose. Casterman ne fait ni d’humour, ni de porno, c’était clair dès le début. Or, ce sont deux thèmes importants pour moi. Et comme je ne peux plus me diriger vers d’autres éditeurs, on a monté Charlotte Éditions, qui me sert de soupape, et je peux continuer à travailler avec Casterman pour le reste.
Êtes-vous toujours persona non grata auprès des libraires, des festivals et des auteurs ?
Je suis quand même radioactif… On l’a vu avec mon exposition « Héritages » chez Huberty & Breyne en Belgique au printemps de cette année. On m’avait donné carte blanche et j’ai fait cette exposition où je reprenais des petits Schtroumpfs et des petits Tintin pour en faire des parodies autour de l’affaire. Il n’y avait aucune nudité. L’exposition a duré dix jours et on s’est retrouvé avec 200 personnes devant la galerie, qui manifestaient et qui ont saccagé les vitrines. Il suffit qu’on prononce mon nom dans des dîners ou qu’on l’écrive sur Internet pour que la polémique enfle. On se sent alors dépossédé de son œuvre, on devient un événement, un mot qui ne signifie plus rien. « Vivès » est devenu synonyme de pédophile et « les pédophiles, on leur tire une balle dans la tête ». De nombreuses personnes m’ont malgré tout soutenu en me disant que ce qui m’était arrivé les avait touchées. Les gens ont une grande histoire d’amour avec la bande dessinée, et la liberté d’expression en général.

Jean-Marc Rochette a quitté le monde de la bande dessinée après cette polémique. Avez-vous été tenté de faire la même chose ?
Rochette a aussi sa réputation : il vit dans sa montagne, c’est un dur de dur. Il s’est retiré au moment où il réalisait des chefs-d’œuvre, comme la Dernière Reine. Il était à Angoulême, en lice pour le prix. Et quand il a vu que personne n’osait parler ni même prononcer mon nom, il est monté au créneau et a été courageux. Il y en a d’autres, qui ont signé une tribune de soutien, comme Enki Bilal, Coco, Blutch, Florence Cestac… Mais il n’y avait rien à gagner, seulement des coups à prendre. Je n’oublierai pas, bien sûr. Alors que les vagues d’insultes et de haine, je m’en suis détaché complètement, ça ne veut plus rien dire, je suis passé à autre chose.
Vous êtes dans l’attente du procès, êtes-vous confiant ? Que risquez-vous ?
C’est aussi pour ça que je fais ce bouquin. On peut interdire certains de mes livres, ce qui créerait un précédent dans la bande dessinée. C’est tout ce que je ne veux pas. C’est ma responsabilité de réparer tout cela et de montrer que je peux continuer à faire des albums. Il faut montrer aux autres auteurs que cela peut leur arriver également. On peut survivre et continuer à travailler, le monde change mais il n’a pas changé. Depuis deux ans, une partie de moi est en colère et je suis beaucoup moins léger qu’il y a quelques années.
Vous expliquiez dans un entretien en mars 2024 au Point que tous vos projets avaient été stoppés. Qu’en est-il maintenant ?
De nombreux projets sont tombés, bien sûr ; notamment un film qu’on avait fini d’écrire après quatre ans de travail et pour lequel on avait monté le financement. J’ai dû sortir de la boucle et le projet a continué sans moi. Pareil pour des jeux vidéo. Difficile de bénéficier d’aides, plus compliqué de monter des projets de manière indépendante comme je le faisais. Je fais mes albums chez Casterman et j’ai ma récréation chez Charlotte Mensuel. Tant que tout cela roule, tout va bien, je n’ai pas besoin d’autre chose.
[1] Des internautes ayant mis en cause la représentation des personnages noirs et des femmes dans l’album Spirou et la Gorgone bleue de Dany et Yann, les éditions Dupuis ont annoncé le 31 octobre le retrait à la vente de l’ouvrage, paru le 8 septembre 2023.