Entrer dans l’œuvre de Jean-Michel Nicollet, c’est quitter le domaine du rationalisme pour entrer dans le monde de l’étrange, du bizarre, du fantastique. Peintre et illustrateur de couvertures de livres édités chez Néo, Gallimard ou Fleuve noir, collaborateur des revues Lui, Playboy et Métal Hurlant, il a également mis ses talents au service de la littérature pour la jeunesse, dans les collections Bayard jeunesse ou Folio Junior. Porté par son intérêt pour l’occultisme et le mystère, et marqué par l’influence d’écrivains ésotériques tels que le Sâr Péladan, Papus ou Stanislas de Guaïta, Jean-Michel Nicollet a manifesté une prédilection toute particulière pour les genres fantastique et policier ; citons ainsi, parmi les œuvres illustrées, celles de Lovecraft, Jean Ray (et sa série Harry Dickson), Francis Stevens, Arthur Conan Doyle ou bien encore Donald Wandrei.
C’est à l’occasion de la parution de son Journal, aux éditions Zanpano, et de la réédition de son Tarot aux éditions Barbier (de la galerie Barbier, qui expose ses œuvres) que Jean-Michel Nicollet a accordé un entretien-fleuve à la revue À Rebours.

À Rebours : Vos deux derniers ouvrages, Journal et Tarot, sont très différents : le premier est une suite de dessins que vous avez consignés dans un carnet de notes depuis les années 80 jusqu’à nos jours ; le second présente votre vision du tarot de Marseille à travers vos illustrations des vingt-deux arcanes majeurs. Peut-on dire que le mot éclectisme vous définit plutôt bien ? Pour reprendre la préface du Tarot : vous êtes « un explorateur muni de son bâton de pèlerin ».
Jean-Michel Nicollet : Je dirais oui sur le principe, mais si l’on prend en compte la production de l’ensemble de mes livres, on remarque qu’ils sont tous différents. Je n’ai jamais fait de « tome 2 ». Je ne suis pas un feuilletonniste, mais plutôt quelqu’un qui cherche et expérimente des formes d’expression. J’ai écrit un livre sur le diable, un autre intitulé Hantise, un autre encore qui s’appelle Apparitions, donc c’est assez varié. Mes premières productions étaient des livres pour la jeunesse, je trouvais cela sympathique et amusant mais ce n’était pas ma passion. J’ai commencé dans la publicité médicale, puis je me suis intéressé aux revues Lui et Playboy car parmi les collaborateurs se trouvaient des illustrateurs desquels je me sentais proche comme Jean Lagarrigue, Gabriel Pasqualini, Alain Le Saux…, tous des personnages formidables. Je suis arrivé chez Lui grâce à Jean-Paul Goude, qui avait vu mon dossier (à l’époque, on sortait toujours avec un dossier sous le bras) et l’avait montré au directeur artistique Jean Pierre Demachy. Cette expérience m’a beaucoup apporté et j’en ai été très satisfait, c’était très bien payé, quoique dans des proportions bien moindres que dans le secteur de la publicité. Chez Lui, il y avait également un côté chic et luxueux qui me correspondait bien. Ce n’étaient pas les filles à poil qui m’attiraient mais les articles où l’on pouvait jouer graphiquement dans le cadre d’un journalisme très particulier. Au milieu de cette bande, j’étais le provincial qui débarquait à Paris avec son costume de velours, sa barbe et ses cheveux longs. Ensuite, j’ai été récupéré par l’éditeur américain Harlin Quist pour faire des illustrations jeunesse, puis par Gallimard, mais je me suis surtout promené dans les maisons d’édition pour réaliser des couvertures de livres car j’ai toujours été passionné par la littérature et les livres en général.

En quoi consistaient vos illustrations pour Lui et Playboy ? Aviez-vous dès cette époque déployé votre intérêt pour l’étrange ?
Ce n’était pas du tout étrange, alors que mon goût m’y poussait depuis longtemps et qu’en catimini, je commençais à en faire. Mais il n’y avait pas de support pour cela, hormis chez les éditions OPTA, qui ne proposaient que des dessins en noir et blanc. Je n’étais pas encore dans le marché du fantastique et de la fiction. C’est Métal Hurlant et Jean-Pierre Dionnet qui m’ont poussé à explorer tout ce pan de l’illustration. Dionnet cherchait en effet des illustrateurs qui venaient « d’autres mondes que la science-fiction ». Je lui dois beaucoup ; c’est un personnage intéressant et cultivé. Je fréquentais aussi Philippe Druillet, que je connaissais depuis mes années Lui et Playboy et qui m’invitait à ses fameuses soirées du vendredi, et Tardi, avec qui j’ai partagé un atelier durant quinze ans rue d’Alésia. Je n’ai jamais été un homme de la bande dessinée mais de l’illustration : pour moi, une image doit pouvoir raconter et suggérer quelque chose. Je n’ai fait qu’un album de bande dessinée car Dionnet m’a demandé de m’y mettre… Et j’ai toujours hésité à écrire ; j’ai souvent été tenté mais je n’ai rédigé que des textes qui accompagnent les dessins.
Si l’on se concentre dans un premier temps sur votre Journal, qui n’en est pas un à proprement parler, vous indiquez, dès la préface, qu’il ne devait pas être publié car trop intimiste et obscur. Pourquoi ce revirement ?
L’éditeur Zanpano souhaitait le publier. Mais la raison principale, c’est mon âge : à 81 ans, je me fous un peu du qu’en dira-t-on. Avant, quand j’étais plus jeune, j’accordais une certaine importance à ce que je dessinais dans ces carnets, qui ont d’ailleurs le même format que le livre, car cela racontait des histoires qui m’étaient proches ou qui mettaient en forme des fantasmes relevant de l’intime. Et je ne souhaitais pas forcément en révéler autant sur moi-même. En vue de la publication, j’ai changé quelques textes qui accompagnent les dessins, car certaines personnes représentées sont encore vivantes. Mais si on sait le lire, on peut trouver des éléments utiles. Ces dessins ne sont pas faits au jour le jour, ils représentent des situations vécues ou rêvées, des lectures diverses…
Le fait que ces dessins ne soient pas pris sur le vif s’explique-t-il par la volonté de brouiller la frontière entre réalité et fiction (ou mensonge) afin d’accorder davantage de place à l’interprétation d’une situation donnée ? Auquel cas cela pourrait relever aussi de l’exercice psychanalytique.

Probablement, ce n’est pas faux. Je ne suis pas un fanatique de la psychanalyse, je ne me suis d’ailleurs jamais fait psychanalyser, même si j’y ai pensé à un certain moment. J’ai lu Jung qui m’a plu, Freud qui m’a moins intéressé car je trouve que ses analyses sur Vinci et d’autres sont discutables. J’ai été davantage un amateur des post-psychanalystes comme Richard von Krafft-Ebing et son Psychopathia sexualis. J’ai collectionné les ouvrages sur la criminalistique (l’Homme criminel de Cesare Lombroso par exemple), l’étude des comportements, etc. car je porte un intérêt à ce qui explique comment l’être humain fonctionne, avec tout ce qu’il contient de positif et de négatif. Mais j’ai l’impression que la psychanalyse consiste à tenter d’accepter ce que l’on est et de le faire accepter aux autres, avec les défauts qu’on se trouve. Et le fait de faire accepter cela me paraît difficile car mon but est de tenter de m’améliorer, d’aller plus loin dans ce que je suis de manière à ne pas exposer mes problèmes (si tant est que j’en aie) sur la place publique.
Un artiste ne devrait peut-être pas se soumettre à une psychanalyse, car cela pourrait biaiser ou tarir son imagination.
J’aurais tendance à être de votre avis. J’ai en effet eu des amis qui sont passés par là et quand j’ai vu le résultat que cela a eu sur eux après de nombreuses années, je me demande si c’est vraiment utile. Je n’ai pas vraiment envie de chercher dans les tréfonds de ma psyché pour savoir par exemple si j’ai des inclinations que je ne soupçonnais pas parce que j’ai lu le Satyricon de Pétrone. En revanche, ce qui m’a toujours intéressé, c’est le développement de l’intuition sous toutes ses formes et l’irrationalité. La rationalité m’énerve, car elle est sécurisante. C’est elle qui dit que ceci est blanc et cela est noir. Mais il existe peut-être, voire certainement, autre chose d’un autre ordre et qui n’est pas rationnel. Cette rationalité a toujours été une préoccupation chez moi. Ce qui ne m’empêche pas d’aborder des éléments très matériels dans le Journal, comme la sexualité, très présente dans les déchirements et les moments lyriques, la mort, etc. Quand on est préoccupé par la vie, on l’est forcément par la mort, car on sait que la vie ne dure pas. C’est difficile à accepter pour moi car ma vie est agréable, même si j’ai toujours été un grand mélancolique. Ma jeunesse a été extrêmement mélancolique et le romantisme était très présent. Je me sentais quelque peu en marge et c’est toujours le cas d’ailleurs.
Dans Lost Highway de David Lynch, le personnage principal prononce cette réplique : « J’aime me souvenir des choses à ma façon, à partir de mes propres souvenirs. Et pas nécessairement de la manière dont elles se sont exactement produites. » Cela pourrait vous correspondre.
Oui car je peux utiliser les souvenirs et les choses d’une manière différente. Je suis d’accord avec ce point de vue, qui est typique de ce Journal où les choses sont parfois abruptes ou arrangées. J’ai inclus les jours précis de ces rencontres ou souvenirs pour me rappeler certaines situations, les gens que j’ai croisés dans la rue et qui sont reproduits ici (il y a également des personnages inventés, des stéréotypes). Je pense à Anton Prinner par exemple, que j’ai dessinée et qui habitait tout à côté de chez moi, dans le XIVe. C’était une personne qui jouait beaucoup sur son androgynie ; elle était née femme, une artiste un peu bougonne et très étonnante. Elle sillonnait le quartier, comme tout un tas d’artistes que j’ai eu la chance de rencontrer, dès mon arrivée à Paris alors que j’étais tout juste diplômé des Beaux-Arts, et qui vivaient dans les environs, comme Zao Wou-Ki, etc. L’atelier de Diego Giacometti se trouvait également à proximité. Ce livre est une étrangeté et de nombreux lecteurs m’ont fait part de leur désarroi en me disant qu’il s’agissait d’un livre bizarre, pas ordinaire.

L’ouvrage est divisé en plusieurs parties. La première est intitulée « le bonheur de l’illusion et de la réalité ». Ce qui peut être antinomique car les dessins ont un aspect plutôt sombre, qu’il s’agisse de ce qui est représenté ou du choix des couleurs, souvent dans les gris-bleu. Cela révèle un regard ironique que vous portez sur le monde.
Oui. Je me moque aussi de moi-même. Je ne suis pas quelqu’un d’optimiste qui s’émerveille de la vie. Je suis assez désabusé sur l’être humain, dont l’égocentrisme m’a déçu.
Les dessins sont réalisés à l’acrylique, qui est votre technique favorite. Pour quelle raison ?
J’ai peint autrefois à l’huile mais je favorise l’acrylique car elle sèche vite, contrairement à l’huile. C’est donc essentiellement pour des raisons pratiques ; quand on a des dessins à rendre dans un laps de temps très court, c’est toujours plus confortable.
Vos personnages ressemblent à ceux d’Egon Schiele. Avez-vous un attrait particulier pour ce peintre ?
Oui, il m’a beaucoup marqué, de même que Francis Bacon. À une certaine période, je faisais beaucoup de peinture dans le style de Schiele (j’ai depuis presque tout vendu chez le galeriste Christian Desbois). L’expressionnisme m’a toujours très influencé.
Le Journal s’ouvre sur une série montrant des hommes et des femmes dénudés, souvent seuls, parfois en couple, en règle générale des prostituées et leurs clients. On y voit une misère sexuelle rehaussée par la crudité des situations et des corps mis à nu d’où l’érotisme est absent. Dans vos illustrations plus « classiques », le corps des femmes est davantage sexualisé. Ici, il est flasque ou décharné. Est-ce l’envers du décor, la face cachée de vos illustrations « officielles », celle qui n’est pas visible ?
Tout à fait. Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis bipolaire, mais c’est justement pour cela que je n’aurais peut-être pas publié cela il y a quelques années.
Cet aspect dysfonctionnel ne se trouve pas que dans le physique. Les personnages semblent également déprimés, torturés ou névrosés. Il y a une tonalité générale de désespoir et de mélancolie comme vous le disiez, qui peut faire penser à Edvard Munch ou à Kafka.

Vous avez cité un peintre que j’apprécie particulièrement. Quant à Kafka, j’en suis un grand amateur, depuis mes quinze ans quand je l’ai découvert, avec le Procès, le Château, la Colonie pénitentiaire… J’ai tout lu de cet auteur. Il y a certains récits moins digestes que d’autres, comme Chacals et Arabes qui est une nouvelle très dure. J’ai cherché l’inspiration chez des écrivains comme Bruno Schulz, Alfred Kubin qui a écrit l’Autre Côté. Je dois également beaucoup au théoricien de l’expressionnisme allemand Gottfried Benn. Ce dernier a écrit un recueil intitulé Morgue et autres poèmes [Cerveaux dans la traduction française], le titre vous donne déjà l’ambiance… C’est un personnage fascinant : médecin spécialisé dans les maladies vénériennes qui circulaient dans les bordels, il est devenu ensuite un nazi convaincu. C’est son expérience de médecin qui l’a inspiré pour ce recueil dans lequel chaque poème décrit un cadavre. On y trouve aussi une description d’un pavillon des cancéreux. C’est d’une morbidité hallucinante. J’apprécie également Gabrielle Wittkop, qui a écrit entre autres le Nécrophile, un beau texte relatant, dans une langue châtiée, l’amour qu’un homme porte à des cadavres, sans être jamais vulgaire. Elle était elle-même un personnage étonnant. Il est vrai que je me suis repu de récits un peu sombres, mais également de littérature fantastique ou ésotérique.
On vous imagine plutôt bien illustrer les Fleurs du mal de Baudelaire, par exemple le poème « Une Charogne ».
Tanino Liberatore l’a déjà très bien fait.
Il y a un dessin dans lequel vous semblez vous représenter (celui du 4 mars 2003) et le texte qui l’accompagne est très personnel : « La nuit parfois, il ne pouvait se détacher des yeux qu’il avait vus, ceux qui sont déjà ailleurs, ceux de la mort… Ou plutôt juste avant… ». Il s’agit donc de votre livre le plus intime.
Tout à fait, vous avez bien deviné. C’était en effet une période où j’ai assisté à la fin de quelqu’un que j’aimais, et ce qui m’avait fasciné, c’étaient les yeux, qui étaient déjà ailleurs…
Une de vos grandes obsessions est bien sûr présente, il s’agit de la représentation de l’étrange, du mystère. On le voit par la mise en scène de pratiques occultes (alchimie, spiritisme…) et de rites, ; par la description de cérémoniaux liés à des ordres comme la franc-maçonnerie, les Rose-Croix. Cet attrait pour la marge a constitué votre marque de fabrique dès vos couvertures pour Métal Hurlant par exemple, ou votre premier ouvrage, le Diable, en 1978. Peut-on dire que l’étrange occupe toute la place chez vous ?
Oui. Les objets sont des inspirations. J’achète un objet parce qu’il m’inspire quelque chose, puis il disparaît progressivement dans la quantité. Je me suis intéressé au diable, maintenant ce sont plutôt les saintes vierges (comme je suis près de la sortie, il faut faire attention…). La préoccupation générale, c’est de savoir ce qu’il se passe après la mort. J’ai été élevé non par ma mère mais par deux tantes, toutes deux veuves, l’une de la guerre de 14 et l’autre de la guerre de 40. Je raconte cela dans mon livre Apparitions, dans une longue préface. Les portraits de leur mari, que je n’ai jamais connus, l’un étant mort gazé, l’autre dans un camp de concentration, étaient accrochés au mur. Et ces femmes parlaient souvent de la mort. J’ai baigné dans cette atmosphère, qui marque forcément un enfant. Cet univers de la mort a été très présent. C’était également inquiétant car quelle est notre crainte, finalement ? C’est celle de l’inconnu. On ne sait pas ce qu’on va trouver. Mais je pense qu’il se trouve néanmoins quelque chose après ou derrière, car la nature a horreur du vide. L’énergie qui est dépensée n’est peut-être pas perdue. Pourquoi est-on là ? Pourquoi passer quatre-vingts ans ici, alors qu’on s’ennuie souvent à mourir ? C’est pour cela que je me suis beaucoup penché sur les traditions indiennes ancestrales, qui n’ont jamais parlé de néant. C’est une conception relativement moderne, philosophiquement parlant.

Vous faites justement allusion, dans vos écrits ou indirectement dans vos dessins, aux univers occultes développés par des auteurs du XIXe siècle comme le Sâr Péladan, Stanislas de Gaïta, Papus, Eliphas Lévi, Edward Bulwer-Lytton… Est-ce cette littérature presque fantastique qui vous a donné envie de dessiner ou l’avez-vous découverte plus tardivement ?
Zanoni de Bulwer-Lytton, je l’ai lu plus tard. J’ai commencé à lire Péladan, Papus, etc. quand j’avais seize ou dix-sept ans. Quant aux premiers livres que j’ai achetés avec l’argent que j’avais reçu à Noël, c’était le Grand Albert et le Petit Albert, des grimoires de magie dans des éditions anciennes. J’étais à Lyon, dans un quartier où se trouvaient de nombreux antiquaires et des libraires, et je passais mon temps à consulter les livres. Et comme j’étais enfant unique, je me retrouvais souvent seul. Cela me fait penser au poème de Rimbaud intitulé « Les poètes de sept ans » où il écrit : « Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou. » Je me souviens du premier livre que j’ai lu entièrement, c’était Sans Famille d’Hector Malot, en deux volumes, dans une vieille édition illustrée. Puis l’Homme qui rit de Victor Hugo, qui m’a toujours passionné, dans une édition illustrée par Rochegrosse. J’ai retrouvé ce dernier livre bien plus tard et je me suis procuré toute la série des œuvres complètes illustrées, dans une sorte d’achat compulsif qui consiste à vouloir récupérer tous les objets que j’ai connus dans ma jeunesse. Dans un film qui a été réalisé et qui sortira peut-être un jour, je montre les images qui m’ont marqué quand j’étais enfant, dont bien sûr l’Homme qui rit, avec sa bouche grande ouverte et son visage mutilé, et Han d’Islande, ce personnage cruel qui boit le sang de ses victimes dans le crâne de son fils, j’ai trouvé cela incroyable. C’est beau et romantique à souhait. L’Homme qui rit est également d’un romantisme effréné : cet homme monstrueux tombe amoureux d’une femme aveugle à la beauté extrême, et le dénouement est évidemment tragique puisque cela se termine par un double suicide.
Cet intérêt pour l’étrange se retrouve aussi dans le tarot puisque vous écrivez justement, dans la préface de votre ouvrage : « Tout est mystérieux dans le tarot. » Pratiquez-vous vous-même cet art divinatoire ?
Je l’ai pratiqué par le passé. Je suis un ex-pratiquant assidu, notamment de l’astrologie. Je voulais savoir ce que c’était et je voulais comprendre la vie. De même pour le tarot. Le divinatoire, dire l’avenir des gens, n’est pas l’aspect le plus intéressant. J’ai dressé des thèmes astrologiques mais je me suis surtout penché sur l’astrologie mondiale [qui étudie les correspondances entre la marche du monde et le mouvement des astres]. Il faut accepter dans ce cas qu’il y ait des effets planétaires. Je dis dans ce livre que le tarot se lie à l’astrologie. Ce qui m’insupporte, ce sont les voyants qui retirent des bénéfices de cette discipline. Je n’ai, pour ma part, jamais retiré un sou des thèmes que j’ai pu faire. J’avais une technique particulière que je vais illustrer avec un exemple : quand j’étais professeur, une secrétaire de direction m’a demandé de lui faire son thème ; je me suis exécuté et j’ai vu qu’elle allait divorcer alors que c’était le grand amour avec son mari. Je lui ai dit que j’allais mettre dans une enveloppe le résultat de ma consultation et qu’on l’ouvrirait à une date ultérieure. J’ai gardé l’enveloppe scellée un certain temps. Puis elle a effectivement divorcé. On a donc ouvert l’enveloppe et je lui ai montré l’interprétation des cartes. Elle n’en croyait pas ses yeux. Mais j’ai répondu que ce n’était pas si incroyable que cela, ce ne sont que des tendances caractérologiques. Si l’on développe l’intuition, on peut parvenir à quelques résultats. En revanche, concernant l’astrologie mondiale, ce n’est pas brillant. D’ailleurs, il y a quelques mois, le thème mondial était équivalent à celui de 1789. La disposition planétaire était identique…

Le tarot a aussi été pratiqué par un autre auteur des Humanoïdes associés, qui est Alejandro Jodorowsky. Il lui a même consacré un ouvrage, la Voie du tarot. En quoi sa pratique est-elle différente ?
Nous ne sommes pas sur la même chose. Je n’ai rien contre son point de vue mais je ne fonctionne pas du tout comme lui. Jodorowsky est un personnage étonnant, je l’ai très bien connu, et comme tous les gens curieux, il m’intéresse davantage que les gens ordinaires. Quoique, je me dois de corriger ce que je viens de dire. Tous les matins, je me lève, je prends mon petit-déjeuner avec ma femme, je pars faire les courses et je me rends au bistrot où je prends un café et lis le journal, le Parisien, qui n’a aucun intérêt en soi, sauf pour les faits divers. Cela me permet de rencontrer des gens simples, du « peuple » si vous me passez la vulgarité de l’expression, ce qui est incroyablement intéressant. Il est évident qu’échanger avec des pointures intellectuelles exceptionnelles est stimulant ; mais parler avec les gens ordinaires est tout aussi enrichissant. Vous en rencontrez souvent qui vous parlent sans vous raconter leur vie, mais au fil des échanges, vous parvenez à la reconstituer ou à leur en imaginer une. C’est une étude de certains aspects de la société. Un jour au bistrot, pendant l’attentat contre Charlie-Hebdo, un client nord-africain me dit : « C’est dur ce qu’il se passe. Moi, je suis musulman, je n’ai rien contre les chrétiens ou les juifs. Je paye mes impôts… ». Je lui ai répondu : « J’espère bien. Mais de toute façon, Dieu se fout des religions, il est au-dessus de tout cela car il est d’une dimension inconcevable à l’Homme. Et puisqu’il est inconcevable, il n’accorde aucune importance aux fabrications des êtres humains. » Il a rétorqué que, tout de même, il préférait les musulmans. J’ai donc terminé en disant que je n’avais rien de plus à lui dire et que s’il ne comprenait pas ce que je disais, alors on ne pouvait pas s’entendre.
Vous avez représenté les vingt-deux arcanes majeurs. Il s’agit de représentations archétypales de figures comme le pendu, le pape, l’impératrice, etc. Dans quelle mesure votre touche personnelle a-t-elle pu se déployer ?
C’est très dépendant de l’inconscient. J’ai consulté beaucoup de tarots, surtout celui de Marseille et les tarots anciens, comme ceux de Mantegna, qui sont très différents car il n’y a pas le même nombre de cartes et ils ajoutent les arts libéraux. J’ai essayé de suivre celui qui me semblait le plus traditionnel en incluant des indications, la relation entre les vingt-deux lames du tarot et les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, en suivant la tradition des Sephiroth de la Kabbale. Ce n’est pas, à l’origine, ma culture puisque j’ai été élevé en tant que catholique (j’ai même été enfant de chœur), mais à force de lire d’autres catholiques originaux comme Papus ou Péladan (ce dernier ayant mis au point des Rose-Croix catholiques), cela m’a ouvert les yeux sur d’autres formes de culture et de croyance. Vous évoquiez l’alchimie ; dans ce domaine, ce n’est pas la question de l’or qui m’intéresse, c’est ce que signifie l’alchimie, à savoir la transmutation de l’être et le fonctionnement de la vie et de la mort. Si l’alchimiste parvient à transmuter l’Homme et à le faire changer d’état, alors il peut transmuter également les choses. Bien sûr, je suis un peu extravagant ou un peu fou par rapport à notre époque, on peut même dire que je suis d’un autre temps. Et pour autant, je ne vis pas dans un rêve. J’aime me promener avec des personnages originaux, le comte de Saint-Germain, etc. qui me font rêver. C’est un monde de rêve et d’irrationalité. René Alleau parlait du « danger du scientisme », car le scientisme rationalise tout et ne laisse plus de place au rêve et à la créativité. Il faut laisser la place à l’imaginaire et à l’intuition. Le tarot est d’ailleurs un système de développement de l’intuition, comme le pendule ou la baguette. Je vais loin, à l’image de certains surréalistes comme André Breton, René Daumal, la bande du Grand Jeu… que je regrette de ne pas avoir connus personnellement.

Nous avons évoqué les Humanoïdes associés. Vous êtes bien sûr associé à l’histoire de Métal Hurlant que vous avez rejoint en 1977. Dans ce cadre, vous publiez notamment le Diable, puis Ténébreuses Affaires. Quel rôle ce magazine (qui est bien plus qu’un magazine) de bande dessinée et de science-fiction a-t-il joué dans la reconnaissance de votre œuvre ?
Un rôle très important. Je venais de Lui et Playboy et quand j’ai publié chez Métal Hurlant, mes deux premiers employeurs ne comprirent plus rien à ce qu’il se passait. Ils se disaient que je devenais fou. C’était en tout cas une nouvelle vie qui s’offrait à moi. Dionnet m’a fait confiance et m’a dit qu’il publierait le livre que je souhaiterais faire. Ce fut le Diable en 1978.
Dans ses Mes Moires, Jean-Pierre Dionnet indique que la couverture du numéro 5 de Métal Hurlant représentant une prostituée en tenue SM qui brandit un fouet et devant laquelle bave une créature monstrueuse n’a pas plu à la censure. Avez-vous été vous-même confronté à la censure au cours de votre carrière ?
Oui et non. La même année que le Diable, j’ai publié l’Histoire du petit Stephen Girard de Mark Twain chez Gallimard. J’ai obtenu le Premio Grafico Fiera di Bologna per l’Infanzia, de la Foire du livre de jeunesse de Bologne, et le Monde de l’éducation a fait paraître un papier disant qu’il fallait se méfier de Nicollet car il avait aussi sorti un livre sur le diable chez les Humanoïdes associés. Je ne dis pas qu’il s’agit de censure mais quand Zanpano a voulu rééditer le Diable aux États-Unis, il s’est retrouvé dans l’impossibilité de le faire car cela a été pris comme une attaque contre la religion.
Dionnet, toujours lui, vous compare à des artistes comme H. R. Giger ou Charles Gleyre. Est-ce une parenté qui vous séduit ?

Je suis tout à fait d’accord. J’ai bien connu Giger, je l’avais rencontré la première fois chez un autre personnage étonnant, l’écrivain Roland Villeneuve, qui était un spécialiste de la démonologie. Il avait écrit notamment une étude sur Gilles de Rais et une série, intitulée les Musées. Il y avait le Musée des supplices, le Musée des vampires, le Musée du fétichisme, le Musée de la bestialité… C’était un démonologue moderne, directeur au Crédit lyonnais mais avec une activité littéraire foisonnante à la manière du XIXe siècle, à l’image du Bibliophile Jacob par exemple, en regroupant des textes divers pour en faire des compendiums. Avec Druillet, qui est un ami très cher, on l’appelait « notre oncle ». Il parlait l’anglais, l’allemand, le latin, le grec… et possédait une culture monumentale et une belle bibliothèque. Tous les mois de janvier, il organisait une journée avec des artistes et les recevait chez lui. C’était toute une bande constituée dans les années 60 et au sein de laquelle se trouvait également Jean Boullet, le libraire et artiste, qui était lui aussi un personnage étrange. Ce dernier vivait avec un jeune garçon nord-africain qui souffrait d’une malformation, une syndactilie : deux de ses doigts étaient collés, ce qui faisait ressembler sa main à une pince de homard. Et Boullet me disait : « Tu ne peux pas savoir ce que ça fait de vivre avec un monstre. » Il avait même écrit sur la monstruosité dans la revue Esculape. Cela me fait penser au musée de l’École de médecine, un ami y avait fait une exposition sur les ectoplasmes et les apparitions ; j’ai un autre ami, Jean-Paul Favand, qui est le fondateur du musée des Arts forains à Bercy. Je l’ai représenté dans le Journal. Il possède des cires médicales, qui proviennent des cabinets d’hygiène sociale du XIXe : on y voit, sur ces figures de cire, les traces des maladies dermatologiques. On y trouve également une merveille : le moule d’un homme à deux pénis et trois testicules. L’étiquette indique que cet homme avait des érections. J’ai trouvé cela fascinant.
Vous avez mentionné les fameuses soirées du vendredi chez Druillet. L’univers de ce dernier n’est peut-être pas si éloigné du vôtre non plus. En quoi consistaient ces soirées, auxquelles participaient d’autres adeptes de l’étrange comme Moebius ? Était-ce un moyen pour les artistes de sociabiliser ?
Il y a eu une première période qui se déroulait à la gare du Nord où des films étaient projetés et une seconde période, quand Druillet a acheté sa maison à Livry-Gargan. On venait, Keleck [illustratrice et compagne de Jean-Michel Nicollet, décédée en 2002] et moi, le week-end chez lui et on discutait beaucoup de littérature, de fiction. J’ai passé d’excellents moments avec lui. Nous n’avons pas véhiculé tout à fait la même chose, j’étais moins dans l’exagération que lui, mais on s’apprécie beaucoup. C’est mon antithèse et c’est pour cela qu’on s’entend si bien. Il n’y a jamais eu de concurrence entre nous.

On vous connaît surtout pour votre travail d’illustrateur de romans édités chez Néo, Lattès, Folio… Vous illustrez des auteurs de manière récurrente comme Lovecraft, Francis Stevens… S’agissait-il d’œuvres de commande ou vous arrivait-il parfois de manifester l’envie d’illustrer tel auteur ou telle œuvre ?
Chez Néo, on discutait des auteurs. J’avais déjà lu les livres de Jean Ray (publiés chez Marabout notamment) avant d’illustrer la série Harry Dickson. Et même si j’avais lu beaucoup d’ouvrages au préalable, il s’agissait surtout de commandes, ce qui me donnait l’occasion de découvrir des livres. J’ai toujours lu les livres avant de me pencher dessus, car je déteste travailler sans être au courant de l’histoire que j’illustre, qu’il s’agisse des œuvres de Marcel Aymé, de Céline (Casse-pipe surtout, puisque Céline reste la spécialité de Tardi) ou autres.
Vous vous êtes beaucoup consacré à la science-fiction et au fantastique. Vous êtes aussi amateur de romans policiers, citons Harry Dickson ou Sherlock Holmes, que vous avez illustrés. En quoi les personnages de cette littérature qu’on pourrait qualifier de populaire au sens noble du terme vous fascinent-ils ou vous intriguent-ils ?
On peut en effet dire qu’ils m’ont fasciné, ce sont mes lectures de jeunesse avec Arsène Lupin. Les livres se trouvaient dans la bibliothèque d’une de mes tantes et j’ai tout reconstitué plus tard : les fascicules, etc. D’ailleurs, le personnage de Sherlock Holmes a certainement conditionné le fait que je fume la pipe ! J’ai lu beaucoup aussi Maigret, que je n’ai jamais illustré (Loustal le fait très bien), Hercule Poirot (j’ai réalisé quelques illustrations) et Rouletabille (j’en ai fait quelques-unes pour Gallimard).
En plus des romans pour adultes, vous avez illustré des œuvres pour la jeunesse, comme l’Histoire du petit Stephen Girard ou Comment j’ai tué un ours de Mark Twain, des livres d’Éric Sanvoisin ou Jean-Paul Nozière, le Conte numéro 4 de Ionesco et bien sûr la série Chair de poule. Comment appréhendez-vous la manière d’aborder le roman jeunesse ? Car vous ne pouvez pas laisser libre cours à votre inspiration.

Il y a des barrières à respecter bien sûr, quand on fait du fantastique pour la jeunesse, c’est un conditionnement spécifique qu’on s’impose soi-même. On ne va pas jusqu’à faire peur. Même pour la série Chair de poule, où les dessins ne sont pas bien méchants. Je lisais les livres et les idées me venaient en lisant. J’ai tiré mon inspiration des illustrateurs populaires de Rouletabille ou Arsène Lupin, aux éditions Pierre Lafitte qui remontent au début du XXe siècle. J’ai revendiqué cette étiquette pour moi-même et c’est pour cela que j’ai travaillé pour Néo. Je ne suis pas un illustrateur de luxe ou un élitiste, comme Rackham ou Dulac. Je me placerais plutôt du côté de Brantonne ou Gourdon.
Vos dessins ou peintures sont souvent « verticaux ». Les personnages occupent par exemple le centre du dessin, avec un effet de symétrie puisqu’ils sont entourés de part et d’autre d’éléments verticaux ; on peut penser aux œuvres de Giorgio De Chirico par exemple. Pour quelle raison ?
Cela est valable chez Néo principalement. C’est une volonté de faire pour que l’image soit reconnaissable et pour que les couvertures soient d’une certaine manière identiques tout en étant différentes. C’est un processus géométrique. Dans le cadre du tarot, j’ai fait un tracé géométrique à la fin du livre en me fondant sur le livre de Dürer, Géométrie, et les problèmes qu’il expose : la géométrie de la figure, l’organisation de la surface. Ici, les colonnes contiennent un symbolisme fondamental. Et il faut voir ce qui figure sur ces colonnes : on y voit la lune et le soleil. Il y a donc un effet de symétrie. Tout se fonde sur un processus de structuration : le bateleur est centré car on ne peut pas faire autrement.
Le format de vos livres est également très varié.
Oui, celui du tarot s’adapte à la forme des cartes, en double carré. Pour le Journal, il reprend le format des carnets. Le Diable, qui est très grand, est un « poster book » de l’époque. Au début de ma carrière, j’installais mes livres dans ma bibliothèque et je les contemplais fièrement puis je me suis aperçu qu’il n’y en avait aucun du même format, ; ce n’était pas régulier ni harmonieux. Je les ai donc remisés dans un placard. C’est toujours flatteur de voir son nom, mais c’est aussi très bête, finalement, un truc de jeunesse. Mon père aurait été content, mais il n’a vu, de son vivant, que le Diable et je pense qu’il a été quelque peu déçu dans ses illusions. Et ma tante (sa sœur, avec laquelle il vivait), qui était née en 1894 et qui était donc une femme du XIXe siècle (à ce titre, on pourrait dire que j’ai presque été élevé dans un contexte du XIXe siècle) a été choquée ; elle m’a demandé d’un air catastrophé ce que j’avais fait là. Elle a fait venir le curé, l’a invité à déjeuner et lui a montré le livre. J’ai alors dit au curé : « Il est plus facile de traduire l’enfer que le paradis. Un vieux barbu sur un nuage avec des anges voletant autour et qui sonnent de la trompette, cela ne m’enchante pas vraiment. » Il m’a répondu : « Je vous comprends… ».
Dans sa préface à Miroirs, Enki Bilal dit que votre force provient de votre érudition et d’une « propension à disséquer certaines zones à la marge du réel et au-delà duquel tout peut arriver. » Il est vrai que vos dessins montrent toujours que quelque chose est sur le point d’arriver. Ils suggèrent plutôt qu’ils ne décrivent. Rejoignez-vous ce point de vue ?
Oui, je suis d’accord. Les meilleures critiques ou interprétations que j’ai pu avoir viennent de personnes qui ont repéré des éléments que je n’avais même pas moi-même identifiés. Je n’analyse pas tout ce que je fais, les idées sortent et se matérialisent sur le papier.
On parlait d’éclectisme. Vous avez dédié un livre à B.B. King, le chanteur de blues. Un univers très différent de ce à quoi vous nous avez habitués. Quelle place occupe la musique dans votre imaginaire ?
J’ai joué du blues. J’ai commencé avec une clarinette, j’ai essayé de jouer du dixieland de la Nouvelle-Orléans ; puis je me suis procuré un saxophone et une flûte traversière pour faire du jazz moderne. Et enfin, je suis revenu à mes amours de ma jeunesse avec l’harmonica. Je me suis produit dans deux groupes de blues (Wood Bee Band et Little Lou Tour), cette musique me passionne et me touche : John Lee Hooker, Muddy Waters… J’ai joué quand j’étais prof à Lyon avec des amis des Beaux-Arts qui étaient de très bons musiciens comme Jean Claverie, qui a une voix cassée et intéressante. On organisait des concerts dans des endroits fréquentés par des bikers dans les alentours de Lyon. Puis j’ai ralenti, car on ne peut pas tout faire. Et je ne cache pas que ce type de musique incite aux abus d’alcool, qui permet d’obtenir une certaine spontanéité, et cela peut être dangereux.
Finalement, peut-on dire de votre œuvre qu’il s’agit d’un cabinet de curiosités ?
Votre analyse n’est pas mauvaise, on peut dire cela en effet. Il est toujours intéressant de voir comment les choses sont perçues. Et en l’occurrence, elles le sont plutôt bien.