Les éditions Banyan, spécialisées dans la littérature d’Inde, nous offrent la traduction en français du Livre de la mort de Khalid Jawed. L’auteur est professeur d’université à New Delhi, reconnu comme l’un des principaux romanciers ourdouphones, il est donc temps pour la France de le découvrir. Le Livre de la mort est son premier roman. David Aimé, des éditions Banyan, a bien raison de souligner que l’Inde et la France sont deux pays proches par leurs idéaux, car cette littérature lointaine semble refléter nos états d’âmes avec une précision troublante, dans une universalité que nous goûtons avec étonnement et réjouissance.

Le Livre de la mort est un étrange roman avec une dimension métaphysique rarement atteinte ! Voilà un petit livre extrêmement dense, écrit en ourdou et magnifiquement traduit en français par Rosine-Alice Vuille. Nous sommes en 2211 et un archéologue tombe sur une sorte de journal intime, manuscrit inachevé, le Livre de la mort, dans les ruines d’un asile psychiatrique. Voilà pour le procédé narratif. Dans le manuscrit ainsi déniché, nous côtoyons un homme en proie à de fortes angoisses, qui vit avec une conscience, alter ego, qu’il nomme le suicide. Cette conscience personnifie la possibilité de se supprimer à chaque instant, la suggestion permanente d’en finir. « Le suicide se tient à mes côtés comme un brave et fidèle protecteur. » C’est sa façon à lui d’être tellement conscient, d’être sapiens sapiens. On pense au suicidé éternel d’Hermann Hesse dans Le Loup des steppes, à cet art de cultiver sa plaie pour n’être dupe de rien et ne jamais lâcher la dimension tragique d’une vie de prédestiné à la mort. La conscience que notre héros appelle suicide se caractérise physiquement par un film de sueur froide sur sa peau. « Elle vient presque tous les jours, détrempant mon gilet de corps dont émane alors une odeur de sang. »

Le héros cultive depuis l’enfance la haine de son père qui voit en lui un bâtard, le fruit du péché. En réponse, l’enfant construit une volonté de vengeance envers ce géniteur qui a chassé sa douce mère. Il s’arme d’un couteau et se tient prêt au parricide à tout moment. En attendant, il s’entraîne à zébrer l’air avec son arme et taillade le vide dans une ambiance comateuse où rêve et réalité s’entremêlent.
Aux yeux du héros devenu adulte, tout son vécu est rempli de péchés. « Je suis pêcheur de toute éternité », dit-il. Ou encore : « Tous mes actes et tous mes péchés me poursuivent depuis avant ma naissance. » On goûte dans Le Livre de la mort de curieux échos chrétiens dans une spiritualité étrangère, comme une hérésie chrétienne qui replacerait dans une dimension métaphysique notre Occident matérialiste. Pour notre héros, le problème réel provient du corps qui est une sorte de trou noir. Que de conséquences néfastes à vivre dans un corps soumis à la concupiscence et aux humiliations ! Sors de ce corps !, lui murmure le suicide à l’oreille. Sa lucidité crie au regard de l’hémiplégie des autres si adaptables au théâtre de l’absurde qu’est la vie. Il observe et ne comprend pas ces vies ordinaires satisfaites, sans vertiges. Le Livre de la mort est le livre de la révélation de la vacuité du monde. On y retrouve des accents sartriens ou camusiens. Sur cette triste et absurde Terre, le suicide peut pourtant encore attendre, le héros avouant souhaiter « prolonger encore ses pêchés, ses lâchetés. »
Nous croisons sans cesse la notion de blasphème dans le livre, et le blasphème n’est rien d’autre que la prière du désespéré, son cri d’alarme, sa provocation de Dieu en duel dans l’espoir du coup de grâce. D’ailleurs, le suicide, son double, ne prend de plaisir que quand il voit tout réduit en morceaux, dans le gâchis de l’œuvre de l’homme et de Dieu. Nous pensons à Cioran en lisant cette phrase : « Mon péché originel à moi, c’est de ne pas avoir refusé de naître. J’étais pourtant bien dans le néant. » Et son cheminement aux côtés du suicide est aussi prétention, un désir de vie supérieure. « Une pensée sublime sera toujours supérieure à un petit ou un grand intestin. Or qu’est-ce qu’un être humain, sinon un petit ou un grand intestin. »
Le Livre de la mort nous offre une poésie, une langue nouvelle, grâce aux associations liées à la culture d’Inde, des trouvailles puisées dans une langue et transposées dans la nôtre. Une véritable réjouissance pour l’esprit. Nous accédons de façon neuve à nos éternelles questions métaphysiques, dans le flirt confondant avec la folie, à laquelle inéluctablement ces questionnements nous conduisent.
Article rédigé par Maximilien Friche
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