Maurice Nadeau : toute une vie à faire exister les autres

Avec Soixante ans de journalisme littéraire. Tome I : Les années Combat (1945-1951) (ouvrage publié dans son intégralité en 2018 aux éditions Maurice Nadeau et dont un florilège a été réédité en poche cette année, par la même maison), Maurice Nadeau ne livre pas seulement un recueil d’articles : il expose une manière d’être au monde par les livres. Critique majeur, découvreur infatigable (de Georges Perec à Michel Houellebecq), éditeur audacieux, il aura traversé le siècle en éclaireur, refusant les orthodoxies. Ces chroniques de Combat captent l’instant où la littérature, sortie de la guerre, redevient une question vitale.

Soixante ans de journalisme littéraire. Vol. 1. Un florilège des années Combat : 1945-1951

Il n’installe pas un discours – il prend position. Chaque texte avance comme un corps exposé, sans blindage théorique. « Je n’ai ni doctrine ni système » – il le dit, et ce n’est pas une coquetterie : c’est une ligne de vie.
Dans un paysage critique encore tenté par les écoles, les chapelles, les mots d’ordre, Nadeau se tient à part. Il préfère l’instabilité au confort, le jugement risqué à la synthèse impeccable. Il lit comme on s’engage.

Ce refus du système n’est pas une faiblesse, c’est une méthode négative, presque une éthique. Il s’agit de ne pas recouvrir les œuvres, de ne pas les réduire à des schémas. Chez lui, la critique reste ouverte, inquiète, traversée de doutes. Elle ne conclut pas : elle relance. Elle ne ferme pas : elle fissure.

Et puis il y a le style. Sec, nerveux, sans graisse. Une phrase qui avance par à-coups, qui tranche, qui refuse l’ornement inutile. Rien de décoratif – tout est fonctionnel, tendu vers l’essentiel. On sent le journaliste, bien sûr, mais un journaliste qui aurait refusé la neutralité. Une écriture de combat, au sens plein.
Les formules tombent comme des verdicts brefs, presque violents – « du sang, de la volupté, de la mort » – et pourtant, derrière cette sécheresse, une sensibilité à vif, jamais cynique.
C’est un style qui ne cherche pas à briller, mais à atteindre. Qui accepte même de rater, de rester en deçà, plutôt que d’enjoliver.

Maurice Nadeau, Soixante ans de journalisme littéraire. Tome 1 : Les années « Combat » 1945-1951
Maurice Nadeau en 1945 © Éditions Maurice Nadeau

Ce qui frappe d’abord, c’est cette exigence presque physique adressée aux œuvres. Il ne leur demande pas d’être justes, ni même d’être belles, il leur demande d’« agir ».
Agir sur lui, sur nous, sur le temps. Sinon, elles glissent, elles s’effacent. Cette idée simple, presque brutale, traverse tout le livre. Elle explique ses fidélités comme ses rejets.

Chez Franz Kafka, il reconnaît une machine à broyer l’homme moderne : « ce monde étrangement précis qui se déroule comme un cauchemar ».
Il ne cherche pas à clarifier – il accepte l’opacité comme une donnée essentielle. Kafka n’est pas un problème à résoudre, mais une expérience à subir. Et Nadeau, ici, se fait passeur de cette expérience, sans la réduire.

Avec Ernest Hemingway, le ton change, devient plus tranchant, presque admiratif malgré lui : « du sang, de la volupté, de la mort ».
Il y a là une écriture qui ne ment pas, qui ne se protège pas. Une écriture qui accepte de se salir pour atteindre quelque chose de nu. Nadeau, éditeur autant que critique, sait reconnaître ce prix-là : celui d’une œuvre qui se paie d’elle-même.

Face à Jean-Paul Sartre, en revanche, la distance s’installe. « Vide, absence, attente ».
Non qu’il rejette Sartre – il le lit avec sérieux – mais il perçoit un risque : celui d’une littérature qui s’épuise dans sa propre lucidité. Une conscience trop consciente d’elle-même, qui finit par tourner à vide. Nadeau résiste à cela, instinctivement.

Mais réduire ce livre à une série de jugements serait manquer l’essentiel. Ce qui s’y joue, c’est une conception du rôle du critique. Nadeau ne s’installe jamais en surplomb. Il insiste au contraire sur sa position fragile, presque illégitime : « sa présence est importune ».
C’est là que réside sa grandeur. Il n’efface pas cette gêne – il travaille avec. Il accepte que lire, commenter, transmettre, soit une opération imparfaite, exposée à l’échec.

Et cet échec, il le retourne. « Son échec […] est sa réussite. »
Formule décisive. Elle éclaire tout le parcours de Nadeau : critique sans système, éditeur sans dogme, toujours du côté des œuvres en devenir, des voix incertaines, des écritures encore fragiles.

Car il ne faut pas s’y tromper : l’importance de Nadeau dépasse largement ces chroniques. Il est de ceux qui ont déplacé le centre de gravité de la littérature française. Non pas en théorisant, mais en choisissant, en publiant, en soutenant. En risquant. Là où d’autres confirmaient, lui pariait. Là où d’autres classaient, lui ouvrait.
Son œuvre critique est indissociable de son geste éditorial : lire, pour lui, c’est déjà préparer une place, rendre possible une apparition.

On comprend alors que ces textes de Combat ne sont pas seulement des articles d’époque, mais les premiers mouvements d’un travail plus vaste : une attention constante à ce qui naît, à ce qui tremble, à ce qui n’a pas encore de nom.

Hommage, donc – mais sans emphase inutile. À un homme qui n’a jamais cherché à stabiliser la littérature, mais à la maintenir en mouvement. À un lecteur qui n’a jamais voulu avoir raison, mais rester disponible.

Une leçon, au fond, pour aujourd’hui : lire sans filet, juger sans certitude, et continuer malgré tout.

Auteur/autrice

  • Grégory Rateau écrit des romans, de la poésie et des articles sur la littérature pour différentes revues (L'atelier du roman, Esprit, Zone critique, En attendant Nadeau, Causeur...). Il mène également des entretiens.

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