Dans un ouvrage hybride, composé de poèmes, de récits d’entretien réécrits, de sections théoriques – quatre petits précis visent à donner au lecteur des informations précises sur l’obésité – l’autrice et psychanalyste Claudine Hunault interroge notre société sur le rapport qu’elle entretient à l’obésité.

De la consultation au texte : la construction d’un chemin vers la dignité
Au terme d’une expérience de dix ans passés dans un centre médico-chirurgical de l’obésité, et de consultations menées auprès de 3 000 patients, le livre pose l’horizon de l’émancipation comme geste inaugural :
Est-ce qu’on peut être gros et heureux ?
Le bonheur. Compatible avec les regards de pitié ? De dégoût ? Compatible avec l’injonction à changer ? Avec les influenceurs fitness ? Avec les campagnes gouvernementales qui invitent à ne pas manger trop gras, trop sucré, trop salé ? C’est bien de cela qu’il s’agit ici : la responsabilité, la faute et donc, la culpabilité.
Est-ce que c’est mal d’être gros ?
Est-ce qu’il faut condamner les gros ?
Est-ce qu’il faut convertir les gros ?
Est-ce que les gros et les grosses sont coupables de leur graisse ?
La parole de ceux qui vivent l’obésité : un langage dans le langage
Mais Claudine Hunault ne prétend pas répondre à ces questions elle-même. Du moins, pas seule. La restitution des entretiens qu’elle convoque dans les pages qui suivent porte une autre démarche, plus horizontale, plus large, plus proche des réalités vécues. L’autrice refuse la position de surplomb pour devenir, dans un exercice de réécriture des entretiens qu’elle a menés, courroie de langues. Celles d’Achille et d’Erika, entre autres.
« J’ai pas digéré ma mère, elle pousse du dedans, c’est elle qui bouffe, dedans, je suis gros du ventre, tout le reste ça passe (…). Elle est morte et elle est là, je deviens fou. Je sais pas pourquoi je mange. Parce qu’elle manque ou parce qu’elle est en trop ? » (Achille 1)
« Même mon mari j’ai peur qu’il me voie et qu’il voie la pute si je fais du 38 et que je suis belle, et que je suis sexy, je veux sortir de ce cercle (…), j’ai pris du poids pour ne plus prendre de risque, 30 kg en 6 ans, on le sent à peine ». (Erika 1)
Loin d’une appropriation de la parole des personnes concernées, la reconstitution de ces échanges par l’exercice littéraire offre une palette d’outils plus large, grâce à laquelle la complexité d’un fait social devient appréhensible.
Le poème pour dialogue
Dans son livre, Claudine Hunault recourt à la poésie pour poser des questions. Une poésie d’enquête pourrait-on dire. Une poésie qui n’affirme jamais, qui interroge, qui colle, recolle des fragments de paroles, de motifs, de toutes ces choses, ordonnées ou désordonnées, qui bourdonnent dans la souffrance des personnes obèses. Dans les poèmes “Pourquoi on mange ?” et “Pour quoi je mange”, elle décortique cause et finalité, individu et collectif, pour faire de l’acte de manger un acte métaphysique.
Parce que le frigo est plein
Parce qu’on a pas autre chose à faire
Parce que mettre la main sur un saucisson c’est plus facile que sur un mec ou une nana
(Pourquoi on mange ?)
Pour être une bouche Pour être un trou
Pour être un trou de vide Pour trouer quelque chose
Pour faire un trou dans sa vie et trouver la sortie
(Pour quoi je mange ?)
Pourquoi il faut lire Je me petit-suicide au chocolat
Paru en 2024 aux éditions Le Nouvel Attila, Je me petit-suicide au chocolat est un ouvrage intelligent, humble et puissant qui pose comme rarement cela a été fait la question du rapport à l’obésité. Long poème d’émancipation ou rapport d’entretiens thérapeutiques, ce livre porte une conception de la littérature forte et nécessaire aujourd’hui : faire du texte un espace de dévoilement du réel, de vérité, libéré des regards biaisés et des injonctions à la normativité. Un texte émancipé lui aussi, du jugement.
Article rédigé par Rémi Letourneur