L’actrice Asia Argento a toujours été l’enfant terrible du cinéma italien… et du cinéma tout court. De son premier film, dès neuf ans [Démons 2 de Lamberto Bava, déjà interviewé par À Rebours], à son dernier, Plus forts que le diable de Graham Guit, sorti cette année, Asia Argento a toujours eu pour principe de se démarquer tant de la grosse production hollywoodienne que du cinéma d’auteur trop sage. C’est la raison pour laquelle elle s’est fait une spécialité du cinéma de genre (horreur et fantastique), qui lui a permis de tester ses limites – qu’elle a très extensibles – et de se livrer à un jeu radical et extrême qu’elle affectionne particulièrement. Tentée, dans sa période rebelle et émancipatrice, de se détacher le plus possible de l’héritage de son père Dario Argento, le maître du giallo italien, elle a appris, avec le temps et l’expérience, à accepter cette part d’héritage qui la constitue. Interprète pour les plus grands cinéastes (Gus Van Sant, Sofia Coppola, Abel Ferrara, Catherine Breillat, Patrice Chéreau, Nanni Moretti…), mais aussi actrice de classiques de l’horreur (pour George Romero, Dario Argento) et de films de série B, c’est peu dire que sa carrière est polyvalente mais aussi riche par sa diversité. Toujours là où on ne l’attend pas, Asia Argento, qui s’est distinguée comme l’une des figures de proue du mouvement MeToo avec lequel elle a, par la suite, largement pris ses distances, étonne encore avec Plus forts que le diable – un thriller humoristique racontant l’histoire loufoque d’un SDF, Valentin (Melvil Poupaud) qui accepte d’aider Mila (Asia Argento), une trafiquante néo-nazie d’êtres humains, à attirer des jeunes femmes pour les livrer à un étrange couple démoniaque. Alors qu’il fait la manche, il retrouve par hasard son fils, perdu de vue depuis vingt ans, et sa belle-fille. Ses retrouvailles seront le prélude d’un bain de sang sans commune mesure. C’est dans le cadre du festival BIFFF (Brussels International Fantastic Film Festival) que la comédienne, qui n’a pas sa langue dans sa poche, s’est entretenue avec À Rebours.

À Rebours : Étiez-vous familière du travail de Graham Guit avant de collaborer avec lui sur Plus forts que le diable et qu’est-ce qui vous a intéressée dans le rôle de Mila ? Est-ce parce qu’il s’agit d’une femme forte et déterminée, comme à peu près toutes les femmes du film ?
Asia Argento : Je ne connaissais pas le travail de Graham avant de travailler pour lui, d’autant plus que mon rôle avait été écrit à l’origine pour un mec, qui devait s’appeler Milo. J’ai lu le scénario en toute connaissance de cause et je me suis vraiment projetée dans ce personnage. Alors j’ai supplié Graham de m’accorder le rôle, il a accepté et n’a rien changé aux répliques, il n’a modifié que le nom. J’ai adoré la folie de ce personnage, mais aussi celle de tout le film en général. C’est un truc de fou, comme moi ! Je me retrouve très bien dans ce monde de gens pas tout à fait normaux. Tout ce que j’ai fait pour le rôle, c’est prendre un peu de poids et de muscles pour être dans une forme physique incroyable, et j’ai vraiment apprécié cette expérience. Je trouve d’ailleurs ça génial de présenter Plus forts que le diable ici [au festival BIFFF], car c’est le meilleur public possible pour un film de ce genre. On pourrait dire que c’est une comédie noire mais finalement, je ne saurais même pas définir tout à fait le genre de ce film. Et quand j’ai vu qu’il était au programme, je me suis dit qu’il fallait absolument que je le voie avec le public du BIFFF.

C’est justement une comédie très noire, qui a été décrite comme hystérique et sauvage, avec de nombreux passages sanguinolents. Cela traduit-il bien selon vous le degré de violence qu’on trouve dans notre société contemporaine, comme un miroir qui en donne le reflet ?
C’est l’ADN du film d’horreur de montrer les travers de la société, de la politique, de tout ce qu’on n’aime pas. Je pense aux films de George Romero par exemple. Pour donner une image, c’est comme si l’on érigeait quatre murs et, à l’intérieur, on pouvait bouger comme on veut et faire tout ce qu’on veut. Il y a les limites ou les règles du genre, qui sont les murs, mais dans ce cadre, c’est une totale liberté qu’on se donne. On a, à mon avis, plus de diversité et de liberté dans le cinéma de genre que dans celui d’auteur. Les métaphores qu’on utilise, comme dans ce film, permettent de raconter davantage de choses sur l’actualité qu’on vit (ou subit).
Ce n’est pas du tout un film politiquement correct. Ce film s’inscrit donc dans la lignée de votre cinéma qu’on imagine toujours à la limite, borderline. Pourquoi cet intérêt pour le trash, pour ce qui peut choquer ? Est-ce dû à l’’héritage des gialli de votre père Dario ?
Le fait qu’il ne soit pas politiquement correct, c’est justement ça que j’aime ! Cela m’a toujours attirée. Mais toujours avec une dose d’humour bizarre et de second degré. Je ne suis pas très portée sur la comédie classique, elle ne me fait pas tellement rire, alors que la comédie décalée, étrange, oui, beaucoup ! Je ne saurais pas dire si ça me vient des gialli de mon père, peut-être… Ce que je lui dois, en revanche, c’est la partie tordue de mon âme ! En règle générale, en ce qui concerne les films de mon père dans lesquels j’ai joué, je dirais qu’ils font partie intégrante de moi mais j’ai aussi cherché à m’en affranchir. C’est du push and pull. Quand j’étais plus jeune, je voulais être reconnue pour qui j’étais : Asia et non la fille de Dario Argento. Plus je persistais dans cette voie, plus je faisais des choix extrêmes, encore plus extrêmes que le cinéma de genre), pour justement me détacher de cet héritage. Puis j’ai pris conscience de ce danger et j’ai fini par accepter mon parcours, mon destin, mon ADN. C’est mon père et j’en suis fière.
Qu’est-ce qui, en général, vous décide à accepter tel ou tel rôle : le personnage, le scénario, le metteur en scène ?
Je dirais tout cela à la fois. Parfois l’argent aussi ! C’est important malgré tout, et aujourd’hui encore plus qu’avant. Quand je reçois un scénario, je me concentre sur les dialogues et la façon dont ils sont écrits, je vois tout de suite si c’est un projet auquel je peux croire. Mais en règle générale, je refuse les comédies car, comme je l’ai dit, je ne me sens pas à l’aise avec ça. J’en ai pourtant tourné plusieurs en Italie et j’arrive à jouer car c’est quand même mon boulot et ce, depuis 41 ans, mais je ne parle pas et ne me comporte pas comme ça dans la vie, donc il est plus compliqué de me projeter. J’aborde la comédie par la réflexion et l’intellect, pas par le cœur et les sentiments. Ce n’est pas naturel et je ne peux pas faire rire à partir de quelque chose qui ne m’appartient pas.

En regardant l’ensemble de votre carrière, on remarque que vous faites coexister à la fois une carrière internationale avec de grandes productions et des films de genre, plus marginaux ou de niche. Ce grand écart traduit-il un refus, chez vous, d’être assignée à un genre particulier ? Qu’est-ce que cela dit de votre rapport au cinéma ?
La question, ce n’est pas tellement comment je vis le cinéma, mais plutôt comment le cinéma me vit. Je suis à un stade de la carrière où ce sont les projets qui viennent à moi et on me demande de faire des films, ce n’est pas moi qui demande. J’ai fait une exception pour ce film-ci après avoir lu le scénario et parce que je savais que Graham n’avait pas encore trouvé son acteur. C’était très important pour moi de jouer dedans car je ressentais le besoin de jouer quelque chose qui me faisait rire et avec des gens que je trouve intéressants et intelligents.
Parmi tous les cinéastes pour lesquels vous avez tourné (Abel Ferrara, Gus Van Sant, Patrice Chéreau…), qui vous a le plus marquée dans votre carrière et dans la manière dont vous avez envisagé votre métier ?
Je dirais Abel Ferrara, car on a beaucoup collaboré. Il a influencé ma façon de voir et d’envisager le cinéma. C’est lui qui m’a vraiment aidée à appréhender mon travail comme il faut. Cela a eu aussi des incidences sur ma carrière, qui s’en est trouvée un peu abîmée à cause des choix de jeu très radicaux qu’il a fallu faire, je pense à la scène où j’embrasse le chien dans Go Go Tales. Celle-là est indélébile, elle restera gravée sur mon cercueil et, pour la suite de ma carrière, elle a été bien pire que MeToo. Mais c’est mon parcours, je l’assume et je suis fière d’avoir cassé les tabous. Quelqu’un devait le faire, et c’est tombé sur moi. C’était mon destin.
Vous avez dit dans une interview que des films comme ceux de Larry Clark (Kids par exemple) ou Harmony Korine (Gummo…) ne seraient plus possibles à faire de nos jours. Est-ce que parce la société est devenue moins tolérante et que le degré d’acceptation a baissé ?

Oui, l’hégémonie du puritanisme américain nous a contaminés. MeToo n’a pas aidé non plus… C’est dommage car pour moi, MeToo, c’est la liberté de la femme ; ce n’est pas l’interdiction d’être regardée ou touchée. Je pense donc que le puritanisme a vraiment abîmé le cinéma. Il abîme même les histoires qu’on raconte. Le cinéma de genre est peut-être encore relativement épargné car il est protégé par un public très fidèle et il est encore possible de tourner des films « extrêmes ». Le cinéma d’auteur, en revanche, est devenu trop sage, tranquille… En un mot, boring ! J’ai tourné aux États-Unis mais je ne suis pas devenue une actrice américaine pour autant. Je m’y suis rendue dans un premier temps pour réaliser mon film, le Livre de Jérémie. Deux possibilités s’offraient alors à moi : celle que voulait me faire prendre mon agent et qui consistait à tourner une comédie, gagner un million de dollars ou deux et puis réaliser mon propre film avec l’argent remporté ; ou bien suivre ma propre voie. J’ai réfléchi et je me suis rendu compte que, si j’avais été actrice toute ma vie depuis mes neuf ans, j’en avais alors 28-29, ce n’était pas pour gâcher ma carrière à faire la cruche comme tous ces gens que je déteste dans des films bidon. Des succès, j’en avais déjà eu en Italie ou en France et je ne voulais absolument pas devenir une sorte d’alien comme tous ces acteurs. J’ai dit à mon agent que je ferais comme bin me semble et j’ai pris la route que je connaissais déjà depuis le cinéma d’horreur, celle du radicalisme. J’ai tourné avec Gus Van Sant et un film de merde avec Dennis Hopper [le Ravisseur de Paul Lynch en 2004), mais ce n’était pas grave car j’ai beaucoup appris à son contact. C’était une sorte de huis clos avec seulement lui et moi, une expérience incroyable. Puis j’ai réalisé mon film et j’ai quitté les États-Unis car ce n’était vraiment pas pour moi, je n’étais pas capable d’être comme eux : mettre tels vêtements, porter tels bijoux, te coiffer de telle façon, vivre dans telle maison, fréquenter telles gens et non d’autres, c’était impossible…
Vous avez tourné en France avec des cinéastes comme Catherine Breillat, etc. Comment avez-vous appréhendé le cinéma français ; est-ce que cela a influencé de quelque manière que ce soit votre manière de travailler et qu’est-ce que la France représente pour vous ?
Le cinéma que j’ai fait en France est très différent de celui que j’ai fait en Italie. Cela m’a aidée à avancer. En Italie, on n’a jamais vraiment su par quel bout me prendre, j’étais trop bizarre, trop différente des actrices italiennes typiques : il y avait la belle, il y avait l’intellectuelle et puis il y avait moi : pas tout à fait de la viande, pas tout à fait du poisson, mais entre les deux. En France, j’ai été davantage acceptée et normalisée. Les gens n’avaient pas peur de moi, ils étaient fascinés. Puis on m’a offert des opportunités que je ne pouvais pas refuser et qui m’ont beaucoup plu, avec des personnages féminins qui n’existent pas en Italie.
Vous n’avez pas réalisé de long métrage depuis l’Incomprise en 2014, sur votre enfance. Avez-vous des projets de retour à la réalisation ?
J’ai écrit deux projets, mais je ne peux pas les concrétiser en Italie. Là-bas, c’est encore pire qu’aux États-Unis, on est étouffé par le marketing : « ça, c’est trop radical, on ne peut pas le faire » … Et je n’ai plus la force de me battre comme au temps de ma jeunesse et de vouloir à tout prix raconter mon histoire. Je suis fatiguée de tout ça. Je préfère faire l’actrice et basta !